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LES BELLES RELATIONS

G>nnaisseZ''Vou3 la brasserie du Chameau } à Mcmtmartre ? rue Blanche, à dix mètres de la rue Chaptal ? C'est un établissement nocturne très tranquille ; les consonunations y sont de pre-^ mier choix ; le personnel est diligent et attentif, sans obséquiosité. Tous ces avantages sont dus aux exigences de ceux qui constituent la base de la clientèle. Je veux parler des barons. Mais je gage que vous ne savez pas ce que c'est qu'un baron. Oh ! sans doute, comprenez-'Vous que ces barons-'là ne se coiffent pas, l'hiver comme l'été, d'un tortil. Mais ce n'est là qu'une certitude négative.

Le baron n'est pas un grand malfaiteur. Ce

MONSTRES CHOISIS n*e8t pas non plus un apache vulgaire. C'est Alphonse au sommet de la hiérarchie et sV cram" ponnant, n*espérant sa rentrée dans Tordre bourgeois que par la retraite, plus tard. Marlou consef" vateur, il méprise singulièrement son frère inférieur» la brute romantique et chourineuse. Le baron évite même toute violence envers,., la baronne ; ou bien il y met des formes, en sagace maquignon. Prudent et sage, revenu de tout, le baron — bon docteur ès-'passions — sait tolérer, quand il le faut, Imévitable béguin, au retour de la saison propice. Elle, c'est ime sage créature qui ne se lève que pour aller, de cinq à sept, danser le tango à Tabarin et, le soir, tourner inlassable^ ment, cavale empanachée, la demi-'piste des promenoirs.

Un peu de regret, le regret d'une jolie profession, le regret des jours d'efforts communs, d'adroite économie, embellira leur retraite du charme de la mélancolie.

Quand sonne minuit, le baron rejoint ses amis, à la brasserie du Chameau. Il s'alimente de choucroute en maniant des cartons coloriés. S'il parle

LES BELLES RELATIONS encore de « maquiller la brème », c'est par manière de plaisanterie» et pour se remémorer sa loUe jeunesse. En Jouant, ces messieurs s'entretiennent d'atfaires ; d'acres mystérieuses mais paisibles et qu'ils nonunent « les affures K

Au Chameau^ se retrouvent chaque soir les membres d'une bande bien connue de mon com-père l'inspecteur Poil d'Acier. Mais Poil d'Acier n'espère plus tirer un jour quelque gloire du bd exploit d'envoyer tout' ce joli- monde au dépôt.

— Rien à faire avec ces frères^là, me disait Poil d'Acier ; ils sont parés, et comment I C'est comme leurs dames, les mœurs n'y peuvent pas grand'chose ; il y a même plus d'un de ces bougres qu'a épousé sa bougresse, histoire de la faire rayer du Livre. Rien que leur nom, le nom de la bande, je veux dire, vous donnera ime idée de leurs façons bourgeoises. C'est la bande des Vestons bordés, vu qu'il y a cinq ans, quand ils se sont associés, c'était le grand chic chez ceux de la haute.

Roger Locart (alias Roger la Vache, au 1^ ba-taillon d'infanterie légère), présentement, si Ton s'en fie à ses cartes de visite, courtier en invaitions,

MONSTRES CHOISIS est Tun des plus corrects et l'un des mmns bedonnants des barons du Chameau. Roger me faisait confiance. Il m avait présenté à ses amis et m admettait dans sa société. Nous jouions une tourhée de chartreuse certaine nuit, lorsque la pwte de l'étaUissement fut poussée presque enfoncée, par une bande joyeuse.

Roger, non sans oublier de marquer le roi, leva les yeux et considéra les intrus. Gat ce n'était pas des barons ; leurs compagnes n'étaient pas même des baronnes, mais de jeunes grues, très fraîches, très parées, et une authentic^ue femme du monde.

— La tournée des grands^ducSé quoi! grom" mda R(^r. Le patron du Chameau a fait mettre sa boîte sur les guides de l'étranger à Paris. II n'y a pas de niai à refaire les voyeurs.

Mais il ajouta :

— Ah ! non ; je me trompe. C'est des rigolos qui s'en f... Ils entrent dans le premier caboulot venu, pour boire parce que c'est miûntenant qu'ils ont soif. C'est pas des étrangers, c'est pas des poires, c'est des Parisiens, tout ce qu'il y a de connu. Tenez, le petit gros avec une barbe blonde

LES BELLES RELATIONS qui s*est collé sur sa calvitie le chapeau de sa gosse, c'est le docteur Raffault, je le connais bien de l'avoir vu sur les hippodromes ; l'autre» c'est Giroly, le baryton de la Gaité ; l'autre avec la femme du monde, je ne sais pas qui c'est, mais je ne v<Ms que lui aux premières loges du Wonderland ; Tautre... c'est... non I.r. oh ! c'est pas pos-^ sible I...

Roger dévisageait un vieux jçune homme fort élégant ; un quadragénaire à peine flétri, encore omé des avantages extérieurs de la lângtième année, lèvres tendues, cheveux abondants et légers, aisance des gestes. Le noctambule, à son tour, aperçut Roger. Ses yeux se fixèrent un inS" tant sur ceux du baron. Avec beaucoup de sang-^ froid, l'homme du monde fit un sipie d'amitié à Roger, puis, hésitant à peine, vint à lui, lui serra fortement la main, sa main trop richement baguée, et l'ayant considéré :

— Je suis content de vous retrouver ainsi, Roger ; sage et confortable. Quand mes amis seront partis, je viendrai boire une coupe de Champagne avec vous.

MONSTRES CHOISIS II rejoignît ses compagnons et leur fournit en souriant je ne sais quelle explication.

— Qui est-ce ? demandai-^je.

— C*est M. Clairambord de Chézigny, un type tout ce qu'il y a de bien. Il ma montré la phota* graphie d*un tableau qui représente im de ses oncles à cheval derrière le cheval d*un duc d'Of" léans du temps de Louis-'Philippe. Je Tai connu aux Epinettes» quand je revenais du service. C'était au bar de Java qu on a fermé depuis. A ce moment" là, je représentais pas bien ; en fait de chaussures américaines à tige d*antilope, j*avais plutôt des espadrilles. Lui, on aurait dit ime réclame de tailleur. Il jaspinait bigorne mieux que mol. Personne ne lui demandait doù il venait, ni ce qu*il faisait. Ah ! il en a payé des tournées, celui-là !

Depuis huit jours on se connaissait et je ne lui avais pas encore demandé son nom. Je ne sais plus comment il me la dit : « Clairambord de Chézi^y. » Penses-^tu ! que je me disais. Je lui demande alors : « T'es vicomte ? » Il me répond : « Non pas. Je suis Clairambord, cela suffit. » Il

LES BELLES RELATIONS ma expliqué après la vérité sur la noblesse» et que les « de » ça ne signifiait rien, par exemple. Saviez** vous ça ? De ce soir'^là, au Java» on a tous pensé que oe Clairambord n'était pas» comme on Tavait supposé d*abord» une pègre de première classe qui venait aux Epinettes offrir de Tembauche» conune qui dirait pour les gros ouvrages. Il était si chouette avec nous» si social pour tout dire» ce gars qu'aimait mieux se distraire avec de bonnes frappes qu'avec les gens de son monde, que je brûlais de ^trouver l'occasion de lui rendre un service» n'importe lequel !

Un soir» Clairambord me prend à part et me dit : « Roger» voici mon dernier louis ; prends4e. Je suis fauché» comme tu dirais ; j'ai pris au cercle la sale culotte ; ma famille m'a maudit» tu sais» Roger» comme à l'Ambigu ; bref» on me saisit demain. C'est fâcheux ; d'autant plus fâcheux que j'ai trouvé à Neuilly ime délicieuse garçonnière. On va me saisir» Roger» me prendre tous mes souvenirs... » Moi» ça me fichait le cœur en bas de voir Clairambord si malheureux. J'avais bien mon idée, mais les mots ne sortaient pas de ma

MONSTRES CHOISIS gorge. Enfin, comme pour me tirer d'embarras, Clairambord me met la main sur lepaule et me dit : « Mon petit Roger, veux-tu me rendre le service de me déménager à la cloche ?... Minute ! c'est plus délicat que tu ne penses. Ma concierge a gardé la clé. Il faudrait faire... deux ou trois pesées... C'est un petit pavillon isolé» au Hameau Balzac, rue Raynouard... il y a quelques risques... tu n'emporteras que les objets dont je te remettrai la liste... » Je ne sais pas ce que je n'aurais pas fait pour Clairambord. Je réponds : « Bien sûr, à votre service », comme de juste. « Tu porteras le tout au gardien du garage Flox, à Puteaux, en lui disant : « De la part de M. Clairambord ». Vous me suivez ? Je fais tout comme il me dit... les pesées... la rafle en douce... bon. Je sors. Un chien gueule. Une vieille s'amène. Je lui colle mon paquet sur le crâne... elle tombe... la fille de l'air I Ni vu, ni connu. Mais voilà-^t-il pas que le surlendemain je lisais sur le journal : « Le cam^ briolage d'Auteuil... des malfaiteurs se sont in-* troduits dans le pavillon occupé par le général Millot^^Lagarousse, actuellement en mission au

LES BELLES RELATIONS Pérou, etc. » Vous croyez que ça ma vexé ? J ai eu du regret d abord, que Clairambord li ait pas eu plus de confiance en moi ; puis j ai réfléchi. Je me suis dit après tout, c*est juste ; ce garçon^-Ià qu*est un vrai noble ne peut pas, malgré sa gen*tillesse, être un copain comme les autres ; peutêtre bien qu'il en soufFre aussi, mais c'est plus fort que lui : il faut qu'il garde les distances, c'est régulier ! Moi je trouve ça épatant ! Le voilà ce soir avec des gens de son monde. Personne ne se doute. Il est Clairambord, quoi ! C'est tout de même bien fait la société I... Restez donc puisque Clairambord paye le Champagne. Avec vous j'ai pas peur d'une gaiffe, ni d'une parole de trop. Restez donc, vous avez bien le temps.

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