LE GRIME DE LA RUE X
police du quartier. On le mit, en quelques mots, au courant des événements; il déclara :
— Il importe d'arrêter le coupable dans le plus bref délai.
Et, promenant un regard circulaire autour de lui:
— Qui de vous, Messieurs, possède sou signalement?
Alors un des spectateurs de cette scène dramatique tira de sa poche le journal Paris, qui venait de paraître, et dit :
— C'est un homme de quarante ans environ, petit, brun, carré d'épaules. Il est borgne, porte un chapeau haute-forme et un veston gris de 1er.
— Merci, Monsieur, répondit le commissaire avec courtoisie
— J'ajouterai, dit un second témoin, en dépliant le journal la France, qu'il possède une cicatrice à la joue gauche et qu'il a l'accent du Midi.
Le lendemain, l'enquête continua. Les journaux du matin étaient pleins de renseignements sur le crime de la rue X... Ils contenaient même le nom de l'assassin et le lieu de sa naissance. Plusieurs d'entre eux s'étaient également procuré des photographies du mallaileur et les avaient reproduites en première page.
Le juge d'instruction interrogea toul d'abord le concierge du numéro 15 de la rue X...
— Avez-vous vu monter quelqu'un à l'heure du crime? Avez-vous remarqué qu'il avait des allures suspectes?
— Non, Monsieur.
Et la brave dame, prenant dans son corsage le Petit Parisien, lut : « L'assassin a passé rapidement devant la loge, sans être aperçu par la concierge. 11 a monté les escaliers tranquillement, et il est redescendu une demi-heure après sans que ses allées et venues aient été remarquées par personne. »
— Bien! murmura le juge d'instruction rêveur.
Trois jours s'écoulèrent. La police crut acquérir la certitude que l'assassin avait fui à l'étranger.
Mais, le soir du quatrième jour, le maître d'hôtel d'un des plus grands cafés du boulevard observa que le consommateur de la table numéro 2 était borgne, et, soudain, une lumière horrible se fit dans son esprit. 11 songea avec angoisse : « Si c'était l'assassin de la rue X...? »
11 communiqua cette observation à un de ses clients ordinaires, lecteur du Figaro, qui occu-
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pait la tablé I. Celui-ci se rappela avoir lu dans
son journal tjiio le meurtrier étàll borgne de l'œil droit. Il regarda attentivement : le consommateur s uspecl était effectivement borgne de l'œil droit ! ! !
Le lecteur du Figaro se pencha vers son voisin, lecteur du GàUlois et lui lit part de ses soupçons.
— Si c'est lui, répliqua ce dernier, il doit avoir l'accent du Midi. Je vais lui demander du feu...
Et s'adressant à lui :
— Pourriez-vous nie passer les allumettes, Monsieur, s'il vous plaît?
— Parletemin... fit l'individu interpellé.
11 n'y avait plus de doute possible. Il s'agissait Diaintenant d'aller prévenir la police. On se Concerta subrepticement derrière le comptoir du patron. (Jn lecteur de l'Eclair s'offrit à aller chercher les agents, tandis qu'un lecteur de YEcho de Paris se précipitait chez le commissaire de police.
Le lecteur de YEclair resta au moins un quart d'heure à se promener sur le boulevard sans apercevoir le moindre gardien de la paix. .N'en trouvant pas, il eut l'idée de demander leur concours à un lecteur de la Bataille, h un lecteur
du XIXe Siècle et à un lecteur de V Intransigeant, qui lisaient leurs feuilles respectives assis sur un banc.
Ces trois courageux citoyens n'hésitèrent pas et pénétrèrent, d'un pas ierme, dans le café.
L'homme était encore là, à boire nonchalamment, un verre de fine Champagne.
Le lecteur de la Bataille lui mit iroidement la main sur l'épaule :
— Au nom delà Presse, dit-il, je vous arrête! L'individu se troubla et balbutia :
— Ça n'est pas moi!
Un éclat de rire général accueillit cette réponse maladroite.
— Laissez-moi l'interroger, fit un lecteur de la Lanterne. Je ne serai pas long à faire la lumière.
Et il lui posa des questions si subtiles que le malfaiteur eut une attitude pitoyable qui équivalait à des aveux complets.
Cependant un lecteur du Matin, homme de finances et de calcul, demanda un mètre au patron de l'établissement, et commença à vérifier sur l'inculpé les observations du service anthropométrique qu'il avait lues dans son journal et qui étaient restées gravées dans sa mémoire.
LE GRIME DE LA RtJE X... XO
Il lui mesura, les pieds, les mains, le nez le crâne, et constata l'identité absolue.
Devant cette nouvelle preuve, l'assassin voulut s'enfuir. Il donne même un grand coup de poing dans la ligure d'un lecteur du Journal des Débats et faillit casser le tibia d'un lecteur de la Peti'e République française ; heureusement qu'un lecteur du Gil Blas le renversa d'un crocen-jambe. Le malfaiteur lut délînitivement garrotté.
A ce moment arriva le commissaire de police du quartier, conduit par le lecteur de l'Echo de Paris. Il était, ceint de son écharpe et dressa un procès-verbal. Puis tout le monde se dirigea vers la préfecture de police annoncer cette bonne nouvelle aux. autorités.
M. le préfet de police et M. le chef de la Sûreté furent enchantés. Quant à M. le juge d'instruction, il n'eut qu'à écrire, sous la dictée du lecteur du Journal des Débats, les nom, prénoms, domicile, lieu de naissance du criminel, ainsi que le mobile du crime.
Hàtons-nous d'ajouter que le préfet remercia chaleureusement le lecteur du Temps, qui avait deviné que le crime avait été commis avec un instrument tranchant; les lecteurs du Paris et de
la France, qui avaient fourni des renseignements à la police ; le lecteur du Figaro, qui avait confirmé L'observation du maître d'hôtel; le lecteur du Gaulois, qui n'avait pas craint de demander du feu à un assassin ; le lecteur de Y Eclair, qui était allé chercher les agents; le lecteur de l'Echo de Paris, qui avait prévenu le commissaire; les lecteurs de la Bataille, du XIX* Siècle et de Y Intransigeant, qui avaient tenu en respect le coupable; le lecteur du Matin, qui avait eu l'idée ingénieuse de le mesurer, et le lecteur du Journal des Débats, qui avait reçu un coup de poing en défendant la société. 11 plaignit aussi le Petit Journal d'avoir perdu un de ses plus anciens abonnés dans la personne de la victime. Puis il fit apporter du Champagne, et il porta un toast à la Presse.
Un matin, vers neuf heures, ma bonne entra dans ma chambre en riant aux éclats.
— Monsieur, me dit-elle, il y a là un de vos amis qui vous demande... Ah! Ah! Oui... il vous appelle depuis un quart d'heure.
lit elle désignait la fenêtre.
— Il est dans la rue?
— Oui.
— Eh bien! qu'il monte.
Elle se mit à rire plus fort, les mains appuyées contre les hanches.
— Il ne peut pas, Monsieur, il est achevai...
J'ouvris la croisée et je reconnus sur un cheval qui, au premier coup d'œil, me parut une bêté superbe, mon camarade de collège, Brassac, avec de grandes bottes luisantes. Autour de
lui, des passants s'étaient arrêtés. Gpmmeje demaurais à l'entresol, nous pouvions causer. 11 me cria en m'envoyant du bout de sa cravache un bonjour amical :
— Je suis venu te chercher pour aller au Bois. Je n'avais pas rencontré Brassac depuis un an
au moins, je n'étais jamais allé à cheval au Bois, et les curieux de plus en plus nombreux qui contemplaient ce patit drame devaient s'imaginer que nous avions l'habitude de galoper tous les matins côte à côte. Pour ne pas nous l'aire remarquer davantage, je fermai la fenêtre en lui jetant ces mots :
— Donne donc ton cheval à garder au concierge et monte...
J'entendis un bruit de ferraille, deux ou trois éclats de rire, la voix du concierge. « N'ayez pas peur, je suis un ancien militaire », et Brassac entra chez moi. Il avait une tenue des plus élégantes : me rappelant qu'il ne possédait aucune fortune, je songeai : « Il aura fait quelque héritage. » Nous échangeâmes une vigoureuse poignée de main.
— Comment vas-tu, mon vieux?
— Très bien, et toi?
Sans me donner d'explication sur sa visite matinale ni sur son changement de situation, U
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me dit, comme si nous nous étions quittes la veille :
— Le temps est magnifique, mon vieux, nous allons faire une promenade délicieuse. Dépêchetoj de Rhabiller pendant qu'on prépare ton cheval.
Je repris, légèrement interloqué :
— Mais... pour préparer le cheval, il faudrait....
— Ah! ton cheval n'est pas dans la maison? Tu le mets en pension... Au lait, je crois que cela vaut mieux et, d'ailleurs, c'est le système que j'ai adopté : mon cheval à moi est en pension... Il s'appelle Tombouctou. Quel est le nom du tien ?
Cette conversation baroque commençait à m'amuser.
— .l'aime autant t'avouer tout de suite que je n'ai pas de cheval.. Mes moyens ne me permettent pas d'avoir de cheval, et quand même j'en aurais un, il ne me servirait à rien, car je ne sais pas monter.
Brassac me regarda d'un air pitoyable :
— Tu n'as pas de cheval, mon pauvre vieux? Et il ajouta vite, vraisemblablement pour ne
pas insister sur l'infériorité de ma condition :
— Et puis ne sachant pas monter, en effet, ce serait stupide d'avoir un cheval. Mais positivement j'étais persuadé que tu étais un cavalier de première force.
D'où lui venait, cette conviction? Nous nous étions connus au collège, nous avions fait nos études de droit ensemble plutôt besogneux, avec une maigre pension; enfin, nous nous étions perdus de vue, parfaitement indifférents l'un à l'autre, nous rencontrant seulement, çà et là, de loin en loin, sans plaisir.
— Mais toi-même, demandai-je, il me semble que jadis tu pratiquais peu ce sport? En tout cas, jamais, au grand jamais, je ne t'ai aperçu à cheval.
Il éclata franchement de rire :
— Tu blagues?
— Je te le répète, jamais.
— Oh! par exemple! celle-là est forte ! Mais je monte à cheval depuis ma plus tendre enfance. Je marchais à peine que je montais déjà à cheval. J'ai fait mon volontariat dans la cavalerie. C'est fabuleux que tu ne m'aies jamais vu. Fabuleux! Ah! mon ami, le cheval, le cheval!
Je respectai son enthousiasme. Il eut le tact de ne pas s'aventurer dans un mouvement oratoire.
— Je t'emmène nu l>i»is, mon vieux, el je t'invite à déjeuner avec une femme charmante. Tu acceptes?
— Certainement. J'irai en fiacre.
Sur un ton paternel, il ajouta:
— C'est ça, en fiacre. Après tout, on n'est pas mal en fiacre, dans un bon fiacre.
Et tout en m'habillant, je l'interrogeai encore :
— Tu as un cheval à toi, maintenant?
— Maintenant! Mais j'ai toujours eu un cheval à moi.!, en principe... car, tu comprends, quand j'étais décavé, je m'en [tassais... Aussitôt qu'il me rentrait quelque argent, j'en rachetais un. Il me serait impossible de vivre sans cheval... J'adore le cheval... Examine Tombouciou par la fenêtre, je te prie... C'est une des plus belles bêtes de Paris, tout bonnement...
— Alors, ça va les affaires, hein? Es-tu toujours avocat ?
— Ma loi, non, j'ai renoncé... comme toi... Rien à faire dans ce métier-là. Allons! dépèchons-nous, il est dix heures.
Je jugeai puéril de provoquer des explications, d'autant plus qu'en réalité ce que faisait ou ne faisait pas de Brassac ne m'intéressait pas le
moins du inonde. J'étais oisif ce matin-là et je le suivis. Il était assez élégant à cheval, grand, mince, la moustache longue. Parfois il revenait vers mon fiacre, après avoir pris une forte avance et me disait un mot aimable.
Nous traversâmes le Bois. Brassac saluait beaucoup de gens, à cheval comme lui, des iemmes, des clubmen, des militaires. « Il n'y a pas à dire, pensai-je, il est très lancé. »
En descendant devant la grille du restaurant, il serra la main d'un cavalier descendu en même temps :
— C'est le duc de Billay, me glissa-t-il à l'oreille.
Alors, il s'avança vers un phaéton qui arrivait
au grand trot, conduit par une jeune iemme que je reconnus; c'était Léontine Beya, du théâtre des Variétés. Brassac me présenta à son amie. Elle me regarda à peine et se dirigea avec imri démarche ennuyée vers la table retenue sous les arbres du jardin. Le repas tut maussade et court. Léontine traitait lîrassac sans aucune considération et ne lui épargnait pas des motsmcprisahls. Lui, était complètement heureux, lier de montrer une femme renommée pour son luxe. Pendant le déjeuner, il raconta des histoires de notre jeunesse, qu'elle n'écoutait pas.
Il tira, pour régler l'addition, un portefeuille à son chiffre, regorgeant de billets de banque qu'il n'essayait pas de dissimuler.
Nous nous quittâmes, après nous être va£ûementpromis de nous retrouver bientôt. Nuit jours s'écoulèrent. Je n'eus des nouvelles de Brassac qu'un soir par un de nos camarades communs qui nie dit simplement: « Brassac! oh! il est devenu très clubman. ■>
Je le revis dans les mêmes circontances que l'autre lois, un matin à cheval, rue Blanche, •sous mes fenêtres Mon concierge s'approcha pour garder Tombouctou.
— Tu viens déjeuner avec nous, au Bois. C'est convenu avec Léontine: elle te trouve très gentil.
Il insista tellement que je consentis. Toujours aussi franc et aussi élégant, il y avait pourtant sur sa figure un air de mélancolie, lime lit des protestations d'amitié à propos de rien.
— Mon pauvre vieux, j'ai beaucoup d'alïection pour toi.
Je le remerciai. Nous sortîmes et Brassac, en prenant rétrier, caressa de la main Tombouctou, l'appelant ainsi que moi: « Mon pauvre vieux », parole mystérieuse dont je ne compris le sens que plus tard.
Nous déjeunâmes à la même table que la semaine d'avant. Léontine traita Brassac encore plus mal qu'à notre dernière rencontre et mon ami m'en parut un peu affecté.
Nous commencions de manger, lorsqu'une I bande de jeunes gens, parmi lesquels le duc de ' Billay, s'approchèrent.
— Eli bien! de Brassac, s'écria celui-ci, vous avez perdu votre pari.
— En effet, fit Brassac.
Et se tournant vers moi :
— J'avais parié que Loulou... tu connais Loulou?... quittera^ le prince... tu sais bien, le prince, avant la fin du mois. Le mois est fini, elle est toujours avec le prince... J'ai perdu. Qu'avions-nous donc parié?
— Une discrétion. Voici ce que j'ai combiné : la journée est belle, nous dînons tous ici, ce soir, sous une grande tente. Les invitations sont déjà lancées : nous serons vingt-huit.
— Excellente idée ! approuva Léontine Reya.
— Nous serons vingt-huit, reprit machinalement Brassac.
Fut-ce une illusion? Mais je crus remarquer que mon ami était mécontent : ses sourcils se froncèrent. Même il répéta :
— Nous serons une trentaine, oui... trente couveits.
VA il me sembla qu'il se livrait intérieurement à des calculs.
— Sans cérémonie d'ailleurs, ajouta le duc. On viendra à cheval, si l'on veut.
Ce mot : « à cheval, » rendit à Brassac toute son énergie.
— Parfait! fit-il. Moi je viendrai à cheval. Quand il régla l'addition du déjeuner, je ne
pus m'empècher d'observer que son portefeuille, bourré il y a huit iours de billets de banque, n'en contenait plus qu'un de cent irancs qu'il bvia au maître d'hôtel, en le froissant à deux ou trois reprises.
Je his invité au somptueux diner perdu par Brassac. Comme il l'avait dit, il se rendit au restaurant, monté sur Tombouclou qu'il conduisit lui-même à l'écurie en le recommandant au personnel de l'établissement.
— Superbe bête! murmura le patron d'un air d'amateur.
- N'est-ce pas? fit Brassac presque tristement.
Evidemment, il se passait quelque chose. Tout le long du repas, magnifiquement servi, que présidait Léontine Reya, ayant le prince à sa dro e,
Brassac fut morose. Il répondait par oui et par non. Les regards qu'il me jetait étaient chargés d'amertume. L'entrain qui régnait, les cris, les plaisanteries ne l'atteignaient pas. J'étais le seul à remarquer ces détails.
Enfin, au dessert, tandis qu'on se levait pour fumer dans le jardin, je le vis s'échapper et se diriger vers les écuries. Je le suivis à quelques pas, poussé par une vague curiosité. Il pénétra dans le box de Tombouctou. Le patron du restaurant l'y rejoignit et je perçus des lambeaux de phrases :
— Je vous assure qu'il m'a coûté cinq mille francs.
— Impossible de vous en donner plus de deux mille.
Puis un soupir de Brassac.
— Que voulez-vous? Gardez-le pour ce prixlà.
— Je vous ferai en outre une réduction sur le diner... ajouta le patron.
Brassac serra des billets dans son portefeuille. Les convives se séparèrent vers minuit et il y a deux ans que je n'ai pas rencontré mon ami.