‹ Monstres choisisChapitre 7 sur 18 · LA CALINE DES QUINZE-VINGTS · texte numérisé non relu

LA CALINE DES QUINZE-VINGTS

Quand il exerçait son métier d'ouvrier mécanicien de précision, un état qui demande du soin et de la délicatesse. Champavin n'était pas heureux tous les jours. Bien sûr, il gagnait dix et parfois douze franc», lorsqu'il travaillait, mais il y avait la morte-'saison et, veuf, les enfants à élever, le loyer à payer, toutes les misères qui dégoûtent du labeur.

En somme, Champavin en arrivait à se dire qu'il n'avait eu de l'agrément que depuis son « malheur ». Peut-être bien que si Champavin se disait cela c'était pour mentir à l'affreuse réalité et panser sa douleur d'une bienfaisante illusion.

Un matin, Champavin s 'était éveillé plus pénible-

MONSTRES CHOISIS ment que de coutume; il pouvait à peine ouvrir ses yeux dont les paupières enflammées le brûlaient.

— Nom de D... ! jura-t-il, ce n*est ni dimanche, ni lundi, et je n*ai pas pris la cuite hier ; je n*ai même pas sommeil. Pourquoi alors que je peux pas ouvrir les châsses ? Sûrement c'est de la maladie ; ces sales trucs^là c*est toujours la nuit que ça vous arrive. Si au moins, j avais encore la bourgeoise pour me soigner ! Faut pas compter sur les gosses, maintenant qu'ils sont grands ils ne songent qu'à filer. Je vas consulter à la clinique, faut pas blaguer avec ces fourbis-'là; les châsses y a pas plus précieux.

Et Champavin s'était rendu à la consultation. Il ne devait plus revoir son logis de Belleville. Des professeurs éminents avaient fait sur son cas des conférences importantes à des intaties chauves; des dames de la Croix-Rouge avaient exercé leur charité à son profit.

Trois mois plus tard, Champavin ne savait plus rien de la lumière.

— Y a plus de soleil pour moi, disait-il en s'égayant quand même ; la callebombe est soufflée, faut se faire une raison.

LA CALINE DES QUINZE - VINGTS Et il était entré aux Quinze-Vingts sur la recommandation de son député. Champavin ne se trouvait pas trop à plaindre. L ordinaire de Thospice valait bien ceux des mastroquets ; laveûgle conservait pour ses sorties une redingote propre et ses fils le pourvoyaient de tabac ; sa fille aînée lui glissait quarante sous le dimanche. Enfin, Champavin avait \m copain, un vrai, un philosophe comme lui, Taffard, l'ancien comptable, habile aussi à se monter le cou.

— Les yjeu^, disait Taffard, ça ne ma jamais servi qu a voir que j*étais moche et cocu. Je les ai usés pour des patrons ; maintenant on m'entretient. Nous tenons le bon bout, Champavin, et puis, comprends-moi bien, la société je 1 ai assez vue. Je te gobe, toi, eh ! bien, si j y voyais peut-être que tu me dégoûterais !

Ce matin-là, Champavin, affublé de sa belle redingote un peu luisante, descendit au jardin, tapant le sol du bout de sa canne, ses yeux morts levés au ciel en fête. Le mécanicien alla droit au hanc où l'attendait Taffard.

— Ah ! c'est toi, Champavin, assieds-toi, mon

MONSTRES CHOISIS vieux. Comme on se trouve tout de même. Les voyants ça se perd en route maïs les aveugles ça se trompe pas et ça ne se casse jamais la gueule.

— Quoi de neuf, Taffard, rien ?

— Si. On va nous emmener à la campagne.

— Tu dis ?

— Je dis qu'on va lâcher Pantruche, c'est décidé. M'sieur Vaughan la demandé au gouvernement qui ne dit pas non. Bien sûr, c'est pas pour nous faire admirer le paysage, mais rapport à Tair qui sera plus pur.

— C'est pas possible ! Si on y va, moi je déserte.

— Qu'est-ce que tu feras !

— Je fabriquerai des brosses, j'ai appris ici.

— Tu crèveras de faim, Champavin. Mais pourquoi veux-tu lâcher ton vieux Taffard et les copains ? C'est beau la campagne, même pour les aveugles ; l'herbe c'est plus doux que les pavés et puis ça embaume ; tu ne la verras pas la brousse, mais tu la respireras, farceur, et ça vaut bien le voyage.

— Et Léontine ?

Champavin dit ce nom d'une voix si désespérée

LA CALINE DES QUINZE ^ VINGTS que Taffard répondît très bas et soudain grave :

— C'est vrai, mon pauvre vieux, Léontine, la Câline des Quinze- Vingts ! Je n y pensais plus. Tu es de ceux que ça pince encore et tu en tiens pour celle-là I

Bah I on n y est pas parti à la campagne.

— Taffard, je te retrouverai ce soir, c'est son jour, elle m attend sûrement, je vas la voir.

— A ce soir, mon vieux.

Et Champavin, très sûr de sa it)ute, gagna la grille de l'hospice. De sa canne ferrée il éprouva le sol ; il était bien maintenant sur le trottoir de la rue de Charenton. C'était si vrai qu'il entendit bientôt une voix, à peine éraillée et riche de charitables inflexions, murmurer à son adresse :

— Bonjour, Ferdinand : c'est moi que tu cherches, mon chéri ?

Léontine Loiseau, fille soumise, avait une spécialité. Elle faisait les aveugles. Tous les pensionnaires des Quinze-Vingts la connaissaient et toutes les pierreuses du quartier lui enviaient cette clientèle quasi-bourgeoise. Mais aucune n'avait sa douceur, ni ce charme secret dont on ne pouvait

MONSTRES CHOISIS rien deviner si Ton ne souffrait pas du mal atroce des ténèbres, de l*angoissant appel à la liunière refusée.

Dans la petite chambre à papier bleu et blanc, le 27 de YHôtd, du Chalet de la Bastille^ Champavin le chi^eau sur la tête, sa redingote boutonnée et son gourdin à la main, était assis sur un fauteuil défoncé.

Léontine, noiraude aux seins en formede courges, vêtue d*un caraco rose et d*une mauvaise jupe de pilou, versait une chopine de rhum extra dans deux verres à côtes. Il y avait au mur des photographies, deux roses en papier tricolore et un cochon brodé de son nom au sucre : Léontine^ un éventail japonais et une, reproduction d'Enfin seuls, maculée par des générations de mouches.

— Léontine ?

— Mon chéri ?

— Tu es belle ?

— Bien sûr mon chéri, répondit la fille docile au jeu favori de laveugle.

— G>mment que t*es, Léontine ?

— Je suis toute blonde, mignon, du blond que

LA CAUNE DES QUINZE - VINGTS tu aimes, avec des grands yeux bleus comme un bébé Jumeau. J*aî une jolie robe» Ferdinand» une jolie robe tailleur comme une grue chic. Tâte là-dessous, mignon, mets ta main plus haut, — tu sens les dentelles, ça t*amusemon petit homme — eh bien, c*est là, sur la hanche, que j*ai un grain de beauté.

— Bien sûr tu peux laisser ta main, mon gosse.

— Et chez toi, Léontine, c*est riche ?

— Si c*est riche ! Figure-toi un lit tout blanc au ripolin et des amours tout nus à l'huile qui rigolent dessus, im papier neuf avec des guirlandes de roses qu'on les cueillerait ; tu sais que le chandelier et la pendule sont en vrai or ? Au plafond c'est peint comme le ciel et y'a tout plein dessiné dessus des papillons et des hirondelles. Non, mignon, t'as rien déchiré, tu t'y prends bien, c'est de la soie, tu comprends, ça fait que ça craque si on tire. Déshabille-moi, mon gosse.

Alors, ivre des mensonges qu'il adorait, Champavin fondit en larmes, bégayant, dans les bras de la fille :

MONSTRES CHOISIS — ^^ Je ne veux pas te quitter, Léontine» je ne

veux pas qu on m*emmène !

L*Amour et la Nuit qui les gouvernaient do^

minèrent ce poète aux yeux morts et cette enchan"

teresse de carrefour.

LE SURVIVANT

J'allai» lautre jour, féliciter mon bon ami Edouard de- sa deuxième ascension au pouvoir, au titre de sous-secrétaire auxiliaire d'Etat. Sacré Edouard I Nous nous connûmes au Salon de la Plume et chez Papus. Alors Edouard était déca^ dent et mage ; il avait fait remplacer ime molaire absente par une superbe émeraude I Depuis, Edouard s*est rangé ; il n*a plus qu'une dent d'or, à l'américaine.

Lorsque j'arrivai au sous-'Secrétariat d'Etat, on se querellait dans l'antichambre. Sans m'iu'* quiéter de ce désordre, à vrai dire léger, je criai, dès le seuil, à l'huissier, qui me connaît :

— Edouard est là, hion vieux G)nstant ?

— Non, monsieur» monsieur le sous^secrétaire d'Etat n*est pas là.

Il ajouta :

— J*cn «uis bien mécontent pour monsieur»

mais si, des fois, monsieur voulait prendre la peine d affirmer que c'est la vérité vraie à cet énergumène que v'ià, m*est avis que Je serais délivré d un client comme il n*en faudrait pas beaucoup !

Puis se tournant vers le « client », sans me laisser le temps de prendre la parole, il ajouta :

— V*s entendez ce que monsieur v*dit ? Faut v*s*en aller, m n ami.

L*homme, un être de cauchemar, se tourna vers moi, et avec ime douloureuse politesse demanda :

— Est'il vrai, monsieur ?

— Rigoureusement vrai, à telle enseigne que je me retire.

Et flairant le phénomène en cette étrange carcasse, j ajoutai :

— Je m en vais et je vous emmène.

G>nstant, Thuissier de mon ami Edouard, ne me cacha pas sa joie :

LE SURVIVANT

— Il s'en va ! C'est bien grâce à vous. Ah !

monsieur en aura vite assez, juste le temps de descendre l'escalier.

Au passage, je demandai au larbin ministériel :

— Qu'est-ce que c'est ?

— Y'en a qui disent, répondit G)nstant, que c'est une victime du Deux-Décembre, mais moi je ne crois pas, vu que malgré qu'il ne soit pas frais, il n'a sûrement pas l'âge. Alors ? on ne sait pas. Il est peut-être piqué, ou bien, des fois, peutêtre bien qu'il a quelque chose d'intéressant à dire. Oh ! ça n'aurait rien de trop extraordinaire. On en a vu des plus moches tenir les secrets de . l'Histoire. Ce qui est sûr et certain, c'est qu'il ne veut parler qu'au patron, et le patron, qu'il s'appelle Pierre ou qu'il s'appelle Edouard, ne veut jamais rien savoir. V'ià trente ans que je suis là, monsieur, eh bien I )'ai toujours connu ce clientlà, et on dit qu'il venait avant moi I

Je me hâtai de rejoindre l'étrange soUiciteur.et, d abord, je l'examinai à loisir.

Pauvre diable ! Il tremblait au vent de décembre dans im vieil habit de soirée, auquel on avait

cousu de vilains boutons, au col relevé et épingle sur un (oulard verdâtre masquant 1 absence de linge. Le pantalon n avait plus de forme, une pauvre chose grise, ou jaune, tire^-bouchonnant sur des bottines vernies magnifiques, un présent à coup sûr, mais dont la claque était, hélas ! déchirée au pied droit.

L*homme, soigneusement rasé, d*une étrange maigreur, exsangue, presque translucide, ainsi qu une araignée d'eau, se coiffait d*un antique chapeau à ressort, il portait sous le bras une liasse de documents enveloppés dans un journal.

 mes questions précises, étayées d*une chaude promesse de recommandation, Thonmie me conta son histoire.

— Ah ! monsieur, tout chacun ne va pas à la tombe par les mêmes chemins. Je ne souhaite pas les pareils aux miens à des personnes comme vous. Faut-il qu'une créature humaine ait enduré ce que j*ai enduré !... Et, cependant, ) avais eu de jolis débuts. J'étais chanteur, ou plutôt je faisaisi dans les soirées, des cachets comme chanteur et monologuiste, vu qu en réalité ma vraie profession

LE SURVIVANT c'était d*être danseur allumeur de bal public et Roi du Cancan ! J avais débuté au Salon de Mars, à Grenelle, où le métier était bon, vu que les jours de rengagement on écornait la prime avec ces messieurs. Figurez-vous qu'Amanda, moi et un margis aux Guides, nous avons boulotte une prime de sept ans en trois jours ! On a bien raison de dire qu on savait s*amuser sous TEmpire. Mais, quel-* quefois, il y avait de sales coups de torchon entre les voltigeiurs de la caserne Babylone et les dragons du quai d*Orsay, ou entre les artilleurs de l*Ecole militaire et les zouaves de, la Garde cantonnés au Champ^de^Mars. C'est pour cela que j*ai été bien content de passer au Prado. Un louis par bal et les consommations ; je ne vous dis rien des béguins, car ) étais joli garçon dans ce temps-«là. Ça ma vîalu des heures bien agréables.

Pourquoi a-'t-'il fallu qu*à son apogée, si j*ose dire, ma carrière fut brisée par la guerre et la Commime ? Ah ! la Conmiune !

~ Terrible, n'est-ce pas ?

— Oh ! voyez-vous. Monsieur, ma vie n'a JMïaisi ressemblé à celle des autres. Vous pensez

MONSTRES CHOISIS bien qu*il n*étaît pas de mon goût de me mêler à ces histoires-'Ià ? J*étaîs conservateur, et le jour de la fuite de Tlmpératrice» ça été plus fort que moi» i ai pleuré, oui, monsieur. Je me tenais donc tranquille à boulotter mes pâtés de rat et mon pain de paille, comme les autres ; mais plus mes économies diminuaient, plus mon appétit aug" mentait. Un jour, que je grelottais, le ventre vide devant mon poêle sans feu, on sonne à ma porte. J*ouvre et je me trouve en face d*un ancien trombone du Salon de Mars.

Il était vêtu en colonel, avec un plumet haut comme ça et une écharpe rouge frangée d*or qui ui entourait le ventre. « Citoyen, qu*il me dit, la Commune te réquisitionne ! Nous avons besoin de tes talents. Il y a concert ce soir aux Tuileries, tu seras indemnisé, bien entendu. Nous comptons sur toi. Mais tu ne peux pas faire le concert à toi tout seul, donne^moi donc des noms de camarades sur qui je pourrais compter. D abord, avec qui nous feras-'tu le Grand Ecart ? »

Je lui donne le nom d'Amanda, puis les noms d'un tas d autres ; Femandus, de l*Eden ; Viscopc,

LE SURVIVANT de THorloge ; Janîcot, de l'AIcazar, et aussi un de mes intimes, Ricardot qui poussait la romance napolitaine.

Mon colonel inscrit tous les noms sur une feuille de papier à en-'tête du G>mité Central de la G)nunune et se retire après m avoir dit merci.

Ah ! Monsieur, quelle soirée I J en étais gêné. Amanda surtout me dégoûtait. Si vous 1 aviez pu voir, à califourchon sur les genoux du colonel ! Encore ça, ça n*était rien. Mais la mâtine beuglait : « Venez donc par ici, citoyens, je vais vous faire visiter ; j'y suis venue assez souvent dans la boîte à Badingue. Non, ne me demandez pas ce que j y venais faire. Il s'en passait de drôles aux Tuileries ! Ça c'est la chambre à Eugénie. » Et en disant ça, elle se roulait, les jupons en Tair, sur le lit impérial. Je ne vous dirai pas la suite.

Des femmes comme ça, Monsieur, on devrait...

J'aime mieux ne pas dire ; ça me fait mal rien q^e d y penser.

Tout de même j'étais content d'avoir touché un bon cachet. Je passe ime semaine bien tranquille.

quand voilà que les Versaillais entrent dans Paris. Bon, que Je me dis» ça va de mieux en mieux. Mais voilà-'t-'il pas qu*un matin des soldats viennent me tirer de mon lit pour me conduire à Versailles ? C*est là que j*ai retrouvé Femandus, Viscope, Ricardot, Janicot et aussi cette pauvre Anianda, qui ne rigolait plus. Je ne comprenais pas. On ma expliqué. Le colonel avait inscrit nos noms sur un papier de la G)mmune» c'était suffisant, nous étions bons. On nous avait condamnés à mort I Ça fiait quelque chose de s'entendre dire ça tranquille^ ment par un gendarme qui allume sa pipe et qui s'en f... comme de juste !

Dans laprès^midi, on nous colla tous au mur, dans la rue des Réservoirs.

Les mâles ne faisaient pas beaucoup de bruit, mais Amanda gueulait comme si M. Thiers devait l'entendre et venir à son secours. Elle en devenait maboule, la pauvre fille, et promettait aux soldats des choses... des choses dont c'était vraiment pas le moment de parler I

Et moi, me dire que c'était de ma faute si les copains étaient là !

LE SURVIVANT Ah ! Monsieur, il faut avoir vu ça et avoir passé par là pour comprendrç.

Tout à coup, on a crié : Feu !

Ça m*a (ait tout drôle quand je me suis réveillé en travers d^Amanda. On m avait touché, mais manqué quand même. Ils ont eu honte de me retuer et je m*en suis tiré avec la Nouvelle, où je suis resté dix ans. Depuis, j*entasse pétition sur pétition. Si vous pouvez parler à votre ami, M. le souS'* secrétaire, en ma faveur, vous ferez vraiment une bonne action, car enfin...

— Ça vaut bien xme indemnité I lui dis-je.

Il me répondit» Foeil égaré :

— Une indenmité, évidemment, ou au moins im petit bout de ruban !

JIM DESCEND A TERRE

Le 11 septembre 19.., Jim HoUway, second" inaître de canonnerie, à bord du Regitui'-Victoria^ croiseur cuirassé de la flotte britannique, mit, à SIX heures du soir, le pied sur le quai de Cronstadt, ^ Toulon, sa casquette sur les yeux et la pipe à la bouche.

Jim était un superbe spécimen de la race gaU loise. Il avait un long nez étroitement découpé qui semblait harponner les lèvres fines.

La pipe de Jim expirait.

Il en secoua la cendre à la semelle de ses bottes, soulevées Tune après lautre, et la rebourra incon^ ^^nent. Il était temps qu'il vînt à terre, car de sa provision de Navy^Cut il ne lui restait plus

MONSTRES CHOISIS qu un peu de poussière au fond d*une poche.

Jim était donc pressé de faire emplette d*herbe blonde et sèche, mais auparavant, comme il avait chaud, il alla occuper lune des tables du petit Café de la Darse où s étaient rassemblés des marins, des fantassins coloniau;K et aussi quelques^-uns de ces nègres égarés dans les ports de Provence et qui ont toute la douleur de lexil inscrite au fond des yeux, ime douleur que rien ne dément, pas même cet extraordinaire rire chronique qui les vient secouer et semble déclanché par quelque mouvement d'horlogerie.

En rade, le canon tonna et, lentement, les pavil" Ions tricolores s abattirent sur le pont des cuirassés noirs dans la fin du Jour exempte de brumes, ces brumes, la tristesse et la beauté des mers qui sont en haut de la carte, au pays qu'à cette heure regrettent les marins bretons affalés sur les banquettes du Café de la Darse, ou dans les petits bars de la rue des Savonnières, Aux Trois Filh de LorienU A la Colombe du Nord, Au Plaisir du Marin !

Que de figures^ à cette heure, dans ce soir du

JIM DESCEND A TERRE Midi plus édatant que tant de matins du Nord, que de figures plus douloureuses que celles des forçats de Puget, sous lesquels s*épuise» jusqu'à minuit, un orchestre tzigane !

La salut aux couleurs impressionna Jim que le garçon, venant prendre la commande, trouva debout, les pieds en équerre et la main repliée à la casquette, la pipe symétriquement plantée sous le nez.

D*un geste bref, Jim montra les tables de ses voisins et ordonna :

— Pour moi, même chose.

Il nV avait pas à souffrir de lembarras du choix ; 1 absinthe faisait fumer la glace en branches sur tous les guéridons peints à la couleur du délicieux poison.

Le garçon servit Jim sur^-le^-champ, mais à la provençale. C'est-à-dire qu'il versa dans un petit verre à whisky la ration d'absinthe, posa sur le guéridon un verre à pied vide, une carafe, un seau de glace et du sucre sur une soucoupe.

Jim secoua la tête et dit :

- Well I

Il vida» d'une lampée, le verre d absinthe»

éteignit le brasier qui lui dévorait les entrailles en avalant» coup sur coup» deux grands verres d*eau» puis» en vrai gourmet» suça voluptueusement plusieurs morceaux de glace.

— Vé I lui cria un de ses voisins» sacré farceur» tu as oublié de manger le sucre I

Jim se rendit vaguement compte qu'il n avait pas observé scrupuleusement les rites de cette chose sacrée que les Français nomment Tapéritif.

Il ressentait un peu de honte» sous le regard goguenard des joyeux mocos» et aussi» avec une grande lourdeur dans les jambes» un besoin vio^ lent d air moins saturé d'alcool que celui qu'on respire sur le quai de Cronstadt et qui triomphe des forts parfums de la mer.

Où alla Jim ?

Jim jamais ne le pourra dire.

C'est à peine s'il se souvient d'une grande fillasse blonde qui lui baragouina quelques lam^ beaux de phrases» apprises dans des romances négro^britanniques» et qui lui prépara» assise sur ses genoux» une boisson qui devait le remettre

JIM DESCEND A TERRE Sur pied et dans la composition de laquelle entrait du gin, de la menthe et du vulnéraire.

La fine ne put retenir Jim qui donnait d*étranges signes d*impatience.

Il lui montra sa pipe et sortit en jetant brutale*' ment deux shillings sur la table.

Un peu avant minuit, Jim, errant de rue en rue, raidi par Talcool, le regard troublé, furieux de ne pas savoir découvrir la boutique d*un marchand de tabac, se trouva tout à coup, sur le cours La Fayette, à peu près désert à cette heure, devant un groupe de marsouins se querellant en un affreux mélange de patois niçois et de sabir.

Toutefois, c'était une querelle qui s apaisait, toutes injiu'es épuisées, et deux gars, qui avaient mis timique bas, ne s assommaient plus que d'un poing fatigué.

Déjà, Tair avantageux, sa serviette sur le bras, le lar^e ventre à Taise dans la chemise rose ouverte sur une poitrine de gorille, le patron du bar des

MONSTRES CHOI:SIS Amis de Madagascar^ s avançait en se dandinant, sur le pas de sa porte, satisfait à la pensée que la tournée de réconciliation se consommerait chez lui.

Jim ne vit que les deux hommes aux prises.

Jim jugea la lutte incorrecte. Il oublia son ivresse, la lourdeur de ses jambes et la plus grande lourdeur de sa tête montée au pourpre ; il oublia Tennui de brinqueballer du bout des dents une pipe vide et se roidit, devenant tout à coup un autre homme pour crier :

— Stop, gentlemen !

Cependantrde ses mains vigoureuses il séparait les adversaires. Mais c'était pour les remettre en ligne.

Sortant d une poche de sa vareuse de jersey^ boutonnée jusqu au menton, un sifflet de manœuvre il troua la nuit d un son aigu, bref, auquel obéirent aussitôt les deux frères ennemis.

Le combat avait changé d'allure. C'était maintenant du beau sport, un combat féroce, mais régulier ; les deux marsouins, prêts à se réconcilier tout à l'heure, rembrasaient la haine qui les avait mis

JIM DESCEND A TERRE en présence ; ils se tuaient certainement, mais ils se tuaient correctement, en bons gentlemen, et à la moindre faute, le sifflet de Jim suspendait le combat.

Les autres soldats admiraient.

— Ces English, tout de même !

— Vé, chaque coup de torchon, c'est un round, que Ion appelle. \^se donc : Zavier qui tombe I

— C'est-il ça knod^out ?

— Yes I répondit Jim très satisfait.

— Hé ! Zavier.

— Zavier, lève-toi !

— Zavier, le caporal il te parle.

— Dites donc TEnglish, il ne dit plus rien le cdpomgue, voyez donc de près; vous qui y connaissez quelque chose.

— Zavier, ne fais pas le mort, donc.

— Zavier, le...

— Boun Diou !... vise comme il est pâle...

— Mille Diou !.*. il est...

— Qamcé !

D*un signe de tête, et désignant le vaincu

MONSTRES CHOISIS étendu dans son sang» Tun des soldats interrogea le second'-maître du Régina-^Victoria.

— Yes ! répondit Jim, en remettant son sifflet dans sa poche.

L'un des marsouins souffla aux autres :

— La fuite, les gars, et vivement !

Ils s envolèrent par ces rues qui sont des puits de ténèbres où se balancent de longues guenilles multicolores carrées et vastes ainsi que les dra-* peaux des reîtres du Saint-^Empire.

Le mastroquet avait disparu.

Jim allait faire demi-'tour, très content de soi, tout à fait dégrisé par ce quart d*heure de beau sport, lorsqu*il aperçut une fillette brune, un peu noiraude, mais très jolie, très fraîche et qui considérait le mort avec épouvante, comme paralysée par la terreur.

Pas un instant, le second-'tnaître ne douta qu elle ne fût la cause du pugilat odieux devenu par ses soins un combat infiniment correct, digne d'un des premiers rings du Royaume-Uni.

Il lui prit la taille et lui sourit avec tendresse.

La petite Toulonnaise s'abandonnait instinctive**

JIM DESCEND A TERRE

ment. Ses nerfs tendus à se rompre la livraient au passant hardi, sachant l'arracher au fascinant spectacle du soldat mort pour elle.

Jim sentit sa taille se fondre, vibrante, sous ses larges doigts. .

Pour lui baiser les lèvres, il retira de sa bouche sa pipe courbe et...

... C'est alors qu'il vit, à dix mètres, flamboyer la vitrine d'un débit de tabac, dont on posait les premiers volets.

Jim se souvint qu'il n'était descendu à terre que pour acheter duNavyCut. C'était un homme correct et méthodique. Il repoussa doucement, mais avec décision, sa conquête désemparée, cracha les derniers relents de son ivresse et, du pas balancé des matelots de Sa Majesté Britannique, traversa le cours La Fayette pour aller iaire gonfler sa blague en peau de phoque, indifférent au souvenir de l'homme mort comme à celui de la fille conquise, ^ songeant, sagement, que dans dix minutes le youyou du Regina-'Victona accosterait au ponton du quai de Cronstadt.

Page 1