L’AMOUREUX
DE
Quand même la Vénus Accroupie se serait levée pour lui mettre autour du cou ses deux bras de marbre changés en caresses de chair, le baron de Hercelot n’eût pas senti le plus furtif frisson courir sur sa peau lourde et flasque comme une peau de fanon, et ses paupières molles, qui pendent, n’auraient pas eu un battement ! Car c’en était fait : de tous les morts qui ont l’air de vivre, il était le plus parfaitement mort. Son cœur? pensez à un citron vide, sec, où des soupeuses, toute une nuit, ont tourné et retourné le faisceau pointu de leurs ongles. Sa conscience ? une somnambule, pas lucide. Son estomac ? le perpétuel
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lendemain d’un haut-le-cœur. Il n’éprouvait pas plus de joie quand passait en robe de printemps, dans le soleil des dimanches, une jeune tille qui rit, un peu rose sous l’ombrelle, qu’un chien n’a de plaisir à regard er une fleur ; il considérait, dans l’aumône, la fatigue d’étendre le bras, et, dans le refus de donner, l’ennui de dire non ; même après une promenade matinale le long de la fraîche rivière, il n’eut pas souri de voir fumer une grasse omelette d’or sous la tonnelle toute secouée d’un vent plein d’appétit. Ni les débauches savantes que préméditent en mettant leur corset ces maigres Parisiennes en qui revit, avec la furie des Marozia papales, l’ingéniosité chercheuse des Sabran et des Montboissier ; ni le sang d’un vieux crime, lui rejaillissant à la face; ni les coupables alchimies d’un cuisinier diabolique, disciple à la fois du marquis de Sade et de Carême, qui aurait servi au baron des truffes ramassées sous une terre de Vésuve, et cuites, tout humides de tockay poivré, dans la peau d’un piment des Antilles, n’eussent réveillé en lui le désir, le remords, la faim. Et vous l’avez vu passer, devant Tortoni, bien des fois, ce Parisien monstrueux, lent, pesant, gras, blafard, épanouissant au soleil, comme une énorme chose sale, son obésité de cadavre noyé.
Il devint amoureux! oui, amoureux, éperdument, tendrement, délicieusement amoureux! Après un long dîner, où, par hasard, il avait bu sans trop de dégoût un ou deux verres de Château-Yquem, il était allé voir jouer Nana — un vieux mélodrame romantique qui, en ce temps-là, au théâtre de l’Ambigu, avait une grande vogue — et, soudain, pareil à un lycéen dont le coeur s’allume aux yeux ensoleillés d’une fille folle entrevue, il s’éprit d’une comédienne nommée Mlle Massin, qui tenait le principal rôle dans la pièce, aujourd’hui oubliée, de M. William Busnach. Et la passion qui se précipita en lui fut si franche et si chaude que ce mort ressuscita comme si on lui avait transfusé dans les veines tout le sang vif et pur d’un jeune homme ! Stupéfait et ravi d’exister, il remarqua, en sortant du théâtre, que le vent était frais, que les étoiles du ciel souriaient pensives et charmantes comme des yeux de jeune femme. Il respirait à pleins poumons, se gonflait d’air et de bienêtre. Il eut faim! il eut soif! Il se sentait devenir bon. Il se souvint d’une famille d’Étampes qu’il avait ruinée, autrefois, du temps où il était à la tête d’une maison de
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banque : il résolut de faire du bien à ces pauvres gens. Rencontrant un homme qu’il connaissait à peine, il lui serra la main, cordialement, lui demanda : « Vos affaires vont bien ? » avec intérêt, et lui dit : « Au revoir », avec tendresse. Une pauvre petite marchande de fleurs, en haillons, pleurait dans l’encoignure obscure d’une porte ; il eut l’idée d’adopter cette enfant! du moins, il lui donna un louis, et, la voyant rire, il faillit s’écrier : « Ah! qu’il est doux d’être charitable. » Puis, toute la nuit le front plein de rêves dans la fièvre de l’oreiller, il la revit, la puissante charmeresse qui l’avait, d’un seul regard, tout entier rajeuni et ravivé et rénové ! Même, il se sentit si tendre qu’il fut sur le point de faire des vers.
Il n’était pas seulement redevenu jeune homme, il était redevenu enfant. Il eut des timidités exquises, frêles bourgeons d’une vieille branche. Retourner au théâtre où jouait MUe Massin ? il n’osa point. Il avait comme une pudeur de retrouver sa joie. Pourtant, après s’être informé chez le concierge, en tremblant, de l’adresse, il osa écrire. Nous les avons tous écrites, quand nous étions petits, ces lettres ingénues à la fois et pédantes, où la sincérité des premières amours s’accommode d’avoir çà et là pour truchement les périodes copiées
do quelque livre romanesque ! Il lui disait qu’il se mourait d’amour; qu’elle lui avait révélé un monde nouveau, inconnu, idéal ; qu’elle était son rêve fait femme ou ange peutêtre ; qu’elle lui avait donné une Ame, un cœur; qu’il la respirait dans l’air, la voyait dans la lumière, la suivait dans le vent ; et que, si elle ne consentait pas à être douce pour lui, il n’aurait plus qu’à se noyer ou à se pendre, oui, à se pendre, après avoir recommandé qu’on envoyât un morceau de la cordo à Mlle Massin, afin qu’elle fût heureuse après qu’il serait mort! Il était si candide, à présent, qu’il ne songeait même pas à lui avouer qu’il avait cinquante mille livres de rente et un hôtel au Parc des Princes. Et il lui écrivit cinq fois, dix fois, vingt fois. Mais elle ne lui répondait point, ayant sans doute, la jolie femme, d’autres pensées. De sorte qu’il se mit à souffrir affreusement, et qu’il maigrit, et qu’il perdit pour elle l’appétit par elle retrouvé, et qu’il tomba malade. Elle apprit cela, elle fut émue., Pleine de pitié, — oh! de pitié seulement! — pour ce pauvre homme plein de tant d’amour, elle consentit à le recevoir, une après-midi.
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Il montait l’escalier. Son cœur était si gros qu’il lui gonflait la poitrine. Il se cramponnait à la rampe, osant à peine avancer, avec une envie de fuir. Toute la troublante angoisse des jeunes rendez-vous, il la retrouvait, délicieuse. Il allait la voir ! était-ce bien possible ? elle serait là, et lui, près d’elle ! Tant de bonheur, c’était la chimère, le rêve. Mais non, c’était vrai, bien vrai ; il avait dans la poche de son pardessus la lettre où elle lui disait : « Je serai chez moi, demain, à trois heures. » Il se précipita, sonna, ne prit pas même le temps de donner son chapeau à la femme de chambre, entra dans le boudoir.
Mllc Massin avait poussé la clémence jusqu’à être, ce jour-là, plus jolie que jamais. Sous les reflets à peine d’or des rideaux de soie paille qui éteignaient les fenêtres et mettaient dans l’air comme du vieil ivoire épars, elle s’épanouissait grasse et blanche;. un peu rose, parmi les dentelles touffues de son peignoir gonflé; les paupières baissées, comme lasses, sur ses yeux vagues, qui se meurent, la bouche rouge, entr’ouverte dans sa face pleine de gamin femme, elle penchait la joue sur une épaule de neige chaude, d’où s’écartait la gui-
pure, et ramenait sous son menton le croisement soyeux' de ses beaux bras sans manches. Et tous les parfums sortaient d’elle ! Le bout d’une mule de perles, où le pied était nu, dépassait le dernier volant du peignoir, comme le museau d’une levrette se glisse sous pn rideau .
— Monsieur, dit-elle, asseyez-vous.
Et, à tout le sourire de sa beauté, — inconscient, qu’elle n’aurait pas pu ne pas avoir, — elle ajoutait, miséricordieuse, un sourire fait exprès.
Lui, cependant, devant cette jeunesse et cette belle grâce, il demeurait silencieux et morne, atterré. Ce n’était pas de la joie, ni de l’admiration, ni de l’amour qu’il avait dans les yeux! mais du désespoir, de l’épouvante, de l’horreur. Il était devenu, tout à coup, effroyablement blême; des tremblements, comme s’il était tombé dans de la glace fondue, lui secouaient le corps. Ah! certainement jamais aucun homme, venant de perdre à la fois et son plus glorieux rêve et sa dernière illusion et l’honneur, — non, pas même Icare tombé du char céleste ! — n’a été aussi pitoyablement navré, brisé, vaincu, que l’était en ce moment le baron de Ilercelot.
Il bégaya dans un étranglement de râle :
— Vous! vous!... Quoi! c’est vous!... C’est
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ainsi que vous êtes ?... blanche et rose... bien portante... fraîche... Dans la pièce, vous étiez...
Elle pouffa de rire.
— Mais je ne suis laide qu’au dernier tableau de Nana! dit-elle.
— Au dernier tableau ?
En effet ! le soir où il s’était épris de MUe Massin, il était allé au théâtre, très tard, après un long dîner. Il comprit tout ! Crachant un blasphème, le visage dans les mains pour ne plus la revoir, il se détourna violemment, courut vers la porte, dégringola l’escalier, s’enfuit.
Maintenant il est retombé dans sa lourde apathie. Ni désir ni remords, ni soif ni faim. Quelquefois, pourtant, tout son être sursaute ; ses yeux se mouillent, pleins de la nostalgie de son rêve : il vient de se rappeler, brusquement, la déception suprême, et il sanglote, et il pleure sur sa chimère évanouie. Mais gardetoi de le bafouer ou de le mépriser ! car es-tu bien sûr, toi, Paris, qui es allé, en ce tempslà, durant cent soirées, applaudir la hideur et adorer la pourriture, es-tu bien sûr de ne pas avoir ressemblé à ce Monstre ? Et ceci est la morale de ce conte. •
LA MÈRE D’ACTEUR
Le coiffeur, elle l’avait flanqué à la porte d( la loge en disant : « Une perruque! est-ce qu( mon fils a besoin d’une perruque, avec des cheveux comme les siens ? » Elle avait prit' l’habilleur de ne point se mêler de ce qui ne k regardait pas. « Pour habiller mon Emmelin il n’y a que moi! » Et, en effet, elle-même elle seule, avec ses vieilles mains grises, qu tremblent un peu, elle avait peigné, parfumé lissé, tordu en boucles longues les fins cheveux d’or pâle du jeune homme; et c’est elle qui avait fortement tiré la soie du maillot rouge noué la ganse des chaussures, agrafé le justau corps, tuyauté du petit doigt la dentelle de li collerette, et, en soufflant dessus, donné à h plume de la toque l’air léger et fou d’une ail» qui s’envole. Elle-ménte elle maquilla son fils Presque pas de blanc gras, un duvet de velou tine, comme qui dirait rien : il avait, sans
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artifice, une pâleur si fraîche et si claire ! De la aeige transparente. Mais il fallut un peu de carmin au bord des narines, un peu d’azur au-dessus de la lèvre pour faire croire à de vagues moustaches qui ne poussaient pas encore, et surtout du noir sous les yeux. Les feux, il pêchait par là; non pas qu’il fût louche au bigle, ah! bien oui, reluquez-moi un peu ces quinquets; mais le regard n’avait pas la orofondeur humide et chaude, la langueur “atiguée qui plaisent à beaucoup de femmes. 3a se comprend, un homme, à dix-sept ans, c’est comme une petite fille. Bref, il fallait « corser » les yeux. Et quand la mère eut achevé, gesticulant et jacassant, de farder le eune acteur, elle se tourna de notre côté, — ’ace couleur de boue séchée, sale, moustachue, trouée de petite vérole, mamelonnée de vernies, mais transfigurée en ce moment presque usqu’à la beauté par l’enthousiasme triomphal de l’amour maternel, — et elle cria, les poings sur les hanches : « Ah! çà, vous autres, lites, est-ce qu’il y en deux comme mon gardon ? »
Emmelin était, à la vérité, un adorable adoescent; on l’avait fort remarqué au dernier concours du Conservatoire pour sa grâce prespie angélique; d’ailleurs, du talent déjà; la émérité ingénue de son inexpérience était un
charme de plus. M. de la Rounat l’avait immédiatement engagé, puis, rayant vu gracile et fin comme une très jeune femme, il le faisait débuter dans le Passant ; ce soir, pour la première fois, le personnage de Zanetto serait tenu par un homme. Sous son joli costume de bohème florentin, le manteau sur l’épaule, la mandore à la hanche, Emmelin avait l’air hautain et délicat des impertinentes demoiselles de Shakespeare ou de Fletcher, qui se font, dans les aventures, les petits pages de leurs amants, et son visage pur, fier, tendre aussi, offrait une bouche d’enfant, qui était une délicieuse rose fraîche, d’oùlesvers s’exhaleraient, tout naturellement, comme des parfums qui chantent.
La cloche du régisseur sonna dans le couloir.
— Allons, va! dit la mère en sursautant au bruit comme une bête qui a reçu un coup de trique. Dépêche-toi, c’est le grand moment.. Je n’irai pas dans la salle ; ça me révolutionnerait trop de te voir. Si quelqu’un faisait : hum! hum! ou se mouchait, ou toussait, je l’étranglerais, sûrement. Toi, n’aie pas peur, au moins, tu es joli comme un astre et tu as plus de talent que tout le monde. Je le sais bien, moi, ta mère! Puis, tiens, demande à ces messieurs. Voyons, file vite. Mes recomman-
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dations, tu t’en souviens, dis? ajouta- t-elle d’une voix un peu moins haute. L’avant-scène du rez-de-chaussée, à gauche, la première. C’est Mme de Portalègre qui l’a retenue. J’en suis sûre, je me suis informée à la Location. Elle s’intéresse à toi, cette dame, depuis qu’elle t’a vu, aux Mirlitons, dans la Nuit de mai. Plains-toi donc! une comtesse! une vraie. Ça n’est pas mal pour commencer. Aussi sois poli avec elle. Regarde à gauche de temps en temps, — tu sais bien, mauvais sujet, comme ça, du coin de l’œil, — surtout dans les moments où tu dis des choses un peu tristes, à la fin de la grande scène. Ah! par exemple, si Léonie est dans la salle, car elle capable de tout, cette effrontée ! je te défends de faire attention à elle. On lui en donnera des Èmmelins, à cette riendu-tout! Mais veux-tu bien t’en aller? Je ne t’embrasse pas, ça ferait des marques. A tout à l’heure. Courage. Tu sais que je t’adore, mon bel amour chéri' Ah! on frappe les trois coups. Vite ! vite !
Et quand elle l’eut poussé hors de la loge avec les mouvements fébriles d’une joie pleine d’angoisse, elle cria dans le couloir :
— La première avant-scène à gauche. N’oublie pas, mon trésor!
J’allais suivre le débutant et les deux journalistes avec qui j’étais venu dans les coulisses
de l’Odéon; mais la mère d’Emmclin me retint par le bras, presque rudement.
— Vous tenez beaucoup à aller dans la salle? dit-elle d’une voix saccadée. Vous n'avez pas de feuilleton à faire) vous. Restez, voulezvous? Nous bavarderons. Si je n’avais personne pour parler, je me mettrais à pleurer comme une Madeleine ou je casserais quelque chose.
Je la regardai. Elle était vraiment en proie à une agitation extrême. Son visage, dans des secousses de frisson, se plissait par rides brusques ; ses petits yeux ronds, sans cils, flambaient comme • deux billes de feu; on voyait distinctement battre ses tempes où volaient des mèches grises ; et, dans la loge étroite, elle allait, venait d’un mur à l’autre, les mains crispées derrière le dos, ou les dix ongles aux dents. Je m’assis et lui dis :
— Vous aimez bien ardemment votre fils, madame ?
— Si je l’aime ! Seigneur Dieu ! Si je l’aime ! Mais, ce chérubin-là, c’est ma chair, mon sang, mon cœur, ma moelle, mes entrailles, ma vie! Ah ! bien, en voilà une question ! Il faut vous dire, monsieur, que j’étais déjà presque vieille quand je l’ai eu; les jeunes femmes, c’est naturel qu’il leur vienne des bébés; elles'en sont contentes, pas étonnées. Mais moi, à quarante
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quatre ans ! j’ai eu beaucoup plus de joie à cause de la surprise. Et puis les bals, la toilette, et la bagatelle, à un certain âge, t, u, tu, c’est fichu, et comme je n’avais plus rien, Emmelin a été tout pour moi. Avec ça, il était le plus joli des séraphins du bon Dieu ! si blanc ! si rose ! un ange fait avec de la neige et des fraises. Le matin, quand je le lavais, je le mettais tout nu devant l’armoire à glace, le doux aiignon, pour en voir deux. Mais j’avais bien de la peine aussi. Il n’était pas robuste du tout. A. cinq ans, il en paraissait trois, petit, trop gras, mal dégourdi, tombant chaque fois qu’il voulait courir. Je puis dire que j’en ai passé le ces nuits sans fermer l’œil, à écouter son souffle, à lui toucher le front pour voir s’il ivait la fièvre, à suer froid en pensant qu’un le ces matins on le coucherait dans une boîte 3t qu’on le porterait dans la terre ! Enfin, il gagna des forces, grâce à l’huile de foie de uorue. C’était très difficile de la lui faire prendre ; il ne se décidait jamais à vider sa cuilère, si je ne commençais pas, moi, par boire 1 même la bouteille, et longtemps, et il ne 'allait pas tricher, je vous assure. Il y avait les semaines où j’avalais plus d’un litre d’huile!
1 riait de me voir faire la grimace. C’était gentil, n’est-ce pas? Mais voilà que plus tard, t douze ans, il a attrapé la petite vérole. Entre
la vie et la mort pendant six semaines! Vous me voyez d’ici. Une folle ! oui, j’étais une folle ! S’il ne mourait pas, il serait laid toute sa vie, lui qui était si beau. Heureusement, la concierge de notre maison avait dit un jour, devant moi, sans faire attention, que pour sauver quelqu’un qui avait la petite vérole, il suffisait de faire coucher avec le malade une personne bien portante; celle-ci prenait la maladie et l’autre guérissait, n’était pas même marquée. J’ai gardé Emmelin dans mon lit quinze nuits et quinze jours, l’embrassant, le serrant contre moi, le baisant partout sur son mal ! Je ne me levais que pour lui donner ses tisanes. Et vous voyez, ça a réussi, ajouta la mère en se penchant pour me faire mieux voir sa face hideusement criblée de trous gris et toute rayonnante d’un joyeux orgueil.
Elle se remit à marcher.
— Et j'en ai eu encore, des histoires, à cause de lui. Mon mari était un excellent homme ; je ne lui avais apporté en dot qu’une toute petite rente, il faisait, pour nous aider à vivre, une rude besogne, vous pouvez le croire! Chauffeur sur la ligne d’Orléans. On n’a pas idée comme c’est éreintant, ce métier-là, et justement mon mari n’avait pas plus de force qu’ur poulet. Ça me crevait le cœur, de le voir s’échigner. Que voulez-vous ! il fallait payer lapen-
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sion et les nippes du petit, qui était joliment bien mis, je vous le promets, pour un fils de pauvres gens. Aussi j’adorais mon homme et je le respectais comme le bon Dieu sur la terre. Mais ne se fourre-t-il pas dans la tête de mettre l’enfant en apprentissage chez un carrossier ? G’étaittrop fort! Voyez-vous Emmelin ouvrier, en blouse, avec des mains calleuses, non, t dites, vous figurez-vous cela ? Emmelin qui était si frêle que j’avais toujours peur de le casser en l’embrassant, et si joli que je ne pouvais pas sortir avec lui sans que les belles dames, dans les promenades, ne courussent après nous pour lui donner des bonbons. On se chamailla, vous pensez! Mon mari tenait à son idée; pas moyen de l’en faire démordre. Alors, un beau matin, je ne fis ni une ni deux — j’avais le cœur bien gros tout de même! — je dis à mon fils : « Allons-nous-en », et je ne remis plus les pieds à la maison.
Elle s’interrompit dans un grand soupir.
— Pauvre vieux ! reprit-elle. Ça lui porta un coup terrible. Il est mort, tout seul, six mois après, en me traitant de dévergondée. Mais, voyez-vous, ce que j’avais fait, je devais le faire. J’avais mon idée. Puisque Emmelin commençait à aller sur ses quatorze ans, je voulais qu’il entrât au Conservatoire; au lieu d’être un ouvrier, il serait un artiste.
— Sans doute, vous aviez remarqué en lui une vocation impérieuse ?
— Ah ! monsieur, il n’y avait qu’à l’entendre dire ses fables pour deviner ce qu’il devait être un jour! Il récitait avec une voix si douce et si caressante que ça donnait chaud dans le cœur, et il avait des gestes si câlins, des petites mines si drôles, il clignait des yeux si à propos, que même les gens qui ne s’y connais- * saient pas s’écriaient : « Ah ! pour sûr, ce sera un grand comédien ». Cependant, au Conservatoire, ça n’alla pas tout seul, d’abord. Non, on ne s’imagine pas ce qui se passe dans cette boîte-là ! Les protections, les passe-droits, le cousin de l’un, par ci, le neveu de l’autre, par là; ça m’écœurait, parole! Puis, l’argent nous manquait. Avec douze cents francs par an, ce n’est pas commode de payer le logement, la nourriture, l’habillement de deux personnes; les leçons particulières coûtent très gros aussi ! Heureusement, je suis encore solide pour mon âge, et le travail n’est pas ce qui m’épouvante. Je me fis femme de ménage, garde-malade; la nuit, quand je ne veillais pas des femmes en couches, je cousais à la mécanique pour des magasins de confection. Une petite delà classe de violon qui avait eu trop envie d’avoir un accessit, me donna son enfant en garde; douze francs par semaine, c’était toujours cela. Bref,
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on s’en tirait. Ce qui était le plus difficile, c’était de trouver le temps pour donner la réplique à Emmelin quand il étudiait des rôles et pour raccompagner au Conservatoire, car vous comprenez bien que je ne le laissais pas sortir seul ! Ah bien' ! fait comme il est, on n’aurait pas tardé à me le prendre. Il y a tant de mauvaises femmes ! Rien que d’y penser, je frémis des pieds à la tête. Aussi, éreintée ou non, j’allais avec lui ; je n’entrais pas, parce que ça aurait fait rire ses camarades de le voir surveillé par sa maman; je l’attendais à la porte, rue du Faubourg-Poissonnière, pendant des heures; lorsque j’avais passé la nuit à faire des cataplasmes, c’était dur ; quelquefois je dormais tout debout, sous la pluie, dans la crotte. C’est là que j’ai pris mon catarrhe.
— Enfin, madame, vous êtes hors de ces traverses. Votre fils a eu un second prix de comédie...
— Une infamie! Il méritait le premier prix, et plutôt deux fois qu’une. Pourtant nous sommes hors d’affaire, comme vous dites. Emmelin est engagé à l’Odéon, et j’espère bien que le public sera plus juste que le jury.
Elle s’arrêta en face de moi.
— Mais, voyez, me dit-elle, comme il arrive de drôles de choses dans la vie ! Croiriez-vous
que tant do chagrins, de privations, d’efforts, ont failli n’avoir servi à rien ?
Je l’interrogeai du regard.
— Et cela, continua-t-elle avec un geste d’une violente colère, à cause d’une grue dont on ne voudrait pas pour jouer les troisièmes ingénues dans un théâtre de banlieue! Léonie. Vous savez bien ?
— Léonie?
— Une nouvelle, qui est dans la classe de Delaunay. Blonde fadasse, avec de grands yeux tout bêtes, comme des yeux de .brebis. On croirait qu elle va bêler.
— Non, je ne la connais pas.
— Je vous en fais mon compliment! Eh bien, monsieur, Emmelin s’était amouraché d’elle. Moi, je ne me doutais de rien, je les laissais parler ensemble, jé pensais que ça ne tirait pas à conséquence. Une bête j’étais ! Il y a deux mois, Emmelin me déclara, en fondant en larmes, que Léonie était un ange, qu’il n’aimerait jamais une autre femme qu’elle, et pa ta ti etpata ta, un tas de bêtises, enfin, et que si je ne voulais pas qu’il l’adorât à sa guise, je crois, Dieu me pardonne, qu’il parlait de l’épouser ! — il se ferait sauter la cervelle. Alors, voyez-vous, je me suis mise dans une telle rage que j’ai cru que j’aurais un coup de sang. Lui ! mon Emmelin ! amoureux
LA MÈRE D’ACTEUR
d’une sainte-n’y-touche, qui n’a ni talent, ni argent, qui est la fille d’une concierge, et que sa mère, avant six mois, aura vendue au premier venu, s’il se trouve un premier venu assez godiche pour acheterunepareille marchandise! Des gens propres, allez. 'Je l’avais jugée tout de suite, cette mère-là; et môme avant qu’Emmelin m’eût mis le pot aux roses sous le nez, je ne me souciais pas de la fréquenter, parce que, s’il y a quelque chose au monde qui me dégoûte, c’est une femme assez ignoble pour trafiquer de son enfant. Aussi, ça n’a pas été long; Emmelin a eu beau geindre, pleurer, m’embrasser, se pendre à mon cou, « petite maman par ci, petite maman par là », je lui ai défendu, carrément, de parler à Léonie ; et, le lendemain, j'ai flanqué à la demoiselle, dans la cour du Conservatoire, une paire de claques qu’elle n’oubliera pas de sitôt. J’en ai eu mal à la main, vrai!
— Vous êtes bien sévère, madame. Si ces deux enfants s’aimaient, le bonheur de votre fils...
— Hein ? Quoi ? Comment dites-vous ? Le bonheur de mon fils? Emmelin aurait été heureux, parce qu’il se serait acoquiné avec une sans-le-sou? Alors, il ne faut pas boire et manger dans la vie ? Vous croyez que c’est gai, môme quand on s’adore, de traîner la misère ?
110 MONSTHES PAIUSIENS
Minute! pas de ça, Lisette! Avec le talent et la beauté qu’il a, Emmelin a autre chose à faire que de roucouler pour une pauvresse dans une mansarde sans meubles. En voilà un'1 idée, par exemple ! Dites donc, est-ce qu’on ne voit pas, à Paris et à l’étranger, des artistes, — comédiens ou ténors, — qui ne le valent pas, et qui ont des hôtels, des chevaux, des voitures ? Oui, oui, il faut le temps, je sais bien qu’on n’arrive pas de suite à gagner de gros appointements. En attendant, on s’arrange. Je connais le monde, voyez-vous. Onestadroit, on se faufile dans les salons, pour dire des vers, d’abord; les boudoirs, ce n’est pas loin des salons. Des comtesses qui ont bon goût, cela se rencontre, — tenez, il y en a une ce soir, dans la salle, justement, — et l’on trouve aussi des marquises, des princesses quelquefois, ou des filles de banquier, qui ne sont pas à dédaigner non plus. Ah! je ne conseille pas à Emmelin de se marier; il est trop jeune; puis, il vaut toujours mieux ne pas prendre des engagements qu’on ne peut pas rompre, même en payant un dédit. Mais, sans se marier, il y a des occasions. En tout bien, tout honneur, vous m’entendez. Enfin, je dis, moi, que par la protection des femmes, on peut arriver à tout, à la gloire, à la fortune...
Je un; levai avec un haut-le-cœur.
LA MÈRE D’ACTEUR
— Et sans cloute, vous espérez, lui dis-je durement, qu’une fois célèbre et riche par de tels moyens, votre fils reconnaîtra généreusement les services que vous lui aurez rendus ?
Elle devint toute pâle! Et, la voix secouée d’une indignation évidemment sincère :
— C’est infâme ce que vous pensez ! Est-ce que j’existe, moi? Est-ce que pour moi il y a au monde autre chose que mon fils ? Ce que j’espère, c’est pour lui, pour lui seul ! Qu’il soit plus beau, plus brillant, plus fier que tous les autres, c’est ce que je veux, et quand il sera tout cela, quand il n’aura plus rien à désirer de tout ce qu’on envie, alors, je serai contente, et je disparaîtrai, et j’irai vivre dans quelque petite ville, bien loin, avec mes douze cents francs de rente. Ah! seulement je m’abonnerai aux journaux pour lire ce qu’on écrira de lui.
En ce moment, un bruit violent d’applaudissements, répété, répété encore, parvint jusqu'à la loge.
— Il a réussi! cria la mère en s'élançant.
Je la suivis. Folle de joie, elle allait par les coulisses, cherchant son fils. Les gens qu’elle rencontrait lui disaient : « Très bien, très bien, je vous félicite, c’est un grand succès! » Elle riait tout en courant. Elle criait : « Emmelin! Emmelin! où es-tu? » Mais elle ne le trouvait pas. Où pouvait-il s’être fourré? Enfin un
garçon de théâtre dit : « En sortant de scène, M. Emmelin a mis un paletot sur son costume, et il s’en est allé de ce côté, par le petit escalier...
— Seul?
— Non, avec une dame. »
J'étais tout près de la mère, je vis ses yeux s’enflammer d’un redoublement de joie et je l’entendis murmurer :
— Avec M,no de Portalègre, c’est sûr! elle sera venue le chercher. Faut-il qu’elle soit folle de lui, tout de même !
Mais le garçon de théâtre continuait :
— Avec une dame qui est restée sur le théâtre pendant toute la pièce. Je crois que c’est Mlle Léonie.
La mère poussa un cri qui fit accourir acteurs, machinistes, pompiers, et, toute raide, l’air d’une cataleptique, les yeuxdémesurément agrandis et pleins d’une épouvante désolée, elle se laissa choir, comme une planche s’abat, en râlant : « Perdu! C’est fini, il est perdu! »
Je n’ai pu regarder sans pitié cette vile et misérable femme qui, à sa façon, hélas! était une bonne mère.
AR1STE VINCELOT
Celui-ci est horrible ! et son infamie avérée, par lui-même avouée, se vautre et se complaît et rit dans une telle crapule que la plume, au moment de leportraire et de le dénoncer, hésite, n’ose pas, s’épouvante des mots qu'il faudra écrire ! L’observateur redoute de se pencher vers cette conscience-crapaud, dont les pustules, si elles crevaient, l’éclabousseraient d’ignominie. Et cependant, qui dont affirmerait — car nul ne sait la vérité intime des choses, car nul ne sait ce que serait devenue une vie si, dans le carrefour où le hasard sert de guide, elle eût choisi une voie plutôt qu’une autre voie — qui donc affirmerait que cette âme abominablement abjecte n’aurait pas pu être pure èt sublime ? Hélas tout est obscur; soyez plein de pitié en même temps que de mépris. A ce gredin, pour être un honnête homme, à ce lâche, pour être un
héros, il n’a sans doute manqué que d’avoir, à vingt ans, une blouse sur les épaules et un outil dans la main.
Demandez à la petite Léo, — - vous savez, celle qui est si gracieusement grasse et qui a aux lèvres un sourire de bonbon rose, toujours prêt à fondre, — demandez-lui à la petite Léo si elle connaît Ariste. « Tiens, parbleu ! il me doit toujours cinq cents francs que je lui ai prêtés pour payer son tailleur. » Interrogez Anatoline Meyer, qui est aux Bouffes après avoir débuté aux Folies-Marigny. « Ariste Vincelot? Il m’a volé une reconnaissance de bracelet, que je l’avais chargé de vendre à la marchande à la toilette de la rue de Châteaudün.» Adressez-vous à la grosse Constance Chaput, si grosse que, pour figurer dans une féerie, au Châtelet, elle a pu se servir du maillot qu’avait porté M. Dumaine dans un drame de Victorien Sardou. « Ariste ? si je le connais ? j’ai eu une toquade pour lui. Il venait jouer au besigue, dans ma loge, tous les soirs. Ce qu’il m’en a gagné, de pièces de cent sous ! » D’autres vous fourniront des renseignements analogues. Et la belle jeune femme, — est-elle belle? les échos de théâtre n’ont pas cessé de le dire;
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est-elle jeune? elle n’a pas cessé de le croire, — la belle jeune femme qui vient de vendre sept cent mille francs a un marchand de vins en gros l’hôtel que lui avait vendu, beaucoup moins cher, un ancien marchand de suifs douze fois millionnaire, ne manquera pas de vous répondre, car elle a de vives franchises : « Je l’ai eu pendant un mois, Ari'ste ! Une fois, il était sous le canapé, pendant que je causais avec le prince ; et il a profité de ça pour chiper dix louis dans le gilet de Son Altesse, qui était tombé sur le tapis. »
Elles diront vrai. Car, de tous les hommes que les hommes méprisent, Ariste Vincelot est le plus parfaitement méprisable ; et jamais une main honnête ne serre sa main, dans le monde si facile pourtant, ou si distrait, des journaux et des théâtres. Aucun métier, fût-il peu avouable ! Aucune fonction, fût-elle chimérique ! Il ne se donne même pas pour l’un des associés du marchand de billets qui a été condamné, le mois dernier, à deux ans, pour lélit d’usure; il n’a même pas écrit dans la petite gazette de musique dont le rédacteur en diof, naguère, pour avoir voulu faire «chanter» MUo Lucignol, de l’Opéra-Comique, a été roué le coups de canne par le comte Saratoff ; il l’insinue même pas qu’il sera secrétaire du héfttre d’opérette qu’un ancien directeur du
Concert-Rossini doit faire bâtir, dans six mois, sur les bords de la Bièvre. Ce qu’il est, il l’est ouvertement, ne veut pas de prétexte, dédaigne l’excuse, proclame sa bassesse avec un cynisme bon enfant, qui pouffe de rire et vous regarde en face. Oui, il vit avec les filles, et des filles, dans une ignominie contente et patente ! Toujours fourré, le soir, dans les coulisses des bouisbouis, assis sur les malles à costumes, il aide aux changements, conseille les décolletages, lit à haute voix les lettres qu’on apporte, donne des avis, s’empare des bouquets, — qu’il revend à la bouquetière ; c’est lui qui va chercher des moos, et il ne rend pas la monnaie ! A une heure du matin, il accompagne jusqu’au café du Helder, dans un fiacre qu’il payera sur les cent sous, celles qui sont attendues, ou ramène chez elles celles qui, cette nuit-là, rentrent seules, profite de cette solitude ! et dit carrément, le lendemain, en se faisant la raie devant la glace, qu’il sera flanqué à la porte de son hôtel s’il ne donne pas quarante francs avant midi. Puis, de bon matin, amant-factotum, il fait les courses, va porter un acompte chez l’huissier, — il en fait accepter la moitié, grâce à son éloquence, et se réserve l’autre moitié, naturellement ! — revient, ne montre pas le reçu,j déjeune après avoir aidé la cuisinière, s’offre
ARISTE VINCELOT
à monter dans la voiture où ne s’assoiraient même pas ceux qui l’ont payée, dit, avant d’arriver à la Cascade : « Prête-moi ton portemonnaie pour payer les consommations » , garde le porte-monnaie, même quand on le lui réclame, réussit à se faire demander vers six heures : « Tu dînes avec moi, hein ? » et, après le théâtre : « Eh bien ! est-ce que tu ne montes pas, grande bête ? »
Car elles ne se bornent pas à le tolérer, pauvres filles, elles l’aiment, à leur façon.
Non pas qu’il soit beau ! Il a quarante-cinq ans ; sa barbe et ses cheveux d’un roux terne, lui rampent sur la face par touffes bourrues, ses cheveux jusqu’aux sourcils, sa barbe jusqu’aux pommettes ; deux épaisses lèvres pâlies, pareilles à la bouche d’un nègre malade, crèvent sa peau briqueteuse, çà et là plus rouge, d’une rougeur de lie ; et sur ses gros yeux, salis de bile, très saillants, des stries de sang s’étirent et s’enchevêtrent comme des fils de safran sur des jaunes d’œufs. En outre, petit, lourd sans être gras, trapu, il se piète et se dandine dans une carrure populacière. Bref, « pas distingué ». Canaille, au contraire, et jovial, affectant des allures d’ancien faubourien qui a fait son éducation de viveur dans les cafés-concerts de banlieue, tenant du peintre en bâtiment et du
chanteur comique, il mêle de grosses grivoiseries et des scies au rire arsouillé des j dimanches avinés. Mais, à cause de cela même, il leur plaît, à ces filles ! Se souvenant des Dourlans et des Boule-Noire d’autrefois, tout pleins de saoûleries ; vaguement nostalgiques des premiers trottoirs, dans les rues qui montent, et des poussées libertines, parmi les engueulements, à la porte des marchands de vins, cela les allume de retrouver par lui, dans leur boudoir et malgré sa redingote, la grossièreté joyeuse des amoureux en bourgerons et des noces sous les tonnelles de mastroquets. Il leur parle au moins, lui, le langage qu’elles n’ont pas oublié, et les calembours qu’il fait, elles les comprennent ! Elles en ont eu vite assez, des gommeux, qui ne sont pas toujours bêtes, et des étrangers, qui sont souvent polis. Faire la fête avec un camarade qui leur ressemble, à la bonne heure ! Embêtants, les restaurants chics. C’est rudement bon de se griser avec du vin au litre.
A son ignominie, il se mêle du mystère. L’argent qu’il accepte, ou qu’il vole, qu’en fait-il ? Il porte des complets de quarânte-neüÈ francs, fume des cigares d’un sou, dîne dans
ARISTE VINCELOT
des crémeries quand Anatoline ou Constance ne l’emmènent pas chez Bignon. Est-il avare, le gredin? Est-ce qu’il thésaurise, l’infâme? Un jour, peut-être, on apprendra qu’il a des rentes. Une chose plus étrange encore que sa pauvreté, ou sa ladrerie, c’est la tristesse dans laquelle, parfois, il tombe tout à coup. Brusquement, au milieu de ses gros rires ou de ses histoires grasses de voyou en belle humeur, à table ou dans des loges toutes flambantes de gaz, ou sur les oreillers de dentelles, il se tait, détourne la tête, laisse tomber ses bras, inerte ; sa lèvre pend, comme découragée des vils propos et des baisers plus vils; et ses gros yeux gouailleurs s’attendrissent, humides, avec l’air de suivre au loin une vision charmante et pure, apparue et disparue...
Le mois dernier, un soir, — un soir rosé et flair de printemps, — quelqu’un qui passait lans une rue de banlieue, s’arrêta, charmé, levant le petit jardin d’une maisonnette en briques. Derrière la grille, à travers les branches d’un seul acacia, qui pendaient, fleurissantes, et où s’endormaient des batteries de noineaux, on voyait pâlir la rougeur de étroite façade escaladée des vignes folles
et trembler, d’une lueur d’or, les vitres. Une calme demeure, qui s’écarte, comme timide, dans le faubourg lointain où montait l’ombre, où s’atténuaient les bruits. Mais ce n’était ni la maison paisible, ni le jardinet chantant et fleuri que le passant regardait surtout. Là, devant le perron, que décoraient deux plantes grasses évasées dans des pots de faïence bleue, une famille, — la femme, le mari et trois petits enfants, — prenait le frais, autour d’un table de fer peint en jaune de rotin, les têtes penchées l’une vers l’autre, parlant bas, avec des rires doux, qui, par instants, s'envolaient plus vite. Le mari tournait le dos à la grille; mais celui qui regardait put voir que la mère était encore jeune et jolie, avec ses fraîches joues un peu rosées de sang, avec ses grands yeux bleus, clairs, honnêtes, qui souriaient; et les trois enfants gras et rougeauds, sous leurs boucles blondes, mêlées, ouvrant toutes grandes leurs petites bouches, — extasiés sans doute à quelque récit du père, — étaient comme dans les tableaux de sainteté ces faces de chérubins qui s’inclinent pour entendre sainte Cécile jouer du violoncelle. Le passant fut pris d’une profonde et délicate mélancolie. Devant ce ménage heureux, — d’ouvriers aisés, peut-être, ou de petits bourgeois, car la robe de la femme,
ARISTE VINCELOT
.à peine élégante, mais neuve, était en grêle soie mince, et les enfants avaient des tabliers d’école, — devant cette paix, devant cette joie tendre et sereine, abrités là, si près de la ville, et si loin, il se sentit, ce Parisien, plein du regret des heures vainement dépensées et du remords des faux plaisirs. Et longtemps, bien longtemps, — car la famille, dans le jardin, ne s’occupait que d’elle-même, — il les contempla, les enviant, lui, triste et tourmenté, ces tranquilles, ces heureux.
Il frissonna et recula vivement.
Le mari s’était levé, s’avançait vers la grille... C’était Ariste Vincelot.
Oh! était-ce possible? Ariste, habitué des coulisses dans les théâtres à maillots, venait dans cette maison, y logeait peut-être ? Ariste, amant payé des figurantes de féeries, avait cette femme et ces enfants ? Le passant, qui s’était vivement écarté, regardait toujours, le dos appuyé à la muraille, tournant les yeux seulement. Il ne s’était pas trompé ! Alors, il se rappela que l’on avait parlé, en effet, lu mariage d’Ariste avec on ne savait qui, autrefois, et, grâce à ce souvenir, il eut, dans une clarté rapide, le soupçon de l’extraordinaire et effrayante vérité.
Cependant Ariste, presque à genoux devant a grille, serrait contre sa poitrine les trois
têtes unies de ses petits enfants ; il les baisait dans les cheveux, passionnément, ayant les yeux luisants d’heureuses larmes, mêlant à ses baisers des bavardages et des rires; et la mère disait, d’une voix triste et douce :
— Comme c’est ennuyeux que tu viennes si rarement et que tu t’en retournes si vite ! Je le déteste, ce bureau qui te prend toutes tes journées et -tes nuits aussi, bien souvent. Est-ce que tu ne. pourrais pas trouver un autre emploi, dis ?
Il frémit visiblement, comme sous un coup de vent froid, répondit : «Non, c’est la seule place qui me convienne, je n’en trouverai pas d’autre» ; embrassa encore ses enfants, sauta au cou de sa femme, et s’éloigna rapidement. Quand celui qui avait assisté à cette scène le rejoignit au bas de la longue rue, Ariste montait dans un fiacre en criant au cocher : « Au théâtre des Fantaisies-Parisiennes ! » En ce moment, un ouvrier passait, revenant de l’atelier, les outils dans un sac de cuir, sur l’épaule. Il entendit l’adresse donnée au cocher. Il ricana et dit : « Bon ! encore un propre à rien qui va se donner du bon temps. » L’ouvrier se trompait. Ariste Vincelot allait à son travail.
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C’était à la Comédie-Française, l’un de ces derniers mardis, au moment où Got s’écrie : « Hélas ! mon pauvre argent, mon pauvre argent, mon cher ami, on m’a privé de toi! et puisque tu m’es enlevé, j’ai perdu mon support, ma consolation ma joie : tout est fini pour moi et je n’ai plus que faire au monde... Je veux aller quérir la justice, et faire donner la question à toute la maison : à servantes, à valets, à fils, à fille, et à moi aussi. »
La belle Mme de Hansfeld, — à ce propos, vous savez qu’elle n’est pas allemande, quoique si grassement blonde? hollandaise, tout au plus, et bien peu, juste assez pour avoir, en se montrant parisienne, le bon goût de le faire exprès ; — la belle Mme de Hansfeld se renversa si vivement sur le dossier de son fanteuil que le revers de mon gant qui se trouvait là par aventure fut tout blanc et tout
doré à cause de la poudre de riz qu’elle se met dans le dos et de la poudre de safran qu’elle se met à la nuque. « Harpagon est impossible , et votre Molière ne sait ce qu’il dit ! .murmura-t-elle en avançant les lèvres dans une moue de grosse rose. Est-il un homme qui sacrifierait toutes ses tendresses pour les yeux d’or d’une cassette? » Et' en même temps, elle frappait la paume charnue de sa main gauche du bout d’un éventail tout emplumé de marabouts, qui fît en se fermant le bruit d’une volée d’oiseaux qui se pose.
Mm6 de Hansfeld a d’excellentes raisons pour nier l’avarice. Son mari — un des plus riches banquiers du monde, celui qui prêta, l’an dernier, de la main à la main, quatorze millions de florins à l’oncle du roi de Thuringe — a dû se séparer d’elle, judiciairement, car elle l’aurait ruiné ! Au commencement de chaque année, il lui envoie une somme que le parlement d’une monarchie constitutionnelle hésiterait à voter comme liste civile d’une reine ; elle trouve que c'est assez, pour quelques semaines. Une fois qu’un usurier — car elle emprunte avec frénésie — lui avait remis, le matin, vingt mille francs, il lui resta cinq cents francs le soir, et elle se souvint seulement d’avoir acheté chez Barbedienne un émail de quinze louis et un bouquet de vio-
HILAIRE FLORENT
lettes de dix sous à l’une des petites bouquetières qui courent après les voitures au Bois. C’est elle qui, en regardant, rue de la Paix, un diamant d’une valeur presque égale à celle du Régent, disait avec un soupir : « On en aurait tout à fait envie, s’il coûtait un peu plus cher! » Et son besoin ingénu de dépenses ne se borne pas — tel est le méchant bruit qui court — à jeter l’or par poignées ; on chuchote qu’elle se laisse aller parfois à des libéralités plus personnelles ; que son registre d’amours est aussi follement tenu que son carnet d’affaires ; que, par amour de donner, ma foi, elle se donne. Calomnies, j’en jurerais. Mais il est certain qu’à l’Opéra, où son bel embonpoint de neige à demi-fondue, hors du corsage bas, s’offre sans aucune restriction de tulle ni de blonde, et dans les bals travestis, où la franchise de ses maillots ne refuse rien à l’admiration, elle se montre généreuse d’ellemême jusqu’à la plus exubérante prodigalité.
— Madame, lui dis-je, de toutes les passions qui peuvent maîtriser les âmes, même les plus hautes et les plus pures, hélas ! il n’en est pas de plus férocement jalouse, de plus égoïstement dominatrice que la Lésine. Vous connaissez Hilaire Florent ?
— Oui, je crois, dit-elle. J’ai entendu ce nom. Un savant, n’est-ce pas?
— Uii savant prodigieux, inouï, inconcevable, une bibliothèque' faite homme et dont vingt bibliophiles acharnés, travaillant vingt heures par jour pendant vingt ans, n’achèveraient pas le catalogue. Nommez Hilaire Florent : « By God ! » s’écrie Darwin, « Sapernient ! » bougonne Hæckel et M. Pasteur dit : « Ah ! diable ! » Archéologue, c’est certain, géologue, cela va sans dire, chimiste, parbleu ! mathématicien, eh ! sans doute ! astronome, comment donc ! il est savant si naturellement — car tout est don ! — qu’à l’âge où les autres enfants commencent à bégayer la première déclinaison latine, il avait appris déjà tout ce que l’on sait, et savait, sans l’avoir appris, tout ce qu’on ignore ! Même ce que les plus minutieux esprits jugeraient inutile de rechercher, il le sait, par coquetterie ; même ce que les âmes visionnaires ne tenteraient pas de deviner, il le sait, par orgueil. Combien il y avait de poils sous l’aile membraneuse du ptérodactyle, et de combien de pouces sera longue, aux époques futures, la queue de l’homme de Fourier ; si le crâne trouvé à Cromagno fut fendu par une hache de silex pyromaque ou de silex molaire, si les canons employés dans la dernière guerre européenne, vers l’année 3927, porteront à quatre-vingt mille mètres ou à soixante-dix-
HILAIRE FLORENT
neuf mille seulement ; en combien de journées les Phéniciens, sur leurs barques à voiles, doublèrent le cap le plus méridional de 1 obscure Afrique, en combien de minutes les aéroscaphes-express, prochainement, fe- , ront l’étincelante traversée de Sirius à Orion ; à quelle effigie étaient les pièces d’or que le roi Z eus fît pleuvoir sur Danae ; en quel lieu les tempêtes ont balayé l’une des sandales d’Empédocle rejetées par le cratère, car on n a jamais retrouvé que celle du pied gauche; comment se nommaient les douze vachères qui formaient des rondes autour de Criçhna, le dieu noir, et les douze cents concubines des rois mages qui vinrent saluer le dieu blond Jésus , et aussi dans quelle terre encore innommée, sur quelle roche aride et toute battue d’éclairs, le dernier homme et la dernière femme, parmi l’effondrement des univers, échangeront le baiser suprême, il le sait! baire delor, diriger les ballons, éterniser la vie humaine seraient, pour lui, des résultats médiocres qu’il obtiendrait en se jouant, si telle était sa fantaisie, — mais il porte une âme à qui suffit l’orgueil de la possibilité et qui méprise le néant de la réalisation ! Pour ce qui est des langages humains, tous ceux qu’on a parlés, qu’on parle, qu’on parlera, lui sont à tel point familiers qu’il a pu écrire un
nouveau chant du Ramayana, — car il manquait trente mille vers à ce poème, — qu’il a célébré en strophes saphiques généralement attribuées à Moskos les tendresses d’Erynnis, de Mytylène, pour Lysistrata, deMilet, et que, le matin, en faisant le nœud de sa cravate, il fredonne une chanson que chanteront, en l’an douze cent de l’ère de Balder, les pêcheurs de morses et les chasseurs de pétrels d’un archipel polaire encore en formation dans la profondeur des océans de glace.
— Assez, assez! vous moquez-vous de moi? On m’a parlé de votre Hilaire Florent. Quelqu’un qui sait le grec, voila tout. Et je le vois d’ici : chauve ou les cheveux d’un gris sale, qui se recroquevillent, maigre, chétif, ratatiné, avec des gestes de ressorts, l’œil petit, clignotant, une lèvre blanche qui tremble, du tabac au nez, de l’encre aux ongles...
— Madame ! il est plus beau qu’une jeune femme ou qu’un dieu adolescent. A trente ans, il en paraît seize. Son visage, où la bouche a la cruauté souriante d’une rose rouge, est fait d’une chair aussi blanche et aussi fraîche que le mica de la neige et la pulpe du gardénia. Le bleu pur de ses yeux est celui d’un lac où même une vierge ne se serait jamais mirée ; et, en dépit de la mode inepte qui transforme les chevelures humaines en
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brosses à faire reluire les souliers, il laisse croître impudemment, oui, jusqu’au collet de sa redingote qui s’étonne, ses nobles cheveux en boucles qui enveloppent sa tête adorable ' d éphebe d une gloire d’or rose, fauve et vert !
— Comment ? il est beau, et il sait le grec ?
Il le sait, comme Adonis ! Et à cet homme que divinise la double omnipotence du savoir et universel de la parfaite beauté, les volontés célestes, jalouses de compléter leur œuvre, ont accordé encore, pour qu’il vécût dans une perpétuelle extase, le sens intime et tendre des rythmes, des sons, des lignes ; elles lui ont donné la bravoure éperdue, — il a eu quatre duels charmants et fous, pour deux femmes insultées dans la rue, qu’il ne connaissait pas, — car il eût été absurde qu’étant tout ce qu’il était, il ne fût pas un héros! Enfin, pour qu’il fut respecté par la foule autant qu adoré par 1 élite, il a reçu des Providences — la richesse ! Poète, il serait François Coppée; musicien, Massenet ; peintre, Puvis de Chavannes ; vienne une guerre, les vieux colonels s’étonneront de ce volontaire intrépide ; et il possède quatre fermes en Normandie, trois côtes vineuses en Gascogne, un hôtel aux Champs-Elysées et cinq maisons à six étages, avenue de l’Opéra.
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— Mais votre ami ést un être miraculeux !
— Oui.
— Et savez-vous bien que, si vous n’exagérez pas, M. Hilaire Florent — vous me le présenterez ? — doit être fort aimé. . .
— Des femmes ? Idolâtré. Mais, lui,, il n’en avait jamais aimé aucune! Son âme est inelfablement pure, autant .que son visage est beau. C’est cette âme qu’il a dans les yeux, et qui est si bleue. Affamé d’idéal, idéal lui-même, les filles à peine belles qui se vendent et ne valent pas qu’on les achète, lui donnent la nausée, et même parmi les vierges, où donc trouver une fiancée digne de lui, puisqu’à présent, en effet, la plus ingénue des pensionnaires pouffe de rire quand son petit cousin lui jette un billet d’amour par-dessus le mur du couvent, et cache sous son oreiller la photographie d’un ténor ou d’un gymnaste, à moins qu’elle ne s’endorme sans même rêver à mal, ce qui est plus abominable encore ! Donc il s’était résigné à la solitude, et, ravi des seules chimères, il aimait les pâles visions féminines dont les longues robes de nuée b missent dans le rythme des poèmes, et qui ont pour belles lèvres sonores la double rime des distiques, où les déesses qui resplendissent comme des étoiles blanches dans les ciels des mythologie^ ! Un jour, pourtant...
HILAIRE FLORENT
— Ah ! enfin !
— Oui, un jour il fut pris au cœur, comme sous une serre, par un amour cruel, jaloux, irrésistible. La passion l’empoigna, l’étreignit, ne le lâcha point. Il comprit que c’en était fait, qu’il ne s’appartenait plus, que, tout entier, son corps de dieu, son âme d’ange, et sa science, et sa beauté, et son génie, et sa bravoure, il était en proie, sans repos, pour toujours, au sourire d’une femme.
— Quelle femme ?
— Une ouvrière. Une modiste, qui, pour être tout proche de son magasin, avait loué une mansarde dans l’une des maisons d’Hilaire Florent, où il habitait lui-même.
— Comment ? Une grisette ?
— N’importe, puisqu’elle ressemblait (car rien n’est impossible à une Parisienne !) aux héroïnes adorables des poèmes et aux resplendissantes Immortelles.
— Oui, parmi ces petites, il y en a qui ne sont point laides. Hilaire Florent fut heureux ?
— Épouvantablement malheureux, madame ! Écoutez. Un soir, il vint chez moi. Il était méconnaissable. Amaigri, tremblant comme un fiévreux, les cheveux défaits, les yeux éteints, sa bouche, naguère si rose, exsangue, il me fit peur. Je courus à lui, je l’in-
terrogeai, le croyant malade, malade à mourir. Ce fut alors qu’il m’expliqua tout, pour la première fois. Depuis six mois entiers, — vous entendez bien, six mois ! — il souffrait à cause de cette femme qu’il apercevait deux fois par jour seulement, le matin, quand elle allait à l’atelier, le soir, quand elle en revenait, et à qui il n’avait jamais adressé une parole ! « Vois-tu, me dit-il, celle que j’attendais, sans oser l’espérer, celle qui m’était due, la sœur de mon âme, la fiancée de mon rêve, c’est elle, je le sens, j’en suis sûr, c’est elle, elle, elle ! Si elle ne m’aime pas, je me tuerai, car, en vérité, la mort me sera plus douce que cette vie, où j’agonise avec un vautour au cœur ! » Et il se jeta dans mes bras en sanglotant comme une mère do’nt le fils unique vient de trépasser. Sa douleur me mit les larmes aux yeux. Donc, en ce temps de caprices étourdis et de banales amours, je rencontrais un sentiment sincère, profond, exclusif, absolu ! J’avais toujours aimé Hilaire Florent, je mépris à l’aimer davantage. Mais il importait avant tout de le consoler de lui rendre l’espoir. Voyons, voyons, tout n’était pas désespéré, que diable ! Elle l’aimerait, certainement ! Pourquoi, jusqu’à présent, n’avait-il pas osé lui parler ? il aurait dû se déclarer sans retard. Elle ne pouvait pourtant
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pas se jeter à la tête d'un inconnu! Aussi, puisqu elle logeait chez lui, — c’était une heureuse chance, cela ! — Il fallait qu’il lui rendit visite, dès le lendemain, sous un prétexte facile à trouver, qu’il lui fit la cour... Hilaire Florent leva ses grands yeux bleus tout dévorés de pleurs, et, la voix entrecoupée de déchirants sanglots : « •*— Oui, oui j’avais bien songé à cela, dit-il, mais, si je lui fais la cour, elle en profitera peut-être pour ne pas payer son terme ! »
MADEMOISELLE ZULEIKA
Rien ne grise plus abominablement qu’un verre de genièvre nouveau, bu d’un seul trait, après une longue course au soleil, dans quelque auberge rose et noire du Tyrol, qui s’accroche au flanc de la côte avec un air de tomber, et laisse pendre jusque sur la route le lierre et les houblons de son toit en longues chevelures.
Après le troisième verre, mon compagnon de route considéra dans la fumée âcre du sapin mouillé les buveurs attablés autour de nous, — faces larges et grasses, impassibles, qui, sous un chapeau gris où s’érige une plume d’or vert, fument de longues pipes blanches où l’on voit la ressemblance de Judic en baladinc espagnole, — huma l’odeur des jambons suspend us, et, les coudes sur la table, s éciia sans transition :
— Notre ennemi, ce n’esl pas notre maître.
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c’est notre maîtresse ! Comment s’appelle votre Dalilah? Je n’en sais rien, n’importe, vous êtes Samson. Pendant que vous dormez auprès d’elle, elle aiguise ses ciseaux en silence, sur la pierre dé son coeur. Ne souriez pas de cette métaphore ! C’est le cœur des femmes, et non leur sein, qui est d’albâtre . Tout mal vient d’elles ! Nous sommes les loups mangés par ces agneaux. La méchanceté féminine est ubiquiste et éternelle. Hélène a perdu Troie, et Sita l’île de Ceylan, comme Lola a failli perdre Munich et Lolo la Banque de Belgique. Depuis Sémiramis, la colombe au bec de fer, — pour ne pas remonter trop haut dans l’histoire, — jusqu’à Mlle Rissler aîné, la femme a toujours été pareille à elle-même ; il y a peu de différence entre la fonction de Mlle Anatoline souriant, sous le zinc des palmiers de Mabille, aux avoués de province ou à ces jeunes fils de famille que Suzanne Lagier a nommés les petits « fils publics » et la fonction de Cléopâtre , qui , sous les palmiers d’émeraude des jardins d’Alexandrie, laissait venir à elle les beaux esclaves nubiens ; l’une lève, l’autre élève; résultat identique : l’homme retombe, brisé.
— Vous êtes gris ? lui dis-je.
— Pas encore, répondit-il.
Et il continua :
— Je ne tiens pas pour un homme fort celui qui pourrait soutenir un monde comme Atlas, ou trois mondes comme la tortue hindoue ; je n’admire qu’avec des réserves Milon qui d’un bœuf vivant se faisait un pardessus, et l’athlète qui a promis de faire trois fois le tour du Jardin d’acclimatation en portant le grand éléphant surchargé de vingt-quatre bébés, de dix bonnes d’enfants et d’un nombre égal de militaires. L’homme vraiment fort est celui qui reste debout sous cette chose légère, fugace, impondérable, qu’on appelle le sourire d’une femme ; cette femme fut-elle la fille de sa concierge ou la cousine de son porteur d’eau.
« Naguère la lutte était possible. La femme avait une arme douce et cruelle, la coquetterie, mais il y avait moyen de s’en défendre. A la coquetterie, l’homme ripostait par l’impertinence. Célimène était bien sûre qu’elle aurait toujours raison d’Alceste ; il était farouche et franc, il s’y prenait mal, le pauvre homme ; mais les Marquis étaient des adversaires redoutables ! Ils se montraient frivoles et vains comme elles. Etre presque une femme, bon moyen de vaincre la femme. Comment faire pour torturer un aimable gentilhomme qui, à l’heure du rendez-vous s’inquiétait cent fois plus des boucles de sa perruque que des cheveux de son amie, et s’efforçait,
MADEMOISELLE ZULEÏKA
en tombant à genoux, do ne pas gâter les dentelles de son haut-de-chausses ? Par malheur, la lutte a changé de caractère. Comme on a imaginé le canon Krupp après la mitrailleuse, la femme, après la coquetterie, a inventé la fïirtation.
« Ceci, c’est formidable. La coquetterie s’adressait à l’esprit, au cœur ; la fïirtation, sans ambages, carrément, attaque les sens de l’homme ; résiste, si tu peux, pauvre diable ! « Vois mes bras, mes épaules, — la pleine chair sous la pleine lumière ! » La femme ose tout pour conquérir ; la soie des robes, parmi la nappe, après les truffes et le champagne, recherche le drap des pantalons ; le bout du soulier agace la pointe de la botte; tandis que, sur la table, l’inclination languissante des bustes dévoile les mystères chauds et moites des corsages qui bâillent. Et pourquoi s’offrent-elles ainsi ? pour se refuser. « Tiens, prends donç !... Non, tu ne l’auras pas.» Vous savez ce qu’on éprouve? Une envie de les étrangler. Mais l’étranglement, dans certains salons, ne serait pas admis. Il fallait trouver autre chose.
— Vous l’avez trouvé?
— Parfaitement. L’impertinence suffisait pour répliquer à la coquetterie, à la fïirtation il faut répondre par...
Il hésitait.
— Eh bien?' lui dis-je.
— Eh bien, par l’impudence ! Elles s’offrent? Prenons-lcs. Tout à coup. Des dents et des ongles. Non pas durant un dîner ou dans un bal, — cette conduite pourrait nous faire remarquer, et il convient d éviter le scandale, — mais chez elle, le lendemain ou le surlendemain, pendant l’une de ces visites intimes, où souvent elles se plaisent à nous pousser à bout par des déshabillés pervers. Vous avez vu dans les ménageries des lions affamés bondir vers les viandes étalées ? Suivons cet exemple. Je vous propose de fonder une société mutuelle d’assurance contre la barbarie de la üirtation.
Peste ! dis-je, vos procédés sont vifs
et dangereux.
Croyez-vous ? raisonnons. De deux choses
l’une : la flirteuse sonnera, ou elle ne sonnera pas. Si elle ne sonne pas, tout est pour le mieux dans le plus discret des boudoiis.
— Et si elle sonne ?
Le valet de chambre entrera et vous serez flanqué à la porte. Mais la flirteuse, terrifiée par la leçon sévère que vous lui aurez infligée, hésitera peut-être à recommencer avec” d’autres son infernal manège, et vous aurez sauvé de la rage ou du désespoir ull
MADEMOISÉLTjË Ztff.EÏKA 139
nombre considérable de braves et francs garçons !
A ce point de mon récit, je voudrais trouver une formule de serment qui n’eût jamais été trahi, pour persuader à mes lectrices que je n’ai rien de commun avec le héros de cette historiette ; sa théorie me semble monstrueuse, — le nihilisme de l’amour ! — et si je me suis hasardé à l’exposer, c’est uniquement dans la crainte qu’un autre s’y employât avec une grâce que je n’ai point : ce qui aurait pu la faire paraître moins détestable. Je me compromets dans l’intérêt de la morale.
Il poursuivit :
— J’ai essayé. J’étais venu à Weimar, — du temps où l’on allait en Allemagne, — pour entendre les drames lyriques de Richard Wagner. Vous connaissez Weimar ? une ville qui est une forêt de roses.
« Je fus présenté à Mlle Zuleïka Cohen.
Cohen parce qu’elle était née dans le quartier juif de Francfort ; Zuleïka parce qu’elle était la lîlle d’un poète persan.
« Ce poète persan était allemand comme le vin du Rhin. Mais il avait imaginé de traduire Ferdusi ou Keyam, je ne sais plus lequel. De là, une grande célébrité. Chez les compatriotes de Gœthe, il n’est pas très difficile d’être excessivement original. Dire à une
femme : « Ma Leïla ! » c’est déjà du dernier galant; et ceux qui appellent le rossignol Bulbul, passent pour des espèces de prodiges.
« Quant à Zuleïka Cohen, c’était un monstre.
« Dix-sept ans, un peu trop grasse, un peu trop ronde, des joues roses qui veulent qu’on les morde, une bouche qui crève comme une grosse fraise mûre, des yeux couleur d’eau-devie brûlée; et, autour de cette petite face chaude et pleine, suant des parfums de chair, des cheveux châtains, presque bruns, roux par place, se tordaient, s’éparpillaient, volaient, faisant songer à je ne sais quelle auréole de diablesse, toute fripée de baisers.
« Parmi des hommes, le soir, après le souper dans la salle commune à l’hôtel du Prince- Charles, elle était terrible, même en présence de son père.
« En jupe courte (car elle profitait de ce qui lui restait d’enfance pour montrer des jambes faites comme celles d’Arthémis, le mollet plus gros seulement), épanouissant hors d’un corsage de mousseline (dame, une jeune fille ! ) les rondeurs dures de son buste, qui luisaient, un peu mouillées, elle allait, venait, courait, souriait à celui-ci près des lèvres, regardait celui-là près des yeux, et jetait à tous, comme un irritant défi, des approches de peau,
MADEMOISELLE ZULEÏKA
des bouffées de chaleurs intimes. Avez-vous vu, dans quelque baraque de foire, un jongleur qui fait virer à la fois une vingtaine d’assiettes sur une table, s’empresser de l’une à l’autre, sans cesse, pour ne pas leur permettre un seul instant d’arrêt? Ce que le jongleur faisait aux assiettes, Zuleïka nous le faisait, à nous! et tous, charmés, extasiés, affolés, torturés, nous haletions, nous frémissions, sans trêve, sans fin. Une fois, Dieu me damne ! elle s’assit sur mes genoux comme une enfant qui joue et me pouffa de rire dans la barbe.
« C’en était trop.
« Le lendemain, on répétait le Vaisseau Fantôme ; je m’assis à côté de Zuleïka, dans la salle presque obscure.
« C’était le matin, n’importe! décolletée comme pour un bal, et se penchant, et levant un peu sa jupe courte, — plus courte encore, — pour appuyer ses petits pieds au rebord d’une stalle, elle riait tout près de moi, babillait, remuait, s’approchait, se frottait, s’offrait... — un chaud frétillement de grâces qui vous dit : « Eh bien ! tu ne veux pas ? »
« Je laissai tomber ma lorgnette à côté d’elle, et je mis beaucoup de temps à la ramasser.
« Elle poussa un cri, puis elle se tut, cacha
ses pieds sous sa jupe, agrafa son corsage, car il était dégrafé ! ferma les yeux à demi, se rencoigna dans sa stalle.
— Elle était vaincue ! m’écriai-je.
— Oui.
— Et le soir, après le souper, elle fut tout à fait modeste ? une robe longue ? un corsage montant ?
Mon compagnon hésitait à répondre.
— Le respect de la vérité m’oblige à dire, avoua-t-il enfin, que, le soir, elle fut plus impertinente que la veille et plus décolletée que jamais.
Je m’écriai en riant :
— C’est que votre moyen ne vaut rien !
— Non, dit-il gravement, c’est que j’avais été trop réservé.
ADRIENNE
Samedi, à la Comédie-Française, après le second acte de Jean Baudry , le bruit s’est répandu tout à coup, courant de fauteuil en fauteuil et montant des fauteuils aux loges, que l’on venait de trouver Vincent Mickel pendu dans sa chambre, une cravate rose au cou. On s’émut, on s’étonna même. L’étonnement, à Paris, est plus rare que l’émotion. Comment? c’était possible? c’était vrai? Vincent Mickel s’était tué ? pourquoi ? à quel propos? Jeune, — trente ans, — déjà célèbre, — une médaille au dernier Salon, — et libre, — vingt mille francs de rente, — il avait en outre, — il ne disait pas, mais on le savait, — l’inappréciable joie d’avoir offert toute son âme, sans qu’on la refusât, à la plus enviable des belles jeunes femmes. Cet acte de désespoir, au milieu de tant de bonheurs, stupéfiait; rien, dans une telle existence, n’expliquait
une telle mort. Quelques hommes, au Foyer, qui avaient été les camarades de Vincent Mickel, se remémoraient à voix basse sa nature inquiète, si ardemment éprise de l’Exquis et du Parfait, que les tares du Beau humain décourageaient outre mesure, sa nervosité toujours sur le qui-vive comme celle des convalescents, et que la moindre secousse ébranlait parfois d’un tremblement hystérique ; on l’avait vu pleurer à chaudes larmes, soudain, sans raison apparente ; tout son être avait la sensitivité de ces oreilles de musicien, que tourmente et exaspère jusqu’à la plus aiguë souffrance la seule appréhension d’une fausse note possible. De pareils souvenirs pouvaient donner lieu à des suppositions sans doute, mais vagues et sans preuves. Aucun fait connu, nulle certitude possible. Aujourd’hui encore, deux jours après les funérailles, la cause de ce suicide est un obscur mystère. Pourtant j’ai cru la découvrir dans une histoire que l’on m’a contée et que je dirai à mon tour.
Vincent Mickel s’ennuyait dans une petite ville du Midi de la France — peu importe laquelle — tandis que Mme Adrienne de G... s’ennuyait en Angleterre auprès d’un parent malade; elle était partie à l’improviste, et, pendant cette absence, il n’avait pas voulu rester à Paris ; croyant qu’il souffrirait moins
ADRIENNK
de ne pas la voir, là où il n’avait pas coutume de la voir, et que, sans elle, hélas! il se sentirait moins seul dans une ville où ils n’avaient jamais été ensemble. Mais avec quelle angoisse de toutes les heures, de toutes les minutes, relisant du matin au soir de chers billets parfumés, baisant du soir au matin la frêle miniature dans son écrin de peluche rose — il attendait l’instant de l’ineffable revoir ! Une lettre arriva enfin. Quatre mots : « Je suis à Paris. » Il eut le cœur tout serré. Une lettre? Pourquoi une lettre ? C’est si lent, la poste. Est -ce qu’Adrienne n’aurait pas pu le prévenir par dépêche ? Ils se seraient retrouvés un jour plus tôt. Cela n’est donc rien quelques heures d’ivresse gagnée ? Ah ! elles sont bien indifférentes, les femmes, même celles qui aiment. Mais n’importe, elle revenue, tout était bien. Il n’eut pas besoin de faire sa malle ; elle était toujours prête, en prévoyance de la bonne nouvelle ; et, l’ayant mise sur son épaule, — est-ce qu’on a le temps d’appeler un commissionnaire ? — il descendit rapidement, se jeta dans une voiture. Quand il fut devant la gare, le train venait de partir. Il poussa un cri de rage et se mordit les poings. Il lui faudrait attendre le prochain express. Attendre ! pendant qu’elle attendait! Il tomba assis sur sa malle, et resta là, les bras ballants, consterné.
Par bonheur, il se souvint que le train, de la ville à la station voisine, gravissait une côte très longue, très rude, et marchait, par conséquent, avec' une certaine lenteur. Il devancerait, le train ! Comment? il ne savait pas encore, mais il imaginerait bien un moyen, parbleu ! Il laissa son bagage, courut aux alentours de la gare, de porte en porte, s’informant ; une idée lui était venue : trouver, non pas une voiture, — aucun cocher n’aurait consentit à l’indispensable vitesse, — mais un cheval. Un boucher lui dit : J’en ai un. Une lourde bête, basse, vieille poussive. N’importe, il l’acheta, la fit seller tant bien que mal, sauta dessus, et partit, enlevant dans un pesant galop le cheval stupéfait dont à grands coups de talon il défonçait le ventre en un bruit de grosse caisse. Comme la nuit montait, il se serait égaré peut-être à travers la campagne inconnue. Mais il gagna la haie qui longe le chemin de fer, ne s’écarta pas de la voie. Ce fut une course harassante et grotesque. A chaque mouvement qu’il faisait pour maintenir sa monture au galop, il en soulevait vraiment tout le poids. Et il n’arriverait pas à temps, peut-être ! Elle était si lente, cette bête. Oh ! il la crèverait, mais il arriverait. Plus fort, toujours plus fort, il la frappait, geignant, souillant, suant. 11 arriva! le train
ADRIENNE
était en gare, la locomotive sifflait, une cloche tinta. « Trop tard! » cria un employé. Allons donc! Vincent Mickel escalada la barrière, bouscula 1 homme, s’élança dans un wagon, et tomba dans un coin, rompu.
Mais quelle joie dans l’âme! Sûrement, il verrait Adrienne, demain. Quelle heure étaitil ( Il tira sa montre. Neuf heures. Le train serait à Paris à midi' quarante. Ainsi, dans seize heures — vingt minutes pour la course en fiacre, — il la tiendrait dans ses bras,
1 adorable bien-aimée. Et plus rien ne pouvait empêcher cela, désormais! Comme il se trouvait seul dans la voiture, il s’étendit, pour dormir, s il pouvait, sachant bien qu’endormi il rêverait d elle. Le sommeil ne vint pas. Est-ce qu on dort quand le souvenir et l’espoir vous chuchotent à 1 oreille leur délicieuse chanson ? Les yeux fermés, il la voyait, toute. La fraîche bouche rose où les baisers pépient comme des oiselets au nid, les bleus yeux doux, — il leva un peu la paupière pour regarder si les étoiles étaient aussi douces que vos yeux, Adrienne !
et le cou charmant et grêle où elle a coutume de nouer une cravate rose, il les voyait i travers la rêverie obscure de ses cils. Puis, juand le jour se leva, — le jour ! le jour ! dans sept heures il serait à Paris ! — elle lui apaarut, endormie encore, une joue dans la
main, le front sur les ondes lourdes de ses cheveux répandus, dans la chère chambre close tout imprégnée d’elle, où le premier rayon pâle qui glisse entre les rideaux éteint d’une blancheur l’œil clignotant de la veilleuse. Oh! quelques heures encore, — et il entrerait dans cette chambre, lui, et, s’agenouillant, les bras
tendus Une formidable secousse, dans un
fracas soudain de cloisons effondrées et d’affreuses clameurs, le précipita contre la portière défoncée, et, sans savoir comment cela s’était fait, il se trouva couché sur le dos dans la boue d’un ravin, tandis que, autour de lui, avec des sursauts d’épouvante et des criailleries d’effroi, allaient, venaient, couraient, effarés, échevelés, des hommes et des femmes ; une vieille, prosternée sur la voie, levait le cou, et hurlait au ciel, effroyablement.
Il se releva. Il se tâta. Sain et sauf. Par une sorte de miracle, l’accident, — une rencontre de trains, — n’avait fait aucune victime; les voyageurs les plus endommagés en seraient quittes pour quelques contusions. Mais son désastre, à lui, était complet, puisque la locomotive ne pourrait pas se remettre en route, puisqu’il ne verrait pas Adrienne aujourd’hui ! Sur une hauteur, à gauche, s’élevait une ville ; il s’élança à travers les terres labourées, enjambant les ruisseaux, sautant les fossés,
ADRIENNE
gravit une côte, traversa une place toute pavoisée de drapeaux, se trouva dans la gare, devant le guichet... Pas de train pour Paris avant une heure du matin.
Il fallut bien se résigner, hélas ! Ce n’est ni à pied, ni à cheval, ni en voiture, que l’on peut franchir en quelques heures une distance de quatre-vingts kilomètres. La rage au cœur, des jurons aux dents, il se mit à rôder par la ville, et ce qui redoublait sa colère, c’était que autour de lui tout était en fête : troupes de paysans, pleines de rires sous le clair soleil de la matinée, fenêtres où claquaient des banderolles tricolores, bonnets de femmes où s’envolaient des rubans. Peut-être inaugurait-on, ce jour-là, la statue d’un personnage illustre. En débouchant dans une vaste plaine qui avait l’air d’un champ de manœuvres, Vincent Mickel vit quelques hommes groupés autour d’un ballon que l’on était en train de gonfler.
Une idée folle lui traversa l’esprit! Il courut vers ces hommes, dit qu’il voulait parler à l’aéronaute, tout de suite. L’aéronaute s’approcha. « Monsieur, quand partez-vous? — Dans une heure. — Où descendrez-vous ? — A Paris, si le vent ne tourne pas. — Je pars avec *mus! — Vous savez, monsieur, que cela vous coûtera deux cents francs? — Non, cinq cents. » Une heure plus tard, dans le bon vent qui
sôufflait vers Paris, Vincent Mickel montait à travers l’espace, les mains accrochées au rebord de la nacelle, et sous le ballon s’agitaient, déjà confus, les gestes mêlés d’une multitude innombrable, pendant que les mille drapeaux, déployant et remuant leurs ailes tout près de la terre, avaient l’air d’un .vaste éparpillement d’oiseaux qui renoncent à suivre un plus grand oiseau envolé. Ascension délicieuse dans la pure clarté de l’air! Mais bientôt, ce qui était du vent fut une rafale ; l’aérostat, sous l’irrésistible poussée, virait, fuyait, vertigineux, avec le formidable emportement d’un obus. « Nous allons toujours du côté de Paris ? — Toujours, mais trop vite, » dit l’aéronaute inquiet. Trop vite ! L’imbécile ! est-ce qu’on peut aller trop vite, lorsque Ton va vers qui l’on aime, et qui vous aime, et vous attend ! Même quand l'orage éclata, battant et faisant claquer la frêle enveloppe de soie dans l’assombrissement des nuages ; même quand l’éclair traversa la nacelle de son zig-zag foudroyant, même quand le ballon, plus épouvantablement encore, tournoya et roula sous toute la tempête, Vincent Mickel, souffleté de vent et de pluie, ne jugea pas que Ton allait trop vile, et il se réjouissait en songeant que tout ce bouleversement de la nature l’entraînait vers lé baiser d’Adricnne, et il croyait, extasié.
ADRIENNE
que c’était la fureur de sa volonté qui se déchaînait dans les éléments ! « Sacrebleu ! » hurla l’aéronaute. Crevé d’un coup de foudre, le ballon tombait. Perdus ! « Où sommesnous ? — Eh! sur Paris, le diable vous emporte ! » Sur Paris ! l’épouvante de Vincent Michel eut une immense joie, car il étaitarrivé. Cependant la terrible chute, comme celle d’une pierre dans l’air, continuait, continuait, s’engouffrant. Vincent, dompté par la peur enfin, avait fermé les yeux. Un arrêt! de l’eau partout ! de l’eau plein la bouche ! ils étaient tombés dans la Seine. Michel plongea, revint à la surface de la rivière, vit la nacelle qui suivait le courant, reconnut le Louvre, et, en quelques brassées, étant bon nageur, il eut gagné le bord. Mais il avait dans le bras gauche une douleur intense. 11 se souvint que, dans la chute, il s’était heurté violemment à quelque chose de très dur, un toit de maison, peut-être, ou la muraille du quai. Il devait avoir le bras cassé.
Chez elle, chez elle enfin! Il la regardait, se traînant à ses pieds, des larmes d’ivresse dans les yeux, disant : « Je vous adore! » baisant ces belles petites mains chéries, et fourrant sa tête dans la soie du peignoir comme un oiseau qui se roule dans du sable chaud. Puis, quand il fut bien sûr qu’elle était là,
elle, elle, et qu’il l’avait, et que les dieux sont moins heureux que les hommes si les dieux n’aiment pas, il se mit à lui raconter, en riant, comme une histoire gaie, tout ce qu’il avait fait pour arriver, tout cet extravagant et terrible voyage : le train manqué, le cheval du boucher, l’accident de chemin de fer, le ballon, et la tempête, et la furieuse descente, et son bras endolori.
Mais Adrienne, alors, souriante, jolie, pas émue, étonnée, — oui, ayant dans les yeux cette surprise irrémédiable qui ne comprendra jamais :
— Oh ! mais, dit-elle, vous êtes fou, vraiment, de vous être exposé de la sorte; vous pouviez bien n’arriver que demain.
Il ne répondit pas. Seulement, c’est peutêtre à cause de cette parole que Vincent Mickel s’est pendu.
LA PETITE THOMASSON
C’était à un souper de centième, chez Brébant, dans la grande salle tapissée de noir et d’or, où les pendeloques des candélabres et des appliques, pareilles à des grappes d’eau gelée, ensoleillée, tintinnabulent dans le vaet-vient éperdu des garçons avec un bruit de chapeaux chinois de cristal. Sonneries de fourchettes et de rires, propos confus, envolés, que poursuivent des heurts de verres, et, ça et là, des causeries à voix basse pendant que les coudes de drap s’attardent à frôler les coudes nus. Car, sous le tremblement clair des bougies, autour de la nappe lumineuse, damassée de bouquets et d’arabesques, et miroitante de porcelaines et luisante d’argenteries, il y avait là, en habit noir, et le gardénia à la boutonnière, tout l’esprit de Paris journaliste,
et, en costume de théâtre, jupes courtes et corsage bas, satins, soies, fleurs et dentelles, * toute la beauté de Paris cabotin. A vrai dire, les belles filles remplissaient seules consciencieusement leur fonction qui est de montrer aux yeux émerveillés la chaude neige vivante des bras et des épaules, et la rose grasse des rouges bouches. Les hommes d’esprit étaient bêtes ! Toute l’inepte facétie des plus antiques anas, et les banales métaphores de l’argot boulevardier, et les calembours depuis vingt ans vulgarisés par les refrains de cafés-concerts, se mêlaient dans le brouhaha des apostrophes et des ripostes. Prenez cinquante hommes parfaitement spirituels, mettez-les ensemble, dans une fête : il y a gros à parier que vous obtiendrez une cinquantaine d’imbéciles. Pourquoi? Mystère. Peut-être la convention tacite d’être tous « amusants » annule-telle l’originalité de chacun; peut-être la présence de rivaux qui observent gêne-t-elle la franchise des élans et des saillies. Mais, ce soir-là, à défaut de l’esprit, la gaieté riait, bruyante ; et puisque les vins étaient bons et les femmes jolies, puisqu’il se mêlait à la vapeur des plats des odeurs de veloutine et de peau, il y avait au cœur et dans les yeux des convives cette joyeuse humeur que donne la bonne chère cl la belle chair.
LA PETITE THOMASSON 155
Brusquement, Ilose Mousson sanglota dans •son assiette toute rouge d’écrevisses à la bordelaise, parce que son amant, un ténor des Folies-Parisiennes, s’était avisé, en se baissant sous la table pour ramasser sa serviette, de faire pousser un cri à la grosse Constance Chaput. Ce chagrin aurait pu troubler la gaieté des gens. L’incident passa inaperçu grâce à la petite Thomasson qui soupait, cette nuit, avec les grandes personnes à cause de son succès dans la pièce fêtée. Elle prit Rose Mousson par le bras, l’emmena dans l’embrasure d'une fenêtre, et la, derrière les rideaux de cretonne rosâtre, que traversaient les lueurs de la salle, elle se mit à la consoler et à lui faire de la morale entre quatre-^-yeux.
— Ah ! bien, il faut que tu sois joliment godiche, tout de même, de te tourner les sangs pour un homme ! dit-elle avec la voix aigre et criarde, jeunette et vieillotte à la fois, de Déjazet à soixante-dix ans. Avec ça que c’est une belle marchandise, les hommes ! Et celui-là est pire que les autres. Un joli monsieur, parlons-en, qui déjeune tous les matins chez toi, et ne t’a jamais demandé où tu trouves l’argent pour envoyer au mai’ché. Ne dis pas non ! je le connais, cet oiseau-là ; il était avec Léo du temps qu’elle logeait dans la maison où je demeure. C’était avec les billets de banque de
Léo qu’il payait son tailleur. Je te dis que c’est vrai \ Je me trouvais là un jour qu’elle lui réclamait la monnaie, et qu’il ne voulait pas lq lui rendre ; il avait besoin d’argent pour aller au café, ou ailleurs ! Non, c’est trop bête de se laisser gruger comme ça. Oh! je sais bien ce que tu vas me dire. Tu l’aimes ! tu l’aimes ! Voilà encore une bonne farce, l’amour. Ma fille, tu n’es pas de ton temps. Est-ce qu’on aime aujourd’hui? Bon dans les pièces, pour faire pleurer les bourgeois, mais on sait bien que ce n’est pas arrivé. Sans doute, sans doute, tu es jeune et tu veux t’amuser, je comprends ça. Ce n’est pas une raison pour perdre son temps à des bêtises, comme une innocente ! La fête soit, si le cœur t’en dit. Il y a des femmes qui aiment ça. On ne peut pas se refaire. Mais sois raisonnable en même temps, réfléchis. Jolie comme te voilà, c’est honteux que tu n’aies pas déjà ton hôtel et ta voiture. Regarde Rose Flaman ! En voilà une qui ne s’emballe pas pour des cabotins ! Aussi deux maisons à Bougival, et des rentes sur l’État, ma chère. Mais, toi, je t’en avertis, si tu ne me flanque pas le ténor à la porte, tu n’arriveras jamais à rien., et tu seras malheureuse comme les pierres. Ça te fera une belle jambe, quand tu seras ouvreuse de loges ou balayeuse des rues , d’avoir
LA PETITE THOMASSON
chanté des duos avec ton rossignol de carton !
La petite Thomasson, qui parlait ainsi à Rose, en bonne camarade, aura treize ans, l’an prochain, le dimanche de Pâques-Fleuries.
Est-ce qu’il y a des oiseaux qui gazouillent dans les arbres ? Est-ce qu’il y a, dans l’herbe, des fleurs que l’on cueille en riant pour faire des bouquets ? Existe-t-il des enfants qui jouent tout le jour, dans l’air libre, au soleil, puis s’endorment, le soir, las et heureux, sur les genoux de la mère qui les berce avec une belle chanson ? Et, ces poupées que l’on voit derrière les vitrines des marchands de jouets, les donne-t-on, vraiment, à des petites filles qui les habillent, les déshabillent et les couchent avec de tendres ravissements ?
La petite Thomasson l’ignore, l’a toujours ignoré. Ou, si elle soupçonne qu’il y a dans les arbres des oiseaux et des fleurs dans les herbes et des enfants bercés par les mères et des poupées bercées parles fillettes, c’est qu’il est question de tout cela, quelquefois dans les chansons ou dans les rôles qu’on lui donne à apprendre.
Fille d’une concierge de petit théâtre qui avait été marcheuse au Châtelet, elle est née,
elle a grandi dans la puante atmosphère des longs couloirs obscurs et des escaliers étroits où vont et viennent, avec des jurons grossiers et de sales propos, les garçons machinistes et le troupeau des figurantes. A cinq ans, elle portait des lettres dans les loges d’actrices, rôdait du matin au soir, dans les coulisses. Au lieu du soleil, le gaz; au lieu des frais paysages et des jardins fleuris, la peinture des toiles de fond ; pour ciel, les bandes d’air qui tremblent comme du linge qu’on a mis à sécher; et, tandis qu’il ne lui était rien révélé de tout ce que veulent savoir les curiosités ingénues de l’enfance, elle apprenait tout ce qui peut souiller et pervertir la jeune candeur d’une âme. Les impudeurs du déshabillé dans les loges entr 'ouvertes, les enlacements, dans les corridors mal éclairés, des couples qui ne se dérangeaient pas pour elle, et toutes ces basses aventures, les rendez-vous accordés en réponse à des billets remis par une ouvreuse, les marchés conclus avec des vieilles qui apportent des bouquets et s’en retournent très vite, l’entouraient, l’enveloppaient.
A vrai dire, elle apprenait le mal, à force de le voir, sans le comprendre encore, comme un écolier apprend par cœur, à force de la lire, une leçon trop compliquée pour son âge ; et, toujours ingénue, mais répétant les paroles