‹ Monstres parisiensChapitre 9 sur 11 · L’OGRESSE · texte numérisé non relu

L’OGRESSE

Voici ce que Valentin lui écrit :

Chère amie au cœur pervers, toujours dirers, chère belle aux traîtres yeux changeants omme un verre de Venise qui tour à tour deuit, verdit, se dore et s’opalise, j’avais .epuis longtemps le désespoir de ne conserver ucune illusion à l’égard de la vertu que le aonde étourdi vous prête ! J’avais deviné le oupable dessous de vos hypocrisies, — un ivre libertin sous une reliure de psautier; je avais de quelles curiosités étranges s’allunait votre désir et ce que voulaient vos lèvres, t pourquoi, les après-midi d’orage, vous faiiez claquer vos doigts comme Desclée au îcond acte de la Femme de Claude. J’ignorais îpendantla perfection de votre infamie ! Pour avoir devinée, pour avoir découvert votre îcret exécrable, me voici pâle, avec un fris- )n; et moi aussi, je reviens de l’enfer, parce ue je suis descendu au fond de votre pensée.

Ce jour de fête, nous étions très enfants, vous malgré les trente-cinq ans qui alanguissent votre embonpoint de rousse un peu fatiguée, moi, malgré plus d’années encore et tant de travaux infertiles et tant de rêves soufferts. Nous obéissions à cet ordre doux de revivre que donne le printemps. Comme sur les toits dorés entre les cheminées, il faisait bleu et frais dans nos âmes; une hirondelle nous volait dans le cœur. S’en aller, bras dessus bras dessous, sans peur d’être rencontres, par les rues presque désertes que le soleil endimanche, se donner 1 air d une grisette émancipée et d’un commis en belle humeur, se tutoyer tout haut, être contents, être naïfs, être bêtes, ah! la bonne escapade! Vous couriez presque, sautillante, à mon bras. J eusse été bien surpris si quelqu’un m eût rappel' tout à coup les œuvres entreprises, les rivalitéardentes, lés amères espérances de gloire, et vous n’auriez pas compris si l’on vous avail parlé de votre mari qui a été ambassadeur et des bals et des toilettes, et des flirtatiom subtiles dans la serre, parmi la perversité de* parfums exotiques, derrière le paravent japonais. Artiste, je ne songeais pas à l’art grande dame, vous étiez bonne fille ; nous avions la joie de nous sentir simples. Li gaieté était vraiment une fleur naturelle su

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vos lèvres moins fardées, sur ma bouche sans cigare. Il y eut une aventure charmante : pendant que vous sauteliez à mon bras, une de vos jarretières, — des jarretières de petite apprentie, rubans de soie rose à la boucle d’or faux, que vous aviez mises tout exprès, — se défît, glissa, tomba sur la bottine ; un long rire vous prit; je riais aussi, en me tenant les côtes ; mais il fallait la remettre, cette jarretière ! Je vous fis entrer sous une grande porte qui se trouvait là, et je me tenais devant vous, écartant les pans de mon veston pour que nul ne pût vous voir, tournant le dos, mais la tète inclinée vers l’épaule, vous regardant, toujours secouée d’un rire, ragrafer sur le bas blanc le cuivre vif de la boucle. Et nous allions par la ville, toujours plus enfants, toujours plus ravis. Notre âge? trente ans à nous deux, pas encore. Oh ! je compris bien pourquoi vous vous arrêtâtes un instant, les yeux pleins d’une rêverie obscure, devant un magasin, — le seul qui fût ouvert dans la rue, — où l’on voyait à l’étalage des képis accrochés à des patères et des uniformes de lycéens sur de petits mannequins aux jambes de bois noir. Elles vous semblaient un symbole, ces livrées de l’enfance heureuse, de nos gaietés d’écoliers échappés de la classe, de notre bel amour en vacances !

Après avoir été joyeux dans la ville, nous fûmes heureux dans les bois. Nous avions vieilli de quelques années ; n’étant plus enfants, étant jeunes. Moins de rires, beaucoup plus de sourires. Nous marchions, enlacés, sous les branches ; le battement ; de nos cœurs faisait trembler nos lèvres. La plainte tendre des ramilles sous nos pas, le froissement des feuilles nouvelles parmi le cliquetis des arbustes, et le vent dans le soleil, mettaient autour de nous et en nous une musique de vie et de clarté. Ce qui nous entourait, nous étreignait, nous pénétrait, devenait nous-mêmes. Nous étions, dans le printemps, le printemps. Quand un oiseau s’envolait avec de petits cris, je croyais que tu avais parlé ! c'était la brise, ton haleine ; la lente fuite murmurante de la rivière, non loin, pareille à un roulement de soie, sous l’égratignure caressante des saules, était la coulée de l’extase dans notre être. Nous nous assîmes derrière un grand arbre. Près de nous, le gazon .d’une clairière s’allumait d’or jaune et vert. O solitude! ô cher silence tout plein de voix muettes ! Je te serrais entre mes bras, et, baisant ta tête inclinée, je te parlais dans tes cheveux. Toute la tendresse des purs désir, je l’avais en moi, débordante, et t’inondant. Jamais encore nous ne nous étions compris de la sorte. Aucun

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souvenir des sournoiseries, des restrictions adroites et coupables de nos mondaines amours. Une franchise tendre, de la candeur dans 1 ardeur. Et nous étions, toi la nymphe, aïoi le berger d’une délicieuse églogue. J’eus an mouvement d’humeur! Dans la clairière, là, tout à coup, avec des cris et des rires brutaux, une troupe de collégiens s’était ruée, fêtant le dimanche sous l’œil grave du maître. Le doux bois frissonnant d’ailes et de feuilles i était plus qu’une cour de lycée à l’heure de a récréation. Je voulus me lever, t’emmener olus loin, là-bas, dans le mystère des solitudes dIus profondes. Mais tu me retins, étant lasse, lisais-tu. « Puis, à quoi bon s’inquiéter de ces mfants ? ils s’amusent, ils ne s’occupent pas le nous, ils ne peuvent pas nous voir à cause lu tronc d arbre qui est très gros. »’Et tu me nettais les bras autour du cou, plus tendre, >eaucoupplus tendre. Je sentais ton souffle me >asser sur le front comme une caresse de lamme, et, retombé dans mon rêve, je chantai out bas à ton oreille, malgré le redoublement les criailleries voisines, cette odelette amoueuse que j’avais faite, l’hiver, en espérant le printemps :

Laisse-les dire, nous irons

Dans les bois décorer nos fronts

De liane et de liserons.

La douleur n’est pas éternelle :

On reverra frémir une aile Sur l’églantier de la venelle.

Elle reviendra, la saison

Des vers luisants sous le gazon :

Les amoureux seuls ont raison.

Quand la sève gonfle la vigne,

La froide neige se résigne A fleurir, lys, à voler, cygne.

Malgré l’effort des envieux,

Mes lèvres au bord de tes yeux Boiront des pleurs délicieux ;

Et nous fuirons sous les tonnelles Course folle où tu t’échevelles,

En chantant mes odes nouvelles !

Cependant ton étreinte, tandis que je parlais, s’était abandonnée, défaillante. Un long soupir souleva ta poitrine, et tu serais tombée si je ne t’avais retenue. Oh ! tu m’aimais, tu m’aimais! Je relevais le front, j’étais plein d’une gratitude infinie ! Mais je vis tes yeux, tes yeux exquis, tes yeux infâmes, qui ne me regardaient pas, qui ne savaient pas que j’étais là. et que mouillaient, à demi fermés, d’affreuses larmes de délices!

Depuis ce jour, madame, c’est rarement que je suis entré, sur les pas de votre femme de chambre, dans votre boudoir; c’est rarement

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que je me suis fait annoncer, par vos valets, dans votre salon. J’avais toujours gardé un souvenir fâcheux de je ne sais quel vaudeville où le comédien Dupuis, en tunique de lycéen, était parfaitement grotesque. Mais puisque l’usage autorise les présents printaniers, permettez-moi de vous envoyer, avec cette lettre, un œuf de pâques. Il ne contient ni portebonheur, ni perles, ni bibelot précieux, — pas même des bonbons ou des fleurs. Ce que vous trouverez sous le couvercle de sucre rose, c’est un tout petit livre. Le roman nouveau ? Point du tout. Une grammaire latine, d’un bon auteur, spécialement autorisée pour les lycées. Elle n’est pas neuve ; déchirée çà et là, maculée d’encre, je l’ai achetée chez un bouquiniste, non loin de Saint-Barbe. Autrefois, — c’est une tendre légende dont François Coppée ferait un tendre poème, — les belles châtelaines gardaient jalousement et baisaient avec des larmes quelque livre de vénerie au fermoir d’or, qu’avaient souvent feuilleté de leurs doigts fins et longs les petits pages de chasse.

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