JEAN PRECHEUR, LE MAIRE DE L'ENDROIT
LE MAIRE
Mon cher garçon, je viens faire auprès de vous une démarche assez délicate. Hé là! ne vous eftrayez pas... Ce n'est pas le fonctionnaire qui vous parle, c'est l'ami. Je ne suis pas
de ces gens, imbus de préjugés d'un autre âge, qui considèrent qu'une condamnation, et surtout une condamnation imméritée, déshonore un homme. A mon avis il faut toujours laisser une place au repentir. On peut voler ou assassiner sous l'influence de circonstances particulières et souvent le fond n'est pas mauvais... Nous autres matérialistes...
JEAN PRÊCHEUR
Je vous remercie de vos bons sentiments, mousieur le maire. Mais je vous ferai observer que, pour ce qui est de mon affaire, mon innocence a été reconnue d'une façon éclatante...
LE MAIRE
Je le sais pardieu bien, mon garçon, et vous me rendrez cette justice que je n'ai pas épargné mes relations quand il s'est agi de vous faire revenir delà-bas... Si vous n'êtes resté que cinq ans en Nouvelle-Calédonie, j'y suis pour quelque chose. Je connaissais votre famille qui était tort honorable; vous-même je vous connais depuis votre enfance, et, si je ne vous ai pas fait sauter sur mes genoux, c'est simplement que je n'aime pas ces manières-là avec mes administrés. Vous étiez un très bon sujet, vous avez eu plusieurs fois le prix d'application à l'Ecole municipale, je me le rappelle parfaitement. Je vous
dis tout cela pour que vous ne vous froissiez pas de ma démarche... A l'époque où l'on vous a accusé d'avoir assassiné la vieille mère Morand pour la dévaliser, j'ai pensé : « Il doit y avoir quelque malentendu là-dessous. » Vous avez bénéficié des circonstances atténuantes, j'en ai été ravi. Au cours de l'instruction, lorsque le juge m'a interrogé, je lui ai demandé, je m'en souviens comme d'hier: « Etes-vous bien sur de la culpabilité de Jean Prêcheur? » — « Absolument certain », m'a-t-il répondu. Je n'ai pas insisté parce que, en ma qualité de premier magistrat de la commune, j'étais tenu à une grande réserve; mais j'ai gardé mon idée. Prêcheur est innocent, me disais-je ; son innocence éclatera un jour ou l'autre. Xe nous pressons pas. Et ce jour, mon cher garçon, je l'ai attendu patiemment. 11 est arrivé : j'en suis heureux...
JEAN PRÊCHEUR, ému.
Monsieur le maire!...
LE MAIRE
Oh! les aveux de ce misérable Martin ont été catégoriques. Encore un de mes administrés! Qui aurait pensé cela de lui? Un brave homme sympathique à tout le monde ici et qui, au bout de cinq ans, a des remords, se grise, et voilà le résultat... L'ivresse, mon ami, l'ivresse! Ne
dG't MONSIEUR VEUT RIRE
vous grisez jamais... Enfin! C'était ce bandit qui avait tué la vieille mère Morand... Il y a des moments où je ne peux pas me décider à le croire... A propos de Martin, vous ne savez pas ce que vous devriez faire, vous?
JEAN PRÊCHEUR
Non.
LE MAIRE
Ecoutez-moi, Prêcheur. Ainsi que je vous le disais tout à l'heure, Martin était très sympathique dans le pays, où il ne comptait que des amis... C'était un bon travailleur... D'un autre coté, en avouant, il vous a rendu un Lier service, vous en conviendrez. Sans lui vous ne quittiez pas Nouméa de sitôt, n'est-ce pas?
JEAN PRÊCHEUR
C'est un misérable !
LE M AIR Ej sévèrement.
De l'ingratitude, déjà!
JEAN PRÊCHEUR
S'il avait avoué il y a cinq ans...
le maire.
Que diable, mon ami! On n'est pas parfait... De l'indulgence!... Mais je reprends. L'opinion publique, mon cher garçon, verrait avec plaisir qu'en échange du service que Martin vous a rendu vous fassiez quelque chose pour lui. H
n'est pas riche, il va être très malheureux. Vous, au contraire, vous avez eu le temps Je réaliser de petites économies... Je suis convaincu qu'en faisant insérer dans le journal de la localité que vous venez d'envoyer cent francs à votre... successeur, cette générosité ferait le meilleur effet parmi vos concitoyens.
JEAN PRÊCHEUR
Jamais! Un pareil brigand!
LE MAIRE
Vous avez tort, mon garçon, vous avez grand tort. Votre situation est à la fuis délicate et exceptionnelle. Je ne parle pas pour moi, certes... Je n'ai pas de préjugés, moi, et je recevrais parfaitement un innocent à ma table... Vous ne rencontrerez pas la même indépendance d'idées dans toute la commune. A tort ou à raison une condamnation aux travaux forcés jette toujours de la défaveur sur un individu. D'ailleurs, remarquez que vous êtes la première victime d'une erreur judiciaire qu'il y ait eue dans le canton. On vous saura mauvais gré d'avoir pris cette initiative. Enfin ! je n'ai pas de conseils à vous donner, mais réfléchissez aux cent francs de Martin. Je repasserai dans l'après-midi. Au revoir, mon ami, à tantôt.