L'HYGIÉXE DES GEXS DE LETTRES 149 LE NÈGRE
Tournez-vous sur le côté... Parfait... Avec l'habitude, Monsieur arrivera à faire tous ces mouvements-là machinalement.
BATI FOL se frappant le front de sa main.
Machinalement! Tu as dit machinalement, nègre ! Eh bien ! tu ne sais pas ce que tu viens défaire? Tu viens de trouver mon adverbe ! Machinalement, c'est admirable ! Il y a dix francs pour toi... Diable, que je ne le perde pas.
interrompt le massage et inscrit « machinalement »
sur la feuille.) « Machinalement pâlit lacomtesse». Il s'en faut d'un rien que ce soit ça... d'un rien du tout... que je trouverai sûrement en me faisant doucher... Ce que c'est que le hasard!... Décidément le hasard joue un grand rôle dans la vie. Tiens ! mais en voilà encore une de pensée, (nia note.) Quant à toi, nègre, merci, je t'enverrai un exemplaire de mon roman...
LE NÈGRE
Je crois qu'une bonne douche glacée va faire du bien à Monsieur.
BATIFOL.
Tu as raison.
Il va se poster devant l'appareil.
LE NÈGRE
Ètes-vous prêt?
RATIFOL.
Je laisse mon papier là pour ne pas le mouiller. Va ! (H reçoit la douche et tout à coup s'enfuit tout ruisselant.) J'y suis ! j'y suis! (Ecrivant.) « Machinalement, la comtesse se mit à pâlir... » Se mit, c'est inouï... machinalement... sans y faire attention... oh! merveilleux! j'ai trouvé... Je reviendrai ici trois fois par semaine...
Il se rhabille.
Premiers symptômes.
La naissance des académiciens est toujours environnée d'un certain mystère; et il est à peu près impossible de deviner, du moins dans l'état actuel de la science, au moment où un enfant du sexe mâle voit le jour, s'il fera plus tard partie ou non de l'Académie française.
Cette incertitude persiste pendant la période de la prime jeunesse. De même la puberté est occupée par des distractions sans rapport avec les exercices académiques. Ce n'est guère que vers vingt-deux ou vingt-trois ans qu'un jeune homme destiné à appartenir à l'illustre assemblée commence à le manifester par des signes qui ne trompent pas.
Rendez vous d'amour.
ELLE. Trente ans. Relations littéraires.
Qu'avez-vous aujourd'hui, mou ami? Vous paraissez préoccupé et voilà deux fois depuis cinq minutes que vous consultez la pendule.
LUI
Excusez-moi, je vous en prie. On avait hier soir de mauvaises nouvelles et cette nuit j'ai été agité de pressentiments fâcheux.
ELLE
De mauvaises nouvelles de qui?
LUI
De Blanchard.
ELLE
L'académicien?
LUI
Tout simplement. Vous comprenez maintenant l'état d'agitation dans lequel je suis. ELLE.
C'est un de vos parents ?
LUI
Croyez, mon amie, que je ne vous ferais pas l'injure pour un de mes parents, d'avoir l'air distrait en votre présence.
ELLE
Alors?...
LUI
Je m'intéresse énormément à l'élection du successeur de Blanchard, que je crois perdu, entre nous, ma chère. J'ai passé au Journal des Débats où les bruits étaient alarmants.
ELLE, riant.
Pardon, mais j'espère que vous ne songez pas
encore à briguer le fauteuil. (Lui prenant la main.)
Vous êtes un peu jeune, Albert. Voyons, remettez-vous...
LUI, sec.
En effet, je n'ai pas l'intention d'entrer à vingt-trois ans à l'Académie française.
ELLE
Vous avez encore une quinzaine d'années à attendre. Aussi, mon ami, nous avons bien le temps.
LUI
Mais c'est justement pour cela, malheureuse amie, que je m'intéresse si fort à cette élection! Car supposez qu'on nomme quelqu'un âgé de quarante-cinq ans, par exemple. Au bout de quinze ans, il en aura soixante, et soixante ans sont une bonne moyenne. Dans ces conditionslà je peux parfaitement prétendre à remplacer le
successeur de Blanchard. J'ai dressé aussi la liste de tous les fauteuils qui, d'après mes calculs, seront vacants dans quinze ou vingt années parle jeu naturel des successions.
ELLE-
Albert, vous ne m'aimez plus 1
LUI
Ne plaisantons pas dans de pareilles circonstances. Quelle heure est-il? quatre heures. Les journaux du soir doivent être parus. Vous seriez bien aimable, mon amie, d'envoyer votre femme de chambre m'en acheter un.
ELLE
Puisque vous le voulez.
Elle donne l'ordre à sa femme de chambre. LUI.
Ne croyez pas, ma belle amie, que ma ten dresse pour vous soit diminuée, (se mettant à ses genoux.) Vous êtes, au contraire, intimement liée à mes projets d'avenir, et je vous fais le serment que vous serez la première à qui je lirai mon discours de réception.
ELLE, lui passant la main dans les cheveux.
Je vois que j'avais tort de vous accuser de lroideur, Albert.
Elle se penche vers lui.
LA G AMÉRISTE, entrant avec un journal.
Voici Madame.
LUI, se levant.
Donnez vite! Heu!... Heu!... Dernières nouvelles : Mort de M. Blanchard, membre de l'Académie française ! C'est fini... (Prenant son chapeau.) Je m'en vais vite... Au revoir !
ELLE
Vous me quittez un jour pareil?
LUI
Je veux être un des premiers à m'inscrire.
Il s'en va.
Quinze ans après.
Relations de plus en plus mondaines. Dîners dans les maisons réglementaires. Il a fait jouer un acte en vers à la Comédie, publié vingt-deux articles de critique, et écrit un roman philosophique. Il entre à l'Académie française où il ne remplace que le deuxième successeur de Blanchard, le premier n'ayant pour ainsi dire pas duré.
Ses ambitions sont satisfaites. Dès lors, sa vie s'écoule entre ses chères études et quelques amis sûrs. Il se repose, nommant lui-même des académiciens, se rappelle le passé avec son amie, dont les cheveux sont devenus blunca.
Mais voilà que, peu à peu, on pressent que son tour arrive. Il a des défaillances fréquentes, les reporters affluent chez sa concierge. Il est question de son successeur dans les journaux. Emotion dans son quartier et dans les salons.
La Mort.
D&ns la vaste antichambre de l'académicien. Le maître est sur son lit de mort. Dans l'appartement, allées et venues de médecins, de reporters, de parents, et tou* l'attirail qui accompagne ordinairement cette formalité supriyne.
LE VALET DE CHAMBRE
Jean, avez-vous eu déjà le malheur d'assister au décès de quelqu'un de vos maîtres ?
JEAN
J'ai perdu M. le Duc en 89.
LE VALET DE CHAMBRE
Oui, je me rappelle l'enterrement. Un peu froid, si j'ai bonne mémoire, mais en somme du plus grand ton. Vous n'avez jamais servi chez un membre de l'Académie française, avant ici, bien entendu?
JEAN
Jamais.
LE VALET DE CHAMBRE
Moi, cYst mon troisième depuis dix ans. J'ai
donc l'expérience, et vous pouvez m'en croire. Ouittez la figure larmoyante que vous croyez devoir arborer en ce moment-ci. Nous serions dans la haute finance ou dans la noblesse, ou même dans l'industrie millionnaire, que je vous dirais : « Jean, votre maître va mourir. 11 est convenable que vous ayez l'air défait, et que votre attitude respire une certaine douleur. » Tel n'est pas le cas lorsqu'il s'agit d'un académicien. La mort d un académicien, mon cher enfant, est un événement grave à coup sur, ce n'est pas un événement triste. L'idée que l'éloge du défunt sera prononcé solennellement quelques semaines après sous la coupole, au milieu d'une assemblée d'élite, y met je ne sais quoi de gracieux, et l'on ne m'enlèvera pas de la tète qu'il y a, en haut, des places réservées pour les académiciens.
JEAN
Comme vous vous exprimez bien ! Mais j'entends que l'on sonne.
LE VALET DE CHAMBRE
Ce doit être un reporter, (il ouvre.) En effet...