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UN JOLI TALENT D'AMATEUR

Parfois, assez souvent même, le peintre Cécil Falkland donnait, passé minuit, une belle comédie dont je veux vous faire le récit.

Cécil Falkland, peintre mystique, était un de ces solides loustics d outre-'mer, anciens boxeurs et ex-modèles, qu'un amateur, les croyant voués aux beaux-^arts, entretient durant quelques cinq années dans la fainéantise des cafés artistiques parisiens. Ils sont, comme ça, deux ou trois cents, de la Glacière aux Ternes.

A la fermeture de la G>upole, sa brasserie favorite, Cécil Falkland aimait à entraîner un<^ dizaine de camarades, hommes et femmes, en son Wtaîn atelier de la rue Vercingétorix, artèr»

MONSTRES CHOISIS de la périphérie plus connue des Jeunes modèles du Mont'-Pamasse sous le nom de rue du Vieux- Singe, abréviation de rue du Vieux-Singe^Hystérique, ce qui ferait un beau nom pour ime rue bruxelloise.

La promenade de la caravane, sous la lune, au long des murs feuillus du cimetière, ne manquait pas de pittoresque. Les peintres beuglaient des refrains en vogue ou des scies d atelier, les poètes ne manquaient point, au passage, d adresser un speech au simulacre baudelairien dépassant la sinistre muraille, Cécil sifflait un air californien et les femmes, contentes de pousser sans raison des cris suraigus, choisissaient leurs compagnons pour se suspendre, très lourdes, à nos bras.

Et Ion atteignait ainsi, lentement, la rue Ver*cingétorix, souhaitant la rencontre de malandrins que Cécil, par sa force et sa vélocité, sa cruauté aussi, savait mettre promptement en fuite.

Je me souviens, non sans remords — ne sou" riez pas I — d*un pauvre bougre d*apache, un avorton crevé de tuberculose, que Cécil laissa sans vie, à Tangle du cimetière et de la rue Froidevaux.

UN JOLI TALENT D^AMATEUR Je revois le colosse yankee, correct en son complet d'homespun, secouant un paquet de hardes sous lesquelles tremblait un corps étroit, et cognant, méthodiquement, sur les pierres du charnier, la tête du gredin horrifié, crachant des injures, puis articulant douloureusement ensuite : « Pitié ! j*ai pas de couteau ! Pitié I y aï pas de couteau I » Ses yeux vacillaient dans sa face pâle, et nous le laissâmes effondré sinon mort, du moins fou. Archibald Howard, un compatriote de Cécil, avait chronométré, sportivement. Cécil avait frappé tenriblement la misérable caboche, déchirant la chair et secouant la cervelle, 11*45'*. Un fier record ! Mais nous ne songions qu*à la drôlerie de notre cornac ; les femmes se montraient particulièrement satisfaites, ce qui nous valait un redoublement d'étreintes» de caresses, de baisers, savoureux et gratuits.

Inesthétique et antihygiénique, suprêmement, l'habitacle de Cécil possédait cet avantage qu on s'y pouvait librement comporter en goujats, liberté qui, de tout temps, messieurs, fut apprécié de la jeimesse intellectuelle. Pourtant, par

MONSTRES CHOISIS habitude, des voix de femme psalmodiaient dans les ténèbres des longs corridors : <k Chut I Pas de pétards dans les escaliers ! »

Enfin une clé grinçait, Cécil flambait une allumette, boutait le feu aux luminaires de deux lanternes chinoises et les couples, les groupes, les grappes d'invités s'effondrai^it sur des divans disloqués, des rockings brisés ou des piles de coussins éventrés.

Sur les hauts murs blancs, des faces isoles de mauvais songes, ébauches abandonnées, grimaçaient furieusement et, dans un coin de Tat^ier, un squelette articulé étreignait un mannequin féminin, court'-vêtu, aux attitudes obscène.

Avec une habileté d*honune accoutumé à vivre seul, Cécil préparait le thé, le servait, offrait aussi de l'alcool, et la comédie, la farce sinistre œmmençait. Cécil se saisissait d'ime bouteille et quittait l'atelier, non sans avoir choisi sa partenaire dont le rôle consistait, tout d'abord, à s'étœdre sur le lit en feignant un profond sommeil.

Quand j'assistai à cela, ignorant de ce qui allait se passer, mon voisin, un sculpteur poméranien,

UN JOLI TALENT D'AMATEUR me dît : « Vous allez voir, c'est impayable. Cécil joue le retour au logis de Talcoolique ; après il a une crise de delirium tremens. Ach ! c'est telle^ mmt excitant ! »

Les autres réclamèrent le silence. Trois coups secs furent frappés à la porte et la voix de Cécil, mais affreusement modifiée, proféra: ^^Nfarguerite? Marguerite ? »

Toute à son rôle, Yvonne la Blonde, sa partenaire, ne bronchait pas.

La voix de Cécil reprit : « Marguerite ? Marguerite ? » Puis cet appel fut suivi d'ignobles outrages en argot anglo'-américain ; et la porte s'ouvrit doucement. Une des lanternes chinoises plaquait sa rouge lumière sur le masque de Cécil, les yeux révulsés, lèvres tremblantes, cheveux épars, horrible à voir, sublime, digne de ravir la palme aux plus grands acteurs tragiques.

Il pressait la bouteille sur son cœto*, puis la caressait et ricanait. Il élevait alors, lentement, la bouteille dans la lumière et improvisait, en vrai poète, les terrifiantes et damnables litanies de l'alcool I Soudain, l'acteur prêtait l'oreille ; on

le voyait peu à peu passer de la surprise inquiète à la terreur suprême, et, comme défiant le sort, il répondait au harangueur invisible : « Oh ! vraiment ?.,. Est-ce possible ?... Dans ma bouteille ?.•• ma chère bouteille !... le diable !... vous dites vraiment le diable, gentleman ?... le diable est caché dedans ? »

Et son rire, un rire tel que je n'en avais jamais entendu sonner par les pires déments, montait se heurter aux vitres du vaste atelier. Furieux, à longs traits, une main sur son cœur et. la poitrine douloureusement soulevée, Cécil vidait la bouteille, la lâchait et tombait, les bras en croix, en travers de la femme couchée.

Le bruit du verre brisé tintait comme récho, brusquement rompu, du rire infernal.

C'était le moment attendu des habitués, bons connaisseurs. Cécil se tordait, martelant des poings ses entrailles, hurlant : « L« diable !... Il est là !... Il me dévore !... Il grimpe !... Il me mange le cœur !... Marguerite !... Marguerite ! »

Pleurant, humble ainsi qu'im tout petit, il reprenait : « Marguerite ! Marguerite ! » et,

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