‹ Monstres choisisChapitre 6 sur 18 · LE CHAPEAU DE L'INCONNU · texte numérisé non relu

LE CHAPEAU DE L'INCONNU

— Vous ne me croyez pas ? Vous avez tort.

Je dis toujours la vérité ; c'est même à cau^ de cela, de cette infirmité, qu'on a pu justement prétendre que je n avais pas de talent. Oh I je m*en rends exactement compte, et combien elles me paraissent justes ces critiques qui me donnaient tant de colère autrefois ! Vous souriez ? Vous ne me croyez pas ? Allons, c'est toujours la même histoire. Je mens. Mais non, je dis la vérité, hélas I Lm critiques qui me firent passer de si mauvaises nmts se publiaient dans des petites revues méprisées ; voilà pourquoi vous n en connaissez rien et tenez mes propos pour des fables absurdes.

Je vous supplie de m'écouter et de me croire.

MONSTRES CHOISIS Je vous ai déjà fait trois fois ce récit, mais vous m avez interrompu, je me suis mis en colère et n*ai pu aller jusqu au bout. Vous n aviez, voilà le malheur (le vôtre comme le mien, car je me désespère et vous commettez une mauvaise action), vous n aviez qu'un quart d'heure à m^accorder et je le perdais sottement en imprécations. Sans doute aussi vous ai^je injurié, je vous en demande humblement pardon. Que rien de fâcheux ne subsiste entre nous ; écoutez-^moi sans arrière^ pensée, sans jugement préventif et persuadezvous que je ne sais pas mentir«

Voilà. J'étais très déprimé par de longues années d'études accomplies dans les pires conditions. Ah I la vie du licencié pauvre ! Monsieur, j'étais bien plus malheureux que Vingtras, je vous adjure de le croire, car Vingtras avait sa haine, ses colères, ses fureurs de partisan et ça c'est une fameuse nourriture, un alcool incomparable I Moi, j'ai le malheur d'être conservateur et de trouver la société sinon bien faite, ce qui serait absurde, mais possible et telle qu'il n'y faut plus toucher sous peine de bâtir un plus détestable édifice.

LE CHAPEAU DE L^INCONNU Je ne mangeais pas et je ne faisais pas de barri-* cades.

Un soir, dans mon ignoble garni de la rue SainN Jacques, sans feu, sans pain, sans lumière, j'en^ tendais les camarades renverser les omnibus et gueuler : Vive la Sociale ! et Mort aux V— !

J'avais bien envie de descendre, pas par conviction, mais par hygiène. J ai eu la force de me contenir, mais )*ai souffert ce soir-^là d*un mal plus atroce que la soif, que la faim et que fe froid. Plaignons les pauvres sans colère !

Je me suis contenu et j ai eu le courage de poursuivre la recherche du problème que je m'étais impose. Je n avais ni charbon, ni chandelle, depuis longtemps mon logeur m'en refusait, mais ] avais une boîte d'allumettes. J'ai réussi à tracer sur le tableau noir mes chiffres au phosphore. Je les voyais luire et... enfin j'ai trouvé la solution exacte ; on la cherchait depuis dix ans, tous les mathématiciens vous le diront. Lorsque je l'ai vue flamboyer, ou plutôt clignoter sur mon tableau noir comme un Mime^ThéceUPharès^ j'ai ressenti un coup au ^ont, tel qu'un violent coup de casse-tête... Ah I

MONSTRES CHOISIS ceux qui criaient : Assassins ! en bas, sur les pavés» n ont certes pas reçu de semblables, de si rudes coups de casse'-tête des voyous des Brigades Centrales.

Vous voudrez bien reconnaître que s*îl avait été dans ma destinée de devenir fou c*est ce soirlà que je 1 aurais dû devenir.

Mais je m égare.

Je vous disais que de telles années d*études avaient fait de moi un être qui n était plus que flamme spirituelle. Mon corps se diluait ; j en avais le sentiment net, atrocement précis, et il me fallait, environné de jeunes gommeux empestant le savon à la rose, établir des polices d'assurances dans un bureau plus noir que ma chambre d*hôtel, endurer la tyrannie d'un chef de bureau imbécile qui m'insultait et faisait rire tous mes collègues en nasillant : « Dites donc, le licencié, quand vous aurez fini de vous donner des airs de savant pour travailler moins que les autres ? »

C'est vrai que j'étais distrait. Les mathématiques insensiblement me conduisaient à la poésie, une pioésie... la plus pure, la plus belle puisque je ne

LE CHAPEAU DE L INCONNU l'ai pu réaliser. Le soir je travaillais, la nuit passait et combien de fois le jour m Vt-il brusquement surpris à ma pauvre table ! Je courais alors au bureau. Une telle vie, une telle faiblesse devaient faire de moi une proie. Je le savais, mais je ne pouvais deviner ce qui me terrasserait. Parfois i*avais peur de mourir de faim, tout simplement. C eût été trop bête après de si rares tortures. Pourtant j avais bien raison de redouter, car avec cent francs par mois et des dettes...

Bref, un matin entre onze heures et midi, Theure de mon repas, je dévorais sur un banc du square Montholon une saucisse fourrée dans un quignon de pain. C'est ridicule un personnage en jaquette propre qui mange une saucisse en plein air ; mais au square Montholon, de si bonne heure, il n y ^ que des gueux. Cependant mon voisin ne ressemblait pas aux autres, les errants non point pales mais à la face de ce rouge si particulier et qui fait croire qu'ils ont vraiment ét^un peu cuits à trop dormir dans les fours à plâtre de la banlieue. Mon voisin était sale, poussiéreux, mal rasé, mais ^ portait une redingote et im chapeau gibus.

MONSTRES CHOISIS Sans que je lui eusse adressé la parole il me parla : « ... Moi non plus, mon cher monsieur, je n*ai pas eu de chance. Je ne sais pas créer à la façon des écrivains volontaires, je dois tout à l'inS" piration, mais, hélas ! il me manque... je ne sais pas comment il faut nommer ce qui me manque et qui me permettrait de retenir cette inspiration. Voici, chaque nuit ]*ai des rêves, mais sont-^re bien des rêves ? Non, chaque nuit, un peu aprk mon premier sommeil, je compose un poème merveilleux, j*en suis certain, un beau poème, lumineux et solide, bien construit, je hais lamorphe. Un cri de :'oie m*éveille. Je lis d'un coup le poème apparu devant moi avec ses mots et ses images matérialisées, les plus subtiles, celles qui ne correspondent à aucune figure déjà connue, elles-mêmes... Bien vite, ah ! si vite I tout s*estompe, s'efface, devient lamorphe abhorré. Cependant, je vais à ma table, je m'efforce à rassembler les éléments épars du poème... il n'en reste jamais rien, rien... ! On ne peut concevoir ce que furent mes atroces et inutiles efforts... je croyais à des migraines» je devenais fou, monsieur, fou, tout simplement

LECHAPEAU DE L^INCONNU fou, fou, archîf ou ! Remarquez toutefois, qu avant ma folie on me toimnentait, on mmjurait ; même quelqu'un me cracha au visage. Désormais on a pour moi des égards.

Cet âge, mon enfant, est celui des malades, le siècle leur appartient, tout pour eux, petit, tout pour eux. Vous êtes très malheureux, je veux faire quelque chose pour vous. Prenez mon chapeau, ce nest pas parce qu'il est presque neuf et que le vôtre éloigne de vous la bonne compagnie que je vous en fais présent ; j'e vous le donne parce que c est le chapeau d'im fou. Là'-dessous vous n avez plus rien à craindre. Prenez mon chapeau et n essayez pas de me suivre. Adieu ! » Il partit, d&oiffé, en sautant sur un pied. J'essayai le chapeau qui était propre. Je trouvai ce gibus trop P^tit. Je l'examinai et m'aperçus alors qu'on avait logé une sorte de bourre grossière entre la coiffe et le cuir. Je l'arrachai... Il y avait vingt mille francs en billets de banque, assez crasseux, il faut bien le dire. C'est alors que j'éclatai de ce rire strident, si prolongé que je l'entends encore. Vos hommes aussi l'ont entendu et sans doute

MONSTRES CHOISIS est-^il défendu de rire à un pauvre bougre tel que moi, puisque vous m avez fait saisir et enfermer. Maintenant que vous avez acquis la preuve que ie ne suis pas fou, remettez-^moi en liberté immé" diatement et restituez-^moi mes vingt mille francs.

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