BOIS
PISSOTIN
Arriver par les sciences aux lettres... Pissotin sait.
Prend-il le corps pour être maître de l'esprit, ou conquiert-il l'esprit afin d'être maître du corps? Est-il dupe ? Espère-t-il? Qu'espère-t-il ? Ah! traduis, adapte...
Il nous écrase de son infériorité. Bon garçon... bonne fille.
Ne pouvoir dire que les êtres de son espèce sont aussi nombreux que les cailloux de la plage, ne pouvoir plus, ne pouvoir...
Chantonelle pense à de mauvaises épreuves de Durer vues chez un petit marchand, belles... Il avance lentement, taille et creuse.
Pissotin sait ce qui constitue l'œuvre : Provoquer la torpeur, la stupeur, la terreur. Il connaît le mécanisme de l'œuvre et tous les
Ilô
rouages : Rompre la monotonie cherchée par des stridences irrégulièrement- espacées, et que les grands fracas de l'heure tragique rappellent les coups de force des prémisses qui ont donné la conscience d'un danger pouvant être conjuré. Dresser le glaive. De l'inattendu savamment préparé, de l'inquiétude, une mise en éveil, des menaces voilées, des craintes apaisées à demi par des chants de fête avec un dessous obsédant... Imposer le silence. Que la grande voix des cloches soit Texaltation*du tintement des clochettes, un même chant transposé, au grave. Des oriflammes agitées par un vent d'ouragan. Que les lueurs soient visibles et le foyer caché, que sans parallèle tout soit d'un parallélisme indistinct...
Et dans l'éclat grêle et sec d'un petit rire mauvais, un rire de revanche, Chantonelle crie :
— Ignorant!
LE JARDIN
LE JARDIN
(Chantonelle, entouré d'amis, modèle une figurine de cire, la porte de V atelier ouverte.}
Jean Dolent : — Poésie est croyance. Parmi les figures de Gauguin, les saints, petites gens, les naïfs bas des hanches des vieilles cathédrale
et son Christ désabusé. Nouveau parmi les nouveaux, il pense, et sur son oeuvre on se penche. Dans ses paysages, la ligne trace des routes où l'esprit chemine obéissant. La ligne froide, les courbes molles, les enlacements, les sillons tracés, abandonnés, repris. Des harmonies que n'explique pas l'immédiat voisinage ; il ne révèle pas aisément son secret, l'artiste aux lèvres scellées. Impression qui donne la sensation d'un contact ; charme que Ton voudrait rendre dans une pensée pure d'où sortirait le rajeunissement des mots. Mon respect sans tendresse va vers ce pouvoir issu du fier désir de faire entendre un mystique langage, dont je me veux digne.
Ce grand gars, un peu courbé sous le faix, sourit ainsi que le martyr; les flammes sont des fleurs, des langues aussi, et les brûlures, des baisers lancinants. Il n'a rien à médire, je sais(i). Gauguin passe dans la beauté grave d'une démarche lente, avec une allure de grand piéton lassé! loin, bien loin de ceux qui lui ressem-
(i) Citation de journaux : « Ce serait un crime d'oublier le joli tableau d'Herman Léon : Henri III et ses chiens. »
LE JARDIN
blent : ces savants qui décomposent la lumière, ces artistes dont l'atelier est un laboratoire. Ah! les savants de ce savoir-là! Physiciens, chimistes! Le creuset de Gauguin est le cerveau.
Quand une première fois je l'ai rencontré, je l'ai reconnu de l'avoir vu à Bruges, à Gand, à Londres, au Louvre, dans les tableaux de sainteté ; non l'homme à genoux, mains jointes... c'est le bon chevalier qui contemple la sainte.. . Il adore et vénère, tel ce bon chevalier.
— C'est un sauvage.
— Des douches.
— Les Impressionnistes ne le laisseront pas passer.
Jean Dolent : — Le Salon, c'est la sortie en masse. Les idées de tout le monde et un original habit, le menu jeu des époussettes; la lutte de vitesse par des artistes qui ont une âme de vélocipédiste (i). Et ceux qui savent! Critiques, détenteurs des secrets d'école, comiques et affreux, des spectres à lunettes !
Des noms passent sans ordre.
(i) Citation de journaux : « Les Salons, ces solennelles assises » (Olivier Merson).
— Carrière, il connaît très bien son affaire. M. Jovial : — C'est un monsieur dont la
cheminée fume.
— Le danger de Carrière, c'est la romance.
— C'est propre.
— Vous êtes Jean Dolent?
— Seulement.
— Demandez donc à Carrière pourquoi il fait les ombres couleur pain roussi ?
— Je le lui demanderai.
Jean Dolent (Jouant le rôle du souffleur) : — Qu'il daigne dessiner avant de renoncer à peindre.
Des voix : — Carrière, c'est faux; dans L Enfant malade, ils sont tous malades, c'est de l'anémie cérébrale.
— C'est la blague des maîtres ; les maîtres vont jusqu'au bout; il s'arrête quand la difficulté commence.
— Je ne vois rien. Pourquoi ne peint-il pas comme tout le monde ?
— Ce serait gentil en tiers de nature.
— C'est dans la buée.
— C'est un chic, c'est un procédé, c'est un truc.
LE JARDIN
— Pourquoi fait-il des yeux de bouton de guêtre ?
— Tableaux fondants !
— Il y a un voile dessus.
— Il se moque de vous.
— C'est peint avec une éponge (1).
Jean Dolent : — Ah ! ces personnes affligées qui ont lu trois lignes de certaines pages, trois pages de certains livres... Comment! c'est cela, cela seulement qu'elles trouvent; ce n'est donc pas productif toujours la douleur ?
Eugène Carrière (paisiblement) : — Je ne compose pas mes tableaux: je regarde, j'attends, je me tiens prêt.
(Chacun s'interroge et se répond, sans interroger ni à aucun répondre.)
Alfred Mortier (à Jean Dolent à propos de La fille d'Artaban) : — Ah ! vous êtes pour le récit de Théramène !
— Êtes-vous donc pour le char d'Hippolyte? En donnant à manger aux pigeons :
Jean Dolent : — Être original... Comment
(1) Code des braves gens (inédit) : « L'auteur est responsable des propos répétés sans indication d'origine. »
ne ressembler a personne sur un chemin où il passe tant de gens?...
— Le nazillard est plus cérébral que le guttural.
— J'aime à parler aux sourds, c'est un bis assuré à tout ce que je dis.
Jean Dolent : — Quand les lettrés n'ont pas de talent, cela ne se voit pas très vite.
— Je songe à écrire pour les gens qui zézaient des déclarations d'amour, des sermons, des professions de foi. La fortune !
Eugène Carrière (à un jeune peintre qui dessine la servante se lavant les mains) : — Songez à ce que ce serait statue.
Jean Dolent (en pensée che^ un marchand) : — Combien cette femme de Rodin, ce pastel de Degas, ce dessin de Puvis de Chavannes, cette aquarelle de Gustave Moreau, ce bois sculpté de Gauguin, ces fleurs de Fantin ?
— Tant.
— Très bien. Voilà l'argent.
Et, tout étant dépensé, je vois une tête d'enfant de Carrière, ah ! jolie !... et je la vole.
Charles Morîce : — On nous dit de faire « vivant » ; mais tout ce qui vit doit mourir, et
LE JARDIN
il n'y a que l'extra-humain qui puisse prétendre à la survie.
Jean Dolent : — Un autre homme, mon semblable, non; les grimaces sont pareilles et les sourires sont différents.
(On se promène).
— La Cène qui est un effet de lumière, c'est inconvenant.
Les figures pâles et les faces colorées font une jolie tache sur les verts si variés des feuilles et sur le vieux mur gris.
Jean Dolent (parle d'un ami d'autrefois) : — Sans déménager l'un ou l'autre, nous demeurons de plus en plus loin l'un de l'autre.
— Un temps viendra où des gens d'esprit auront des prétentions à la bêtise.
— Il est venu.
Eugène Carrière : — Je cherche l'arabesque dans les harmonies et dans la ligne.
— Ces messieurs les Impressionnistes sont des messieurs d'un art bien bien scientifique.
— Le peu que sait Whistler... Il n'a jamais su construire une tête.
La critique : moi plus que toi.
Conciliation :
— Whistler, c'est très honorable.
— Fantin Latour, c'est trop de la peinture; on dirait de la peinture de M. Marcille.
— Poussin embête Dalou.
Les affirmations s entre-mêlent :
— La palette de Corot est fausse.
— Un dessin d'Ingres est un dessin de membre de l'Institut.
— Ingres, c'est un monsieur très volontaire qui a une place dans la journée et qui fait cela le soir.
— Cabanel est un brave homme.
Bracquemond : — Delacroix est plus fort,
mais j'aime mieux Diaz.
Adoucissement :
— Tout n'est pas à Ingres, tout n'est pas à un autre.
Marcellin Desboutin : — Quand il y a un Delacroix dans une exposition,, je n'y vais pas(i).
(i) Citation de journaux : « Le peintre Geoffroy est concis comme Tacite, passionné comme Michelet. »
LE JARDIN
— La peinture, c'est le dessin, et Monet ne saurait pas dessiner un réverbère. L'effet de lune, l'effet de soleil, ça ne vient qu'après (1).
— Une femme de Gérôme est une négresse, parce qu'elle est noire.
Bracquemond : — Constable ne fait que ce qu'il voit.
Dans une autre allée
Charles Morice : — Sachez les mots.
Jean Dolent : — Sachons les mots. Dans une page de Charles Morice, on ne fond pas en larmes,, on pleure.
— Je cherche la variété dans le tout pareil. Rodin : — J'exagère tout et, quand c'est fini,
cela s'arrange.
— Puvis de Chavannes, ce n'est pas nature. Jean Dolent : — C'est de la même « nature » que les vers et la musique.
(On verse le cidre).
(1) Les études de Mlle Y..., avec leur tendance vers un impressionnisme de bon ton... Quant à Mme Y..., ses topinambours... »
Jean Dolent : — Charles Morice m'a fait effacer des pages bien trop mauvaises, et je ne le lui pardonnerai peut-être jamais.
Rodin : — Je regarde dans la rue, c'est tout nouveau, tout chef-d'œuvre.
— Le portrait de femme en pied de Whistler, ce n'est qu'une tête.
— Whistler... la main n'est pas dans le gant. Gustave Geffroy : — Elle y est.
Bracquemond : — Ce que me prête Dolent,
je ne l'ai pas dit, mais je le pense.
Rodin : — La cathédrale de Chartres, ce n'est pas au-dessous de Phidias.
Odilon Redon : — La sculpture... j'en mange.
— Gauguin est très épris de Raphaël.
— Les peintres disent trop de mal de Bouguereau et ils n'en pensent pas assez.
Jean Dolent : — Une brute affinée voudrait admirer comme une brute et se désole.
— Maurice Denis a du goût, un goût de modiste.
Jean Dolent : — Je n'ai jamais parlé, je n'ai jamais voulu parler « Peinture ».
— Jules Chéret, c'est un ouverrier.
LE JARDIN
— Je ferai une comédie moderne en poète.
— Alors vous ne gagnerez jamais d'argent?
— Non.
— Pour aimer Puvis de Chavannes, il ne faut pas penser au Poussin.
De l'un à Vautre :
— Ton tableau n'est pas mal; mais pourquoi tes œufs sont-ils en pierre ?
■ — Parce que je ne sais pas peindre.
Un écrivain : — Je suis très adroit,, mais ce que je sais, je l'ai trop pris dans les livres ; je n'ai jamais vu la campagne, je ne sais pas le nom d'un arbre...
M. l'amateur minaude. Il dit :
— J ai un Le Titien.
Il a fructifié dans les suifs. Ah! ce sourire d'homme renseigné, rassuré! Ah! cette bouche ronde, petite, duvetée! Ah! cette extraordinaire bouche!... On la torcherait... Il a dit, et depuis un peu de temps il ne dit plus, cet amateur de peinture : « Mon Chénier. » On l'interroge :
— Dans vos tableaux modernes, vous n'avez pas Corot, Courbet, Manet, Ribot, Fantin-Latour?
— Je ne peux pas aller jusque-là.
Chantonelle explique :
— Il y a 400 mètres, la maison comprise, 423 mètres exactement; on est bien chez soi. Ce petit endroit à couvert est pour les enfants... Ce très grand arbre très vieux est un vernis du Japon qui est malade; les racines ont touché le fond de glaise... C'est de la terre rapportée. Voyez donc l'effet de la grêle sur le plâtre, sur la pierre*. . De ce belvédère on voit Paris, du Bois de Vincennes au Bois de Boulogne, l'hiver, quand il n'y a pas de feuilles aux arbres. Je vous fais grâce du poulailler. L'eau de la Dhuys arrive jusqu'ici ; on n'a qu'à tourner ce robinet.
— C'est très curieux.
Jean Dolent : — Qu'il nous vienne un diseur de niaiserie comme Terburg.
Un statuaire : — Dalou n'a pas d'idées.
Gauguin : — Personne ne connaît les paysages de Carrière, et déjà on les imite.
— Carrière est l'interprète inspiré des Poèmes qu'il ignore.
Jean Dolent (au poète de La Vaine Aventure) : — Tous les deux nous aimons à connaître les raisons cachées des choses, les motifs secrets, les mystérieuses causes, et nous prenons un air en-
LE JARDIN
tendu. Nous aimons à commenter, à déduire^. Et cependant, c'est dans un accès lyrique que nous pouvons exprimer tout ce qu'il nous est donné de concevoir. Chaussés parfois mal et bien coiffés, nous allons... je veuxdire que nous marchons d'un pas hésitant, détenteurs de l'idée; ou mal coiâés et bien chaussés, nous allons d'un pas preste vainement; et nos lecteurs sont dans l'attente d'un cri, d'un grand geste. Ah! choisir entre la vanité du verbe et l'orgueil du silence ! J'aime mes vieux amis, ceux qui sont jeunes; et je vous aime pour les fleurs semées dans votre œuvre : Hugo, Zola ne cueillent pas les fleurs; ils les fauchent.
Eugène Carrière : — Il n'y a pas en peinture l'égal en beauté de la Victoire de Samothrace, même distance avec celui qui regarde, ni dans Vinci, Durer, Rembrandt.
Gustave Geffroy : — Je voudrais être un savant.
Un très spirituel monsieur : — Un entretien entre symbolistes, c'est une variante des Deux Sourds.
— Vous avez l'air triste?
— Je l'ai tiré du puits.
— Vous avez un jardin?
— Dans ma poche.
Rodin : — Carpeaux commence en pédant. . .
Bracquemond : — Gustave Boulanger, Delacroix, dans leur critique, c'est la même chose.
— Mon Dieu, donnez-moi le génie !
— Voici mon testament : « Je demande pardon aux yeux et aux oreilles. »
Jean Dolent : — Gustave Moreau, c'est riche.
— De la richesse de juif!
Carrière : — Ah! la fuite dans les fonds...
— En supportant les gens sans génie, j'égale en longanimité ceux qui souffrent ma présence.
— Rembrandt, c'est faux; il éclaire de face ses figures qui ont le soleil derrière.
Jean Dolent : — Au même moment où Rembrandt ici succombe, peut-être Raphaël succombe-t-il aussi, et sur la même butte.
— ■ L'artiste est malheureux, le savant est heureux. Le savant meurt, on reprend le travail où il l'a laissé. t
De la connaissance des hommes :
— L'éclectique mélange l'absinthe avec un
LE JARDIN
sirop, le dilettante prend l'absinthe au sucre; l'absinthe blanche pure, aux idéalistes (1).
(On boit un verre de cidre frais.}
Jean Dolent : — Nos vertus sont des lassitudes.
(On trinque.')
Jean Dolent : — L'artiste qui a le goût du tout pareil me montre ce que j'aurais bien vu sans lui.
— Ce que dit Peladan est très bien, mais quand il prend des exemples...
Jean Dolent (d Charles Moricè) : — Vous avez tort de déguiser les femmes et non de les parer. Je veux voir les oreilles, le front, la ligne du bras, la courbe des épaules, le dessin du cou. . .
Charles Morice : — Mais, je ne suis pour rien...
(1) Ces notes ont été prises à la terrasse de la brasserie du Théâtre de Belleville, brasserie ouverte vers 1872 et tenue par Cotté.
Successeurs : Alexandre, Lucien, Durand, Moreau, Demarne.
Détails précis donnés pour ajouter quelque fermeté à ces choses menues.
Jean Dolent : — Ce que le poète, maître des esprits, ne conseille pas, il le permet. Les héros sont oeuvres de poètes. Le poète seul voulait aller où il arrive ; tout ce que vous direz contre limitera le pouvoir du poète; vous commandez, on obéit.
Charles Morice: — J'avoue.. .
Rodin : — Le gothique des Allemands, la cathédrale de Milan, ça ne me dit rien.
— Je commanderais des vitraux à Henry de Groux.
— Puvis de Chavannes s'habille à la confection.
— Et ça lui va.
Bracqjjemond : — La couleur, c'est une blague.
Un statuaire : — Rodin n'a rien. On ne peut pas faire de statue quand on ne voit pas clair.
Jean Dolekt : — Le soir, le matin, pas midi. Où est le soleil, il n'y a que lui.
— Il ne faut pas laisser Y Enterrement à Ornons de Courbet au Louvre ; les figures sont en carton, ce n'est pas du plein air.
Jeunehomme grave : — Il n'y a pas d'accident. Une marmite qui fuit, une chaudière qui saute,
LE JARDIN
ce n'est pas un accident, c'est en raison d'une loi.
Jean Dolent : — Il n'y a pas d'homme de génie sur les boulevards ; il y en a peut-être, mais on ne les voit pas. Un père peut dire à son fils : <( C'est un savant — un héros — un artiste »; le fils peut le croire, mais du petit-fils je me défie.
(On allume les cigarettes.)
Jean Dolent : — L'œuvre basse m'injurie, me calomnie, et je me souris dans l'œuvre belle. Si je ne suis pas le peintre, je puis être le modèle, car l'œuvre est faite de traits épars et nous avons tous fourni.
(On cherche les cannes.')
Jean Dolent : — Traditionnel, j'emprunte et i/> j'essaie de rendre un peu plus que la valeur du prêt.
(On se quitte.)
Jean Dolent : — Le Puits magique : les uns y voient des gens faux qui grimacent; des filles jolies; des amants se baisant aux lèvres dans quelque paradis; d'autres, tirant la langue dans quelque enfer. Des savants se penchent sur la
margelle. Quelques-uns se plaignent de ce qu'ils voient. Ah! pour voir des amoureux au fond du puits, il faut s'aimer sur le bord...
Rodin : — Je suis élève de Barye (1) ; je ne lui savais pas du talent. <?
Entre amis :
— Le peintre Cottet, pesant etprenant...
— Oui, les dessins deMaufra...
— Guiguet avance, doucement avance.
~ Roinard a le front trop grand et les mains trop petites.
— Julien Leclercq : la plume à sa main est légère, légère l'épée.
Jean Dolent : — Je vois Carrière dessiner. Le crayon pèse fortement sur le papier qu'il ne quitte pas; le trait s'allonge, s'arrondit en courbes molles, et le corps entraîné suit le mouvement de la main, se projette, s'efface ; la tête se penche, se redresse, et le dessin s'achève dans un silence d'inquiétude et d'espoir.
(1) Citation de journaux: « Je lui consacrai un arùcle. »
Les enfants jouent la comédie ; à un petit garçon on a dit : « Tu serais mort », on le porte ; deux petites filles tiennent chacune une jambe, une petite fille plus grande seule soutient « le mort » sous les bras. Dans cette comédie, il y a une duchesse, la plus grande des petites filles, la fille d'une blanchisseuse sans doute : « Un mort est plus lourd qu'un paquet de linge mouillé. » On fait des reproches au mort : « Il ne s'aide pas. » Une petite fille, très gentille avec ses frisons , dit : « Quand on a du chagrin, comme on se mouche ! »
La plus petite fille est de la comédie sans en être : « Elle ne saurait pas. » On lui a donné une poupée qui dit : « Papa, maman », une poupée sans tête... On n'a pas eu confiance en cette toute petite.
Les petites filles et le petit garçon, un gentil
petit blond (ah ! pas riche !) se plaignent du froid :
Si l'on faisait une petite « chaude »?...
On sert le dîner, la dînette; la servante alourdie et pesante sert la soupe. « Qu'il lui vienne un garçon et nous aurons la paix du dimanche. » La soupière est couverte, et déjà Jeanne crie : « Je n'aime pas cette soupe-là ! »
On joue la comédie. Quelle? Celle-là.
Les enfants, sans que cela soit triste, disent : « Hélas — hélasse » pour la sonorité du mot, le plaisir de l'oreille. ». Est-ce que l'on sait?
Le bon chien Piston joue, il est de la comédie, sous son nom. Il entre, sort, et, quand il entre et sort, on entend sonner... C'est très amusant. Et, quand on lui marche sur la patte, — hum ! — il déchire une robe. On raccommode. Chantonelle intervient :
— Aussi vous lui marchez sur la patte. Il caresse le chien et dit à la petite :
— Si Ton te tirait les cheveux, tu ne serais pas contente; eh! bien, Piston n'est pas content.
La servante apporte un plat.
LE JARDIN
— Tiens, il n'y a pas de navets ?
— Non, c'est un petit morceau de mouton avec des oignons, des pommes de terre.
— Et pas de navets ?
La servante, pincée :
— On n'y peut pas mettre de navets.
Les Conservatoires, V École :
— On n'y peut pas mettre de navets.
Chantonelle se rend utile. Il déplace une
lourde table, fait sortir le cheval de bois de l'écurie, se met dans les brancards de la grande charrette...
— Que de temps perdu !
La duchesse, à Jeanne :
— Compte mon nez, mes yeux, mes oreilles, les pommes cuites.
— Sans le plat ?
— Sans le plat. ,
— Onze.
Un conte est dit par la duchesse.
Les grands s'intéressent; les petits, dédaigneux, disent :
— Ce n'est pas arrivé.
La duchesse, qui a lu cela :
Et M. l'amateur dit :
— Je vis très retirée, je ne sors guère, je vais peu dans le monde...
Le petit garçon qui a été chercher du tabac :
— J'ai perdu un sou.
La duchesse : — Tu n'avais pas de castagnettes (i).
Et Baud-Bovy, qui s'intéresse à la comédie, fait un dessin des yeux clairs et de la face fanée de son ami Chantonelle.
(i) La fillette grandelette, toujours chargée, toujours pressée, passe dans ma petite rue, et je lui dis : « Bonjour, duchesse. »
Le docteur A... : — ■ La théorie des anarchistes n'est pas scientifique. Jadis, l'homme zéro et la divinité tout ; aujourd'hui, l'homme tout et la divinité zéro : même écart.
C M. Savarit : — L'anarchie, cette conception fausse de la liberté ! Dans l'état actuel de la ! science, on n'en est pas encore à établir une conception scientifique en sociologie; on en est à l'impressionnisme.
— Cipriani m'intéresse; il n'a pas donné son dernier coup de couteau.
Un poète : — Je voudrais... je voudrais être joué cent fois.
Les enfants sautent à la corde et le poète Roinard tourne.
— Trop de vinaigre,, Roinard ! \ Chantonelle donne bêche, arrosoir, sécateur,
pelle, râteau, à chacun, pensant que, n'étant pas sûr de la vérité de ce que Ton proclame, il est bien de remuer la terre en prêchant; la cuisinière tricote pendant que le gigot cuit, et, si le gigot est dur, il y aura toujours un bas tricoté. En attendant que l'enfant délicat soit un homme fort, il aura les pieds chauds.
— Bêchez, râtissez, ramassez les cailloux, arrachez les herbes.
Un jour de ballade joyeuse avec un esthéticien, Chantonelle lui fit jeter la ligne pendant l'exposition d'un système admirable : admirable ou non, ils ont ainsi mangé une friture de goujons.
Chantonelle : — Que peut faire le riche en plus de la charité ? Au riche, qui donne beaucoup, direz- vous de tout donner ?
En ratissant :
— Ce qui est à faire sera fait sans son acquiescement.
Celui qui bêche :
— Ce n'est pas au riche que je parle.
LE JARDIN
Chantonelle : — C'est au pauvre que vous parlez et vous lui dites : « Prends? »
— Oui.
Chantonelle : — Ah ! l'aumône obligatoire...
— Vous répondrez dans le journal L Ami des
rentiers.
Chantonelle passe une scie à l'orateur pour qu'il détache une grosse branche morte.
— Si je pouvais prendre un million à Rothschild, je le ferais.
Chantonelle : — ■ L'argent des riches est bien défendu, et on ne peut prendre l'argent que de ceux qui n'en ont pas, qui en ont peu.
— Qui me consolera de vivre, d'être faible, de souffrir, de mourir?
— Nous sommes des gens en route.
Chantonelle : — Oui, tuer le bacille sans
détruire les tissus ; mais les lapins et les cochons d'Inde qui servent à nos expériences sont des hommes, et c'est bien coûteux pour un douteux bénéfice.
— Vous craignez la mort autant?
Chantonelle : — Il ne s'agit pas de mourir
seulement, mais de tuer.
— De rendre les coups.
Des voisins écoutent en taillant la vigne, et cela les amuse beaucoup. . . La muraille est haute... (on peut être écrasé sur un refuge).
Chantonelle, qu'un abricotier trop touffu inquiète, donne une serpette à un ami.
A Chantonelle, qui tient le pied de V échelle, V homme à la serpette: — Je crois voir qu'une religion vous pourrait suffire.
Chantonelle : — Déférent et irrespectueux, je dirai : « Il faudrait remplacer ça. »
— On s'en occupe... Attendre et se tenir propre.
Chantonelle : — Se garder des contacts, oui; haïr, non.
■ — J'ai de la vermine; on me l'a donnée, je la a donne.
En arrosant :
— Je suis superstitieux, la corde de pendu est un porte-bonheur : toute la corde, pour se pendre !
— Tuer au hasard, tuer au choix, tuer !.. Ah ! L'homme au râteau : — Mais dans tous les
temps on a tué, tué pour des bêtises, à la con-
LE JARDIN
quête de rien du tout. Nous nous résignerons à tuer, et ce sera pour quelque chose (i).
(77 ratisse.)
En ratissant :
— Ah ! la douleur d'être un homme, être si vite gavé, saoûlé, vidé!
— Ah! la douleur d'être un homme! Qu'attendre? Qu'espérer? Que faire de la vie si l'on est fier? Rien n'est à faire; aucun chemin ne mène nulle part. Où trouver un air respirable?
Chantonelle : — A Fappui de la probabilité de l'inutile, la certitude de l'inutilité...
— Dites-moi ce qui vous intéresse encore? Chantonelle : — Les vérités embellies d'invraisemblance.
— Cest-à-dire?...
Chantonelle : — Des vérités sans évidence, laissant à qui les possède ou croit les posséder une vérité à révéler; ce qui utilise le courage, la volonté, la vie. Dire la vérité sur soi-même, la
(i) Citation de journaux : Algérie : « Que de souvenirs charmants évoque cette lutte de vingt ans! »