L'AMUSEUR DE VACHES
On 1 appdait Harry» parce que ça lui faisait plaisir et qu'il se donnait le gaire américain. A quarante'-deux ans, il s*kabillait en petit jeune homme — k plus souvent des défroques d*autrui — amples oompkts gris souris à pantalons resserrés sur la dieville^ feutres roulés, cravates étrmtes v^rt'grenouille ou rouge-^gâramum.
Harry posséda qudque fortune. Il ne wt pas 1 administra et fréquenta plus les bars que les cabinets d'aâ^es.
Au temps de sa prospérité, Harry n aurait pas été fichu de vous dire ce qu'il fallait préférer des diemins de (&r Andalous, du Rio^Unto, des Wisigà'^ Bougourma, du Laurium grec, du Sosnowice,
MONSTRES CHOISIS des Chartered, des Krivoi-^Rog ou des Lits mili" taires ; mais il n*hésitait pas à recommander les boissons convenant à chaque tempérament.
Ainsi affirmait-'il que les blonds et les lymphatiques doivent résolument user de 1 advocat et du mint-julep ; les bnms maigres peuvent absorber avec confiance half andhalf et sherry-^cobblers; le pousse^l amour, le Mississipi (ont mieux lafiaire des sanguins, et il avait composé pour les emphysémateux — à la famille desquels il appartenait — un savoureux mélange ainsi dosé : 2/10 de glace pilée, 3/10 d absinthe, 3/10 de whisky, 1/10 de curaçao et l/IO de poivre rouge Paprika ; bien battu, cela se pompait avec une paille. Harry demeura trois ans à ce régime. Les jeunes gens enviaient la puissance d'ingurgitation de cet habile homme que les femmes soignées, mais mal nées, qui lancent les modes dans les grands bars, trouvaient excessivement rigolo, le lui prouvant avec pathétisme.
Au bout de ces trois années, le caractère d*Hanry d abord insouciant et enjoué, se modifia du tout au tout. Le Star and Stripes, c'était le nom de sa
L'AMUSEURDE VACHES boisson favorite, ne pouvait être étranger à cette métamorphose.
Harry quitta le bar, Paris, ses amis et les dames aux jolis chapeaux.
On ne ly revit plus de longtemps, mais on eut de ses nouvelles. Quelques journaux insérèrent, parmi les bons mots et facéties, la proclamation de Jean^ Sarment, protecteur de la République phalanstérienne. C'était quelque part, en Océanie, une île d*assez maigre étendue, ouverte aux colons de bonne volonté, capables d'affirmer, sous la foi du serment, avoir bien compris les 799 para-^ graphes de la Constitution, ouvrage d'ime lecture, à vrai dire, assez difficile. La République proclamée il restait encore quelque fortime au protecteur, qui fit acquisition d'un yacht pavoisé à ses couleurs: trois étoiles écarlates sur fond d'azur.
Le yacht visita Southampton, Kiel, Cronstadt, et, comme les escadres négligeaient de tirer en son honneur les salves réglementaires, Harry déclara successivement la guerre au roi d'Angleterre, à l'empereur d'Allemagne et au tzar de Russie, qui
ne firent qu'en rire, comme chacun peut l'imaginer.
Mais la vie à bord était belle.
Harry ne 8*était pas commandé un uniforme d*amiral d opérette. Il se promenait sur le pont ou grimpait sur la dunette en frac de cérémonie, chaussé d'escarpins vernis, un lotus d*or à la boutonnière, car il convient d'ajouter que le bouddhisme était la religion officielle de la jeune republique. Même, comme Harry avait contracté dans les bars des habitudes de plaisantin, la porte de la cabine présidentielle, qui servait aussi de chapelle, s'ornait de cette belle inscription en lettres dorées : Bouddhoir.
L'équipage se composait des plus mauv^ sujets de toutes les marines européennes, pourris de vices, mais non exempts de fantaisie; le docteur écrivait un grand ouvrage sur la symbolique des tatouages. Seul le capitaine, honnête homme et habile officia, se désolait ; Harry lui avait imposé pour second un vilain drôle, échappé d'un bagne italien, qui l'avait charmé en plongeant nu, du haut de la grande vergue, tout en grattant de la mandoline.
G)mme le yacht faisait un jour relâche dans
L'AMUSEUR DE VACHES un beau port ensoleillé» Hany eut la satisfaction de voir un petit vapeur s avancer à sa rencontre. On lui rendait enfin honneur ! Harry fit hisser les couleurs et» rassemblant s<hi équipage, ordonna dentonner lliymne national.
Les gaillards, ivres ainsi que de coutume, se contenterait de beugler :
A la tienne, ma vieille, A la tienne, oion vieux.
Sans ces rosses de femmes Nous serions tous des frères...
L'eâet eût été déplorable si le petit vapeur eût porté quelque haut dignitaire, mais il ne recelait en ses flancs qu'un méchant huissier, qui mit Tembargo sur le yacht présidentiel.
— Le yacht fut saisi, me disait l'autre jour Harry *; une autre crapule d'huissier britannique s'était chargé de l'île. J'étais ruiné. Il me semble que je m'éveillais à la vie. Ma carrière présiden-^ tielle, en somme, fut^elle plus ridicule que ma carrière de Joyeux viveur ? Admettons qu'il se soit agi d'une cmte prolongée et n'en parlons plus. Maintenant, je suis raisonnable.
MONSTRES CHOISIS « Je vendis mon habit pour m*acheter un corn-' plet de confection et je partis en Amérique sur un voilier. J ai accompli les plus durs et les plus dégoûtants travaux sans me plaindre, j'ai connu 1 outrage sans désespérer. En Amérique» je fus tour à tour cireur de bottes, professeur de français, acteur de cinématographe, mouchard, mineur, garçon de café, que sais-^je I
« Ce que je dis, monsieur, est la vérité sainte. J*ai voyagé sans billet, sur la toiture d un pullman : un voyageur m aperçut, il me cria : « Hep ! atten^ tion, le contrôleur te jettera !» et il riait ; je croyais qu'il plaisantait. Le contrôleur ma vu, monsieur, et il m*a jeté, conune 1 autre disait. Nous faisions du 120. Cela m*a bien fait souffrir. J'ai pris un autre express, toujours sur le toit du pullman ; le contrôleiur m*a vu, mais j'avais un browning armé et deux dollars (le billet m'en aurait coûté quarante), le contrôleur m'a dit seulement : « Si vous tombez, je ne suis pas responsable. »
« Mais tout cela était bien inutile, puisqu'il ma fallu revenir. J'avais goûté toutes les amertumes ; aucun homme n'a été plus humilié que
L'AMUSEUR DE VACHES moi, monsieur ; j avais une ferme, le feu la dé^ truite et Ton s'est moqué de moi ; dans un club, j*ai été accusé injustement parce que je gagnais trop ; on m*a pris mon gain et Ion m*a craché au visage ; redevenu fermier, j*eus une amoureuse ; à cause d'elle, des mégères m'ont rossé avec des battoirs et des balais ; j'ai dû quitter le pays ; tous mes procès je les ai perdus ; les nègres mêmes m'ont insulté, volé, frappé. Je n'avais qu'un ami, un blanchisseur chinois, on l'a pendu poux je ne sais quel crime, pour rien, je crois, parce que c'était la fête du district.
Alors j'ai trouvé passage siir un bateau chargé de bétail ; j'avais à soigner les vaches. Les soigner ce n'est rien, mais il faut les amuser pour qu'elles ne périssent pas d'ennui. C'est très exact ce que je vous dis. Je les amusais de mon mieux ; oh I je n'étais pas bien drôle ; je leur causais, je disais : « Oh ! Oh ! un peu de courage ! Hi ! Hi I nous ^ allons débarquer bientôt. Patience, Noiraude ! « Bon espoir, Roussotte ! Le pauvre Harry en a « vu bien d'autres, le pauvre Harry... »
tt Et je pleurais comme un imbécile en disant
MONSTRES CHOISIS oda. Et c'est ce qui amusait le plus les vaches ; quand je pleurais, elles meuglaient de contente^ ment et n'en finissaient plus de donner des coups de cornes dans la cloison.
« Le capitaine était très satisfait de moi, et je crois même — car c'était un brave homme, au fond — que s'il me fournissait de nouveaux motifs de pleurer, c'était imiquement pour amuser les vaches* »