UN JOLI TALENT D^AMATEUR
comme la femme s*éveîllait enfin, Cécil poussant
un rugissement inattendu, lui serrait la gorge !
« Epatant ! » s*exclama i^ne belle rousse assise
à califourchon sur les genoux d'un poète. On la
fit taire. Cécil ne se pressait pas de rompre le
charme d'une désolante pantomime. Yvonne la
Blonde» gagnée au jeu, tenait splendidement son
rôle d'innocente martyre ; elle secouait la tête,
comme pour se délivrer des doigts de fer ; tout
son corps ondulait, agité de frissons singuliers...
or, s'étant dun suprême effort quelque peu
dégagée, elle hurla : « Au secours ! il me serre
le kiki ! »
Des rires répondirent à son appel et nul ne bougea.
Mais elle poussa soudain, affolée de nous voir si peu intelligents du vrai drame, un tel cri qu'en un instant nous fûmes tous debout. Six paires de bras robustes s'abattirent sur Cécil. Nous vîmes alors qu'un peu d'écume rose moussait à ses lèvres ; ses mains étaient glacées et son front ruisselant de sueur. D'une force de Titan il se débattait, cognant des pieds, cherchant à mordre, bramant
MONSTRES CHOISIS lugubrement. Enfin» il parvint à nous échapper» mais pour retomber sur le sol, vaincu, inerte. A ce motnent» Tune des lanternes chinoises prit feu, comme pour mieux éclairer la minute d*infamie. Oh I la belle nuit de cauchemar !
L'un de nous revenait suivi d un médecin. Le docteur n*eut pas besoin d'un long examen. Il haussa les épaules, un peu méprisant, et dit sèche^ ment : « C'est une crise de delirium tremc^s, il en a pour six mois, au plus. »
Si Cécil jouait si parfaitement sa méchante farce, c'est que, par une remarquable perversité, le monstre parodiait son authentique délire !
Mais je n'oublierai jamais la voix d'Yvonne, réfugiée en un coin de l'atelier, dépoitraillée, les cheveux dénoués, résolue à ne se laisser approcher par personne, et glapissant, le visage baigné de larmes : « Cochons ! Cochons ! Vous le laissiez m'assassiner ! Cochons ! Lâches ! Lâches ! vous le laissiez m'assassiner !... Cochons ! Cochons ! »