CHAPITRE PREMIER
J'assiste au défilé des porteurs de fardeaux : sur la tête, sur l'épaule ; par la force, l'équilibre ; le fardeau qui fait baisser la tête, le fardeau qui fait redresser l'homme. On voudrait oser dire : « Si l'on prenait un verre ? » On n'ose pas et ils ont déjà passé.
Et les voitures à bras avec celui qui tire et celui qui retient ou pousse ; la voiture du lavoir entraînée sur la pente, la roue au trottoir :
— Gare là-dessous, gare !
C'est dans cette rue que j'ai vu ce vieil homme sentant le pauvre, dans une très vieille redingote de bonne coupe, marchant droit — trop droit; — les cheveux tombent, viennent les rides; il n'y a plus qu'à se tenir droit, presque droit, trop droit. Et, s'arrêtant à la porte de la blanchisseuse, il dit :
— Ma chemise.
A la recherche du vieux Belleville, je retrouve, dans de petits coins de ces mauvais pavés si doux aux jeunes pieds, une enseigne effacée, un escalier de bois, des marches en pierre, un puits comblé sous l'herbe, ressemblant à une large et vieille oreille poilue.
J'aime à entendre louer Belleville modéré-
ment; je n'aime pas que Ton « affiche » Belleville. Tous les amoureux me comprendront. J'écoute, me consolant de ne rien faire par un travail incessant : je suis de l'École du plein vent. Entre ce que disent les ouvriers et ce que disent les enfants il y a peu de différence.
Ainsi qu'au temps où j'étais petit, un peu plus petit, je prends des chemins pour me perdre, tenter de me perdre :
— Mais où suis-je ?
Et heureux :
— Où cela mène-t-il?
Et joyeux :
— Si je demandais ma route.
Un petit garçon passe, le panier au bras ; il va à l'école, à mon école... Je le regarde, je me regarde passer. Un jour de retenue, j'ai sauté de cette fenêtre sur le pavé... Qu'elle est haute!
En ces temps, j'étais privé de dessert quand j'avais mal travaillé, si je jetais ma cigarette... J étais curieux, et ma nourrice, une belle femme de Mont-Javoux, quand j'ai eu douze ans, m'a donné une fois le sein; et ce sein que j'avais mordu, je le baisai sans allégresse,