‹ Monstres choisisChapitre 8 sur 18 · LE TEMPLE QUE JACK A BATI · texte numérisé non relu

LE TEMPLE QUE JACK A BATI

J*étais à Londres depuis une semaine.

Au matin du dimanche, mon voisin de chambre, au modeste boarding-^house où j avais trouvé le gîte, Angeli Théodoresco vint frapper à ma porte. Il était habillé de pied en cap et me proposa de l'accompagner jusqu^à la paroisse prochaine où prêchait le révérend Hollisburg.

Angeli Théodoresco, employé dans une banque de la Cité, était un petit homme noiraud, frisé, que le fez eût coiffé d un^ façon agréable. Né à G>nstantinople, il vivait depuis peu à LiOndres. Il m*avait cordialement assisté dans mon instal-» lation de voyageur et aimait, le soir, à venir passer une heure dans ma chambre, me -payant de mon

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MONSTRES CHOISIS hospitalité en préparant avec beaucoup d*art un savoureux café à la turque.

— Que diable voulez-vous faire au temple, mon cher Angeli ? lui dis-je, ce n*est pas votre place. N'êteS'-vous pas orthodoxe ?

— L*église grecque est mon église» en effet, et la seule vraie, ne vous en déplaise, cher ami Fran" çais, me répondit le petit homme dont les yeux luisaient ainsi que des bijoux de pacotille.

« Pourtant, ajouta'-t-'il, je ne sawais me dispenser d assister au culte du dimanche chez les Anglicans. Je ne vous cacherai pas plus longtemps la raison de cette nécessité.

« Les salons qui vous accueillent me sont fermés, mon cher ; je ne suis pas un homme du monde ; un tout petit employé de banque, pas davantage, et qui pis est, un vague Levantin, un peu Turc, un peu Kurde, un peu Grec et peut-être aussi un peu Maltais. Si vous n aviez pour mm tant d 'indulgente amitié, vous useriez à mon endroit d'un mot français très amusant, très imprécis et qui caractérise pourtant très bien un type de ma sorte ; rastaquouère I

LE TEMPLE QUE JACK A BATI « J ai des mceurs» je ne manque pas de lettres» i urne les rites de la plus m^iculeuse bienséance» mais je m*habille conune un cochon.

<< Oh I je sais ce que je dis, comme un cochon, mon cher monsieur» un vulgdre cochon I Ne sou-* tenez pas le contraire» vous m offenseriez, car je fais cas de votre franchise avant toute chose.

^ Toutefois» j'ai fait quelques progrès sensibles» clq>uis mon arrivée à Londres. Ecoutez'^moi bien : c est au temjJe, le dimanche» que je vais prendre mes leçons d élégance et de correction. Si j'écoute peu le ministre» je détaille les fidèles qui sont tous de vrais gentlemen» ils m'enseignent à me vêtir» peu à peu» ainsi qu'un gentleman, moi aussi. Bien certain de ne jamais atteindre à la gentillesse française» j'aspire au moins à la froide <XHtïection britannique. Ce qu'elle a de guindé à "excès t^npère mon orientalisme prodigue en ^ttravagance de coupes et de couletirs. Venez avec moi» vous verrez les plus beaux chapeauxdu monde» à^ Lock» mon cher» qui sont bien plus que des ^ifiures mais des régulateiu's de l'esprit. Je soutiens que sous de tels couvre<hefs le cerveau,

MONSTRES CHOISIS comprimé où il faut, ne secrète plus que des pensées dont chacune est un hommage à la méthode.

« Venez avec moi ; le pasteur parle bien et vous verrez encore beaucoup de très jolies filles. »

Je suivis ce drôle de petit homme.

L'office était commencé lorsque nous arrivâmes.

Tout d abord, je regrettai d avoir accompagné Angeli Théodoresco dont 1 attitude me paraissait singulièrement compromettante. Il avait toutes les façons ordinaires d un pickpocket authentique et fort habile dans sa profession. Il allait, si petit, perdu dans l'assistance, de groupe en groupe, se penchant sur la hanche de chacun, comme pour fouiller les poches, quand c'était simplement pour étudier du plus près l'architecture des chapeaux masculins, la coupe sobre des pans de riding-'coats.

Tandis que le Levantin satisfaisait sa passion, fétichisme d'une sorte nouvelle, le révérend palabrait d'une voix nasillarde, très éeouté par l'assistance. A vrai dire, je m'ennuyais beaucoup et je ne sais vraiment par l'effet de quelle singulière patience j'attendis, aussi niortellement ennuyé, le bon plaisir de mon voisin de chambre.

LE TEMPLE QUE JACK A BATI Grâce à Dieu, le révérend descendit de sa chaire et les fidèles se dispersèrent.

L*oeil briHant de convoitise, Angeli Théodoresco me rejoignit et, se haussant sur ses petits pieds renforcés d un jeu de cartes dans chaque soulier, ce qui ne le grandissait guère, il se suspendit cordialement à mon bras et me souffla :

— Lock vient de lancer une forme basse qui... Puis, sans transition, il me demanda :

— G>mment avez-vous trouvé le ministre ?

— Un bavard redoutable, répondis-je sans rire.

Ma mauvaise mine, au contraire, fit glousser d*aise le petit homme. /

Il reprit :

— Croyez-'le, mon cher ami, plus redoutable encore !

— Que voulez-vous dire ?

Angeli Théodoresco hocha d*abord la tête, à la façon d un personnage de théâtre qui sait tant de choses mais qui hésite à les révéler au parterre.

— Expliquez-vous, Angeli.

— Eh bien, voici, fit le Levantin avec toutes

MONSTRES CHOISIS sortes de réticences et de petites mines pu<£ques assez divertissantes.Si vous êtes, ce dont je ne songe pas à vous blâmer, encore que pour ma part... si vous êtes, dis^je, vat Français aussi résolument... Français que tous ceux que j eus l'honneur de connaître jusqu'à ce jour, absteneZ'*vous, — c'est un vrai conseil d'ami — de répondre aux avances de... des... de ces créatures... des... des putains enfin, qui passent et repassent, à la tombée du jour, sur le pont qui est, ici, devant vous, entre cette église neuve et notre boarding-^house. Vous couleriez une nuit détestable et vous y perdriez votre argent. Je vous le dis en toute sincérité et par pure amitié.

Je considérai avec surprise mon compagnon qui n'avait pas la mine d'un mystificateur.

— Que voulez-vous dire ? Quel rapport établissez-vous entre les filles du pont et le révérend ?

— Ah ! fit sentencieusement Angeli, c'est que vous ne connaissez pas Jack.

~ Jack ?

— Oui, Jack, les filles ne le nomment pas autrement ; Jack Hollisburgh, le ministre de cette pa-

LE TCMPLE QUE JACK A BATI roisse, une église qui sera Tune des plus belles de Londres lorsqu elle sera achevée.

— Est-^re du turc que vous me débitez ?

— Je traduis, cher ami, je traduis. Peu de personnes, à vrai dire, savent Thistoire dont je vais vous faire tirer profit ; ou bien, ceux qui la savent ne la colportent pas, Tayant apprise à leurs dépens. La voici dans sa simplicité... évangélique, si j'ose dire. Notez bien que, personnellement, je tiens le ministre poiu* un saint. Vous m'obligerez en me (lisant franchement si vous adoptez mes vues à son endroit.

Les filles du pont logent presque toutes dans une maison meublée de quatre étages, à cent yards de notre boarding. C'est là aussi qu'est le logis du ministre ; une pauvre chambre nue, si nue que la grotte d'un ermite au désert ne saurait être plus nue.

Suivez-moi bien. Un paillard aborde une fille ; elle le conduit à la maison ; elle referme sur lui la porte de sa chambre. Elle allume la lampe, et ainsi nul à découvrir soudain la flamme ne peut ignorer qu'elle en a fini de sa promenade sur le

MONSTRES CHOISIS pont. Elle dit de ces bêtises, de ces gentillesses convenues qui sont la politesse commerciale. Elle retire un premier voile. Le monsieur se débarrassîe de son faux-'Col. Enfin, c'est à peu près cela ; je n'y ai pas été voir, vous le pensez bien. Quelquefois, la fille se laisse d'abord prendre sur les genoux du monsieur qui la nomme : Darling, Little girl, en la faisant sauter sur un air de chanson nègre. C'est à ce moment que la porte s'ouvre et qu apparaît...

— Jack ?

— Le ministre, parfaitement. Il est majestueux en sa noire redingote, avec sa grosse Bible sous le bras, pâle d'émotion. Il ne voit ni la gorge nue de sa voisine, ni ses jambes balancées. Il ne les voit pas parce qu'il ne doit pas les voir ! Mais il va droit au monsieur décontenancé, comme vous pensez, et lui fait un petit speech de sa façon. II lui dit... euh... que c'est une faute très grande que de souiller une âme... que la fille ne mérite que sa pitié et non pas ses outrages... enfin, tout ce que vous imaginez. La fille, qui est accoutumée à la chose... mais oui, elle a le mot de la charade...

LE TEMPLE QUE JACK A BATI la fille baisse les yeux ou pleurniche, lorsqu'elle est assez habile. Pour terminer la comédie» Jack obtient du monsieur qu'il donne à la fille de quoi manger le lendemain, quelque argent faute duquel la misérable serait obligée de reconunencer sa promenade sur le pont.

Tout cela se passe correctement, sans bruit, sans discussion* Sans doute, Jack a-^t-il corrigé plus d'un débauché. Grâce à lui, les filles sont des putains sans l'être. Il les sauve, sans les rejeter dans la société de ceux qui n'ont jamais failli. Ah ! c'est d'une très subtile morale et que pour ma part je suis tout prêt à louer. Avez^-vous deviné que la fille remet à Jack la moitié de la somme pour l'achè" vement de son église ?

Et, paraphrasant la vieille rengaine des nurses, Ângeli désignant le temple, le pont et une blonde créature qui se hâtait de rentrer au logis, déclama :

— Ceci est le temple que Jack a bâti ; ceci est la fille et ceci est le pont, où de nuit, erre la fille Qui a payé la pierre du temple que Jack a bâti ; ceci...

Nous rîmes si fort tous deux qu'Angeli ne put

MONSTRES CHOISIS continuer. Alors, nous nous trouvâmes d accord pour déplorer la fermeture des bars le dîmancK car c*e8t après les bonnes histoires que les honnêtes g«s savourent te mieux les bonnes boutdSles.

KICHINEW

— Hurrak 1 Hiirrah 1 Hurrah 1 L'acclamation populaire tonna comme une

triple salve. Moïse Lazarine, le tailleur deKichinew, prêteur sur gages» changeur et un peu receleur, oinnrit lentement ses paupières bouffies» juste assez pour voir, de ses yeux clignotants, choir d*un toit voisin son compère Israël WcJff, le lapidaire, les bras étendus.

— Beî jidow ! (frappez les juifs !) hurla la foule comme Israël Wolff se fracassait le crâne sur la borne du trottoir.

Moïse Lazarine, secoué de terreur nouvdle, voulut refermer les yeux, mais une affreuse douleur le fit longuement gémir et le vieux changeur

MONSTRES CHOISIS s*étonna de n*être point mort. Sur le plancher de la boutique son sang coulait en abondance et il ne pouvait faire un seul geste» car les émeutiers 1 avaient cloué sur son comptoir de sapin.

A travers les carreaux de la boutique, Lazarine vit sur Kichinew, étreint déjà par le soir, la lueur proche d'un incendie. Conduite par un moine à cheval, une troupe de forcenés portant la touloupe paysanne passait en vociférant. Une décharge de mousquetons crépita, des sifflets trouèrent le crépuscule.

— Stoï ! (halte !) clama une voix. Puis ce ne furent plus que des commandements brefs, un claquement sec de crosses et, après le pope et la bande des cent'^noirs, le crucifié vit défiler, au petit trot, un escadron de cavalerie précédé d un général bedonnant, la cigarette au coin de la bouche.

Le Pogrom était terminé. Estimant qu'il avait assez duré, l'autorité consentait à intervenir et des dragons imberbes remplaçaient à présent les cosaques ivres de wodka, de carnage et de viol.

Moïse Lazarine poussa un soupir de réconfort, mais ses blessures lui arrachèrent encore de longs

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gémissements. Pourtant, rassuré, content vraiment d avoir échappé à la mort qui lavait regardé dans les yeux, le crucifié tourna la tête.

Dans la boutique, il y avait un cadavre. Mais que lui importait ? Pour cette chose sanglante et mutilée, il ne pouvait trouver de larmes, et, même, Lazarine se réjouissait»

Car ce cadavre, celui d un enfant de trois ans presque blond, au nez épaté comme Font les Petits-'Russiens, et qui gisait tout nu, son petit ventre plat ouvert et les entrailles pendantes, c était Tentant maudit de sa fille Deborah, violée par un sous'^fficier ivre, une nuit de Noël. Ce n'était pas un enfant d'Israël, et le vieux, oubliant un instant Texcès de ses soufhrances, louait haute-* ment le Seigneur qui avait permis que les soldats imbéciles offrissent en sacrifice, croyant tuer un juif, le fils d'un homme de leur race.

Le changeur voulut voir sa fille. Immobilisé par les clous qui perçaient ses mains et ses pieds, je misérable ne la découvrit pas tout de suite, nnais, ayant pu pencher sa tête douloureuse, le père l'aperçut enfin.

Devant une armoire saccagée» elle gisait, les yeux dos ; ses longs cheveux noirs épars enca^ (Iraient le visage aux traits purs ; un peu d*écume rose fleurissait sur les lèvres, et ses yeux de dièfvre restaient clos.

Moïse pleura doucement, la poitrine secouée de frissons grotesques, tandis que bras et jambes, raidis par la torture, demeuraient insen^bles et glacés.

Or, sans qu*il eût le ttmps de refouler ses larmes, le père poussa- un cri de )<»e. Sa fille adorée n*était pas morte.

Deborafa respirait. Bien que le }our baissât de plus en plus, il voyait bien la gorge un peu lourde soulever régulièremait la chemise blanche retroussée }usqu au ventre.

Maintenant, une troi4>e de fantassins, le fusil au bras, passait dans la rudlle ; un soldat oJla scm €01 aux carreaux du changeur qiù se garda biai de bougar.

Les scJdats passerait, les clochettes des pom" piers tintèrent dans le lointain et cent bouches clamèrent :

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— Qirktos voekress ! (Quist est ressus^ cité).

— Imbéciles 1 murmura le crucifié en jetant un r^^d oblique sur Tenfant mc»rt dont les en-* trailles dévidée rampaient ainsi que des oou'* leuvres.

. Puis ce fut sur Kichinew dévasté le s^ahd silence de l'Ordre et de la Mort. Lazarine attendit aicore. Il avait vu plus d*un Pogrom, il savait que tous se temiinaient ainsi et que» puisque le général et les tchinowniks estimaient le massacre suffisant, il pouvait, pour qudque temps, respirer en paix. Mais quand on a été battu, crucifié sur son propre comptoir et qu'on est un juif de Kichinew contraint de se cacher la moitié de Tan, ce n'est pas- trop d'une longue méditation pour savoir contempler d'un oeil confiant l'aube merveilleuse de l'espoir. Plus calme, il appela, très bas :

— Deborah !

Comme elle ne lui répondait pas, il insista pitoyablement :

— Deborah... DeboraL.. Deborah !...

Et Deborah, enfin, s'éveilla et de son poignet

MONSTRES CHOISIS gras frotta mollement ses yeux, comme une fille paresseuse qui a trop longtemps dormi.

Quand ses beaux yeux de chèvre furent tout à fait ouverts, elle vit sur Kichinew la lueur de Tincendie, et, près d elle, son enfant étripé et son père sanglant couché sur le comptoir des [>énibles échanges, et, au s&uvenîr de ses propres sou^ances qui cependant n'étaient point t^les, Deborah hurla comme une chienne maltraitée.

— Silence, malheureuse ! Si les cent^noirs revenaient ! Deborah, es-tu blessée ? Lève-toi si tu le peux, ils m ont cloué ; délivre ton père.

Deborah rabattit sa chemise sur les genoux et, sans répondre, dressa son bras gauche. Un coup de sabre lui avait fendu le poignet, lui faisant un bracelet écarlate, mais la main tenait encore. Elle se leva gémissante, alluma la lampe et se traîna ainsi qu une bête jusqu au comptoir pour retomber prosternée devant Moïse.

— Deborah, ma fille, délivre ton père que les cent^'uoirs ont crucifié. Souffres-^tu beaucoup ?

Elle baisa la main trouée qui s offrait à ses lèvres et, mâchant des sanglots, répondit ;

— Père, ma main n*est pas tout à fait coupée, mais vos pauvres mains, père, vos pauvres mains 1

Puis elle ajouta :

— Je souffre aussi, ils m*ont battue !

Moïse Lazàrine regarda mieux sa fille, qui ne

semblait pas voir Taifant mutilé. La chemise de Deborah était déchirée des épaules aux cuisses et des sillons : violets, creusés, par les lanières, marbraient sa chair blanche et grasse.

— IDu coiu'age, Deborah, le Seigneur les Jugera; déjà Tenfant maudit est mort, réjouissons^nous. Délivre ton père, je t'en supplie.

Malgré son poing déchiré, à la lueur de la lampe à demi levée seulement, la fille entreprit de déclouer le vieillard. Les clous étaient bien enfoncés dans le sapin et chaque inutile effort de Deborah faisait gémir le supplicié,

— Debprah, tu trouveras les pinces sous le cofire. Ils n*ont pas volé les pinces, des pinces ça ne vaut rien... les brutes, les brutes, ils ne savent même pas voler... comprends-tu, Deborah ? C'est sur le comptoir*. • sur le comptoir, tu entends.

MONSTRES CHOISIS sur le comptoir qu'ils m'ont cloué... les brutes ! les brutes !

Une joie étrange empourprait soudain le visage livide» et, maintenant, Deborah, qui découvrait le sens des paroles ambiguës» souriait, souriait d'un sourire immobile et tirait comme un homme avec les lourdes pinces, sans plus s'inquiéter de sa douleur ni des gémissements du père, les longs clous à tête ronde.

D'un bond farouche, Lazarine, les mains délivrées et dégouttantes de sang, se dressa sur son séant. G>mme une folle, Deborah arrachait les clous des pieds avec tant de fureur que Moïse supplia, puis menaça :

— Chienne, chienne ! tu m'achèves !

Décloué tout à fait, il roula à plat ventre, à bas du comptoir, couché près du cadavre de l'enfant.

Sans songer à lui porter secours, sa fille, les narines sifflantes, les yeux fixes, s'acharnait sur le pkteau du comptoir, peinant plus qu'un manoeuvre, sa chemise glissant sur 1^ reins flagellés.

Le vieux dut se relever seul et, Wen qu'il fût épuisé et que ses efforts dussent être vains, il

K I C H I N E W alla chercher un ciseau de menuisier et se joignit à Deborah, toujours haletante et silencieuse.

Ridiculement» le père, insensible à 1 atroce douleur, serrait l'outil entre ses paumes percées et s'efforçait, les vêtements collés à la peau par la sueur et le sang.

Trois (ois il tomba dans la flaque rouge qui s'élargissait sur le parquet et trois (ois dut se relever seul, toute sa maigre carcasse tordue de tremblements convulsi(s.

Enfin, sous une dernière pesée, le plateau céda pour s^écrouler avec (racas. A la clarté du lumi** nion et de leurs yeiix émerveillés, apparurent des roubles d'or et d'argent en rouleaux ou pêle-^ mêle et des billets jaunes, verts, bleus, roses, blancs, de un à mille roubles, neufs et soyeux ou crasseux et pareils à des guenilles, également adorables. Seulement alors le père et la fille s'embrassèrent longuement en riant d'un rire stupide, puis ils pleurèrent d'aise, et aussi parce que leurs (orces les abandonnaient.

Soudain Deborah cachant sa (ace dans ses bras, versa d'autres larmes, le cœur crevé de .tels

sanglots que Moïse pressentit un malheur ignoré.

— Chienne 1 vociféra-t-il en montrant Tétroit cadavre, quoi te désole ? Ce n*est pas la mort de cette ordure qui te (ait pleurer, )*imaginel

— Père, répondit à voix basse Deborah, je ne vous ai pas tout dit. Ils m'ont frappée avec leurs sabres, ils m*ont fouettée nue, mais ils mont violée aussi et vous savez bien qu*il me faudra encore enfanter.

Moïse Lazarine poussa un ignoble juron et, sur la tête de sa fille chérie, leva les lourdes pinces. Mais, faible et désespéré, il laissa choir loutil redoutable. Tandis que Deborah pleurait toujours, le vieux juif repoussa du pied le petit mort en soU" pirant :

— A quoi bon ?

Et il cherchait dans sa mémoire chavirée un verset qui pût expliquer cette douloureuse volonté du Seigneur.

LA FOLLE DES GARES

Mon amî Delebeck, le contrôleur des Wagons** Lits, attendait de prendre son service ambulant.

Sans qu*il eût à consulter Thorloge, Delebeck possédait une exacte connaissance du temps, grâce aux bruits divers des quais : appels des employés, ébrouement des wagons secouant leurs chaînes, comme autant de bœufs se flagellant les flancs avec leurs queues ; halètement des locomotives, sifflets gâtant les dernières minutes de repos de mon ami ainsi que la cloche de 1 usine trouble la sieste de louvrier.

Des voyageurs de toutes catégories traversaient précipitamment le buffet : officiers en pardessus mirabelle portant sous le bras leur bancal dans

une gaine verte, tel un filet à papillons ; vicaires cramoisis, le havresac en sautoir ; commisvoyageurs avantageux dirigeant les facteurs con-* voyant leurs boîtes <l*échantillons, pareilles à des boîtc;^ d'escamoteurs ; ruraux en blouses, provinciaux en redingotes et Parisiens en vestons ; une troupe de cabots flétris, parlant haut, mêlant à des lambeaux de tirades héroïques des facéties de faubourg ; un Allemand barbu et un clergyman encombré d appareils photographiques fermant la marche.

Delebeck enfonça, d une tape rude, sa casquette d*amiral américain et grogna :

r— Quelle sale race que les voyageurs ! Regardez^'moi courir tous ces imbéciles ! Ils croient vraiment qu'ils sont pressés. Ah ! les brutes.

— Pourquoi, mon bon Delebeck, ne seraientils pas pressés ?

— Vous croyez ? Quelle bonne blague ! Pourquoi le seraient-ils, puisque la plupart n*ont point de but ? Sur dix voyageurs, à peine en peut-on compter deux qu'une cause suffisante contraint à cette odieuse trépidation. Avouez que ça nç

LA FOLLE DES GARES suffit pas à justifier le sacrifice des paysages.

— Quoi donc alors, selon vous, pousse tant de gens à tant d'inutiles randonnées ?

— Pourquoi voyagent tous ces enragés sans imagination, sans goût, sans culture, sans désir ?... Ah ! les sauvages !..» pourquoi, mon cher monsieur ? Mais, on ne sait pas ; par vice, par neu" rasthénie, par pose ou par désespoir !

— Delebeck, vous avez la haine du voyageur autant que le postier celle de lart épistolaîre.

— Possible ! Quand j aurai rendu ce ridicule uniforme, je mamuserai bigrement à mettre quelque ordre dans la vaste collection de tragiques et de grotesques, de fantômes et de fantoches que j'ai composée, pour l'agrément de mes vieux jours, sur tous les réseaux des divers continents.

— Vous allez écrire vos mémoires ? Ça ne manquera pas de saveur.

— Non ! J'ai tenté trop de choses pour souhaiter débuter encore.

— Delebeck.

Quand on l'interpelle, ou quand on l'interroge,

MONSTRES CHOISIS Delebeck ne manque jamais de répondre, à la mode belge :

— S*il vous plaît ?

— Soyez gentil ; racontez^moi quelque histoire, livrez^moi un type, j en ferai bon usage.

Delebeck but son amer en* le respirant et dit :

— Vous qui avez traversé TEurope en trois sens» et sans y trouver plus que moi de plaisir, connaissez'-vous la Folle des Gares ?

— La Folle des Gares ? Ma foi non.

— En êteS'Vous bien certain? Eh bien, monsieur, c'est qu*alors la rencontrant vous fûtes dupe de ses manigances. Peut-être en avez^vous été un instant amoureux.

— Mon ami vous me mystifiez.

— Dieu me pardonne ! La Folle des Gares, vous Tavez rencontrée au départ, à Paris, puis k Calais, devant le paquebot, pour la retrouver à Londres et en Ecosse ; vous la vîtes, plus tard, à Francfort, à Grenade, beaucoup à Nice et à Florence ; à Vienne, à Hambourg, à Bucharest ou Odessa, Jamais la même et jamais très différente ; peut-être la même, après tout. Si Je-sais bien voir

LA FOLLEDES GARES et bien dire, c*est une femme mince et blonde, aux clairs yeux suppliants. Elle a trente ans, croit-'on, mais comment assurer qu'elle n en a pas vingt^'cinq ou trente-cinq ? Est-elle jolie ? Certains Taffirment. Beauté de convalescente et d'inconsolable I Elle apparaît, le plus souvent, vêtue d'une sorte de fourreau noir qui la fait plus grêle et plus pâle ; de son chapeau, élégant, quoique toujours de Tavant-demière mode, descend éployé un voile couleur de cendre ou de lilas déclos. Bref, un demi-deuil très convenable.

Sur ses lèvres, très roujz'es, sans qu'on sache si c*est le fard ou quelque morsure de ses dents étroites qui leur donne cette ardeur, la Folle des Gares écrase un mignon mouchoir au chi^e brodé, toujours visible, afin de laisser -à rêver aux curieux. Lorsqu'elle ne pleure pas, de courts et tressautants hoquets font se mouvoir sa gorge étroite et torturent les muscles de son blanc cou dénudé. Capable ainsi, dans sa douleur et sa beauté, d'éveiller au cœur des hommes les sentiments les plus pitoyables et les moins purs, la Folle des Gares, en dépit de je ne sais quoi de fané, de flétri,

de fripé, a vraiment grande allure. Mon illustre compatriote Rodenbach (je sais que vous ne IW timez guère, tant pis ; je veux dire tant pis pour moi I) Teût pressentie incomparable diseuse de vers élégiaques, odes lunaires et chansons d W tonme.

C*est au départ des grands express que la présence de cette amoureuse^spectre est particulièrement sensible et encombrante. Les hommes d*équipe, braves gens simplistes à qui leur profession laisse peu de loisirs sentimentaux, n*ont pas assez de : « Attention ! ma petite dame ! » non plus que de : « Et un p*tit peu à gauche ! » pour ne pas écraser la belle en noir emplissant les quais du spectacle multiple d*im désespoir bien ordonné.

Elle a d'innombrables colis : malles, valises, cartons à chapeaux, sacs, paniers ; les uns élégants, les autres ridicules. Sans doute, contienn^it-ils des trésors ou bien toutes ses lettres d*amour, car un soldat de Préobrajensky ne ferait pas meilleure garde devant la cassette impériale, pourtant, tout à Theure, quand la Douane le$

LA FOLLE DES GARES ouvrira» elle n y pourra découvrir que des babioles très ordinaires. Ah ! ces précieux colis ! G)mbien de fois les a-t^elle égarés ? Et son billet qu aussi elle a perdu ! Alors, tout Le personnel disponible est mobilisé» car ce qu*il faut qu*on lui retrouve, surtout» c*est ce très petit sac, un sac en peau d'antilope» à son chiflfre. Elle ne peu^ pas dire ce qu'il contient »* non vraiment» elle ne peut pas le dire. On l'excusera.. . mais il le lui faut, à tout prix» dit-elle. Elle y tient tant I Peut-être est-il tombé sur la voie. En vérité» elle est désolée d'imposer tant de peines à tant de personnes aimables qui se déclarent trop heureuses de l'obliger» car aux serfs de la gare se joignent» bénévolement, messieurs les voyagews mâles.

Ne vous avisez point de lui suggérer qu'elle a pu oublier le petit sac au buffet : les lèvres trop rouges se rétréciront, soudain méprisantes, et son sourire lamentable traduira : « Quand on souffre autant que je souffre, est-ce qu'on mange ! »

Enfin» après de vaines recherches, bien longues, se retrouve, tel le pigeon dans la manche de l'escamoteur» le fameux sac que la jolie misérable

M N s T R E s C H I s I s n*a pas lâché une seconde ! Maïs ne lui pardonnera-* t-on pas sa distraction ? Elle est si malheureuse !

Il faut la hisser dans son compartiment, jsans quoi elle manquerait le départ.

Et le candide chef de gare, inconsciemment ému, troublé à révocation de complications sentimentales dont les tendresses honijêtes de sa bour" geoise le privèrent, soulève sa casquette brodée et sourit, émerveillé, compatissant.

Maintenant, sa tête d or cendré écroulée sur les coussins, la Folle des Gares sanglote éperdument. Une étrangère empressée lui présente un petit flacon de sels, sans conviction ; les femmes s'y entendent mieux que nous en défaillances et pâmoisons. Les hommes sont plus vivement intéressés et le train n*a pas dépassé Creil ou Melun que, bien qu'elle supplie qu on la laisse seule, la désirable désolée, obstinée à défendre son secret, s*est constituée une cour et une garde d*honneur qui ne labandonneront plus.

J ai vu blêmir d'espérance combattue un petit lieutenant autrichien, amoureux fou de la folle ; il nobtint pas même de lui baiser la main. En

LA FOLLE DES GARES

manière de compensation, elle l'honora de missions de confiance répétées. On ne saurait imaginer ce qu'aux buffets le tendre militaire fit emplette d*eau de mélisse, d'alcool de menthe et d'eau de (leur d'orange. Je ne sais pas jusqu'où l'officier mena ses supplications. A ceUeS'^ci la dame en noir lui répondit, suffisamment haut pour être entendue de tous les voyageurs : « Taisez'-vous I Taisez** vous ! Ce serait un sacrilège I Cependant, ne m'oubliez pas et dites^vous que vous avez rencontré la Douleur I »

Il y eut mieux ou pire. Un matin, entre l'arrivée et le départ du rapide Pétersbourg-Berlin, un coup de revolver tonna sous les voûtes vitrées de la gare de Hanovre. C'était encore à cette époque, ai 1899 ou en 1900, je ne saurais plus préciser, la gare la plus sonore du monde. A telle enseigne que le kaiser Guillaume II, pour s'être, voyageant de nuit, trouvé fort incommodé par l'insolite acoustique, a ordonné depuis la reconstruction complète du hall. Ce n'est rien du tout qu'un coup de pistolet. Bang ! un petit bruit sec ! Peu de chose 1 Tout le bruit que doit raisonnablement faire dans

MONSTRES CHOISIS le monde la mort d'un faible, fût-il brave ! Mais sous Tancien hall de Hanovre, sous les voûtes vitrées flanquées d aigles couronnées et lourdement pattues, quel tapage de mélodrame !

Nous accourûmes. Un étroit fil de sang striait lasphalte du quai, Jusqu'à la voie. Un corps reposait, roide, Tarme noire en main. Le cadavre sanblait être celui d*un homme de vingt ans. Je iugeai toutefois le mort plus jeune, le reconnaissant pour un collégien russe à sa large casquette bleue décorée d'un bouquet de chêne et d*un moncv gramme métallique.

Or, sur la dépouille mutilée, déjà se penchait, avec des cris, la Folle des Gares !

J'ai bien su la reconnaître, monsieur. J'ai biai vu sous le voile de cendre luire les yeux verts ainsi que deux gouttes d'essence maléfique. Qui était-elle ? Etait-ce bien celle-là que J'avais accompagnée de Bruxelles à Hambourg, de Bordeaux à Madrid, de Vienne à G>nstantin<^le, et retrouvée à Londres, à Milan ? Etait-ce l'une de ses sœurs ? N'était-elle qu'une ombre ? C'était la Folle des Gares, quoi ! et désormais vous me compr^iez.

LA FOLLE DES GARES

Une petite fille de quinze ans, qui pleurait en répétant : « Bojé moi ! Bojé moï ! Koça ! Doucinka moïa ! » et une aïeule douloureuse qui ne versait point de larmes surgirent tout à coup. La vielle lança un regard de justicière. à la vociféra" trioe et Téloigna, d*un geste précis, disant en français, avec une netteté qui, en Toccurrence, décelait une remarquable, fermeté d'âme : « Que signifie donc, madame ? Allez donc, je vous prie !»

L'autre, ainsi chassée, humiliée, se hâta de rabattre plus complètement son voile et s*en fut. Honteuse, certes, plus sûrement courbée par la rage de s*être aussi niaisement, aussi platement laissé dérober sa proie de choix !

Delebeck se leva.

— Je la retrouverai demain, ce soir, qui sait ! Est-'oe une aventurière ? Est^elle chaste comme Vimagine encore le gentil kaiserlich ? Je la crois folle, simplement.

Si vous la rencontrez, soyez attentif lorsqu'au dernier coup de sifflet le convoi s'ébranlera. Vous verrez ses beaux yeux se mouiller de larmes ; elle

MONSTRE SiiC H I S I S se penchera à la portière pour agiter longtemps, longtemps, son élégant petit mouchoir... et il ny aura cependant personne sur le quai pour lui répondre, personne pour recueillir Tarome de ses larmes 1

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