‹ Monstres parisiensChapitre 4 sur 11 · LA PETITE TI 10 MASSON · texte numérisé non relu

LA PETITE TI 10 MASSON

qu’elle entendait, cyniques ou libertines, imitant les gestes, les attitudes qu’elle observait, elle avait je ne sais qu’elle innocence infâme, Quelquefois, des instincts d’une vie différente s’éveillaient en elle, gais et charmants. Un jour, pendant la répétition d’une opéretteféerie, elle regarda longtemps, derrière un décor, un « fil » déroulé qu’un machiniste avait laissé là, et, brusquement, — bien que peut-être elle n’eût jamais vu sauter à la corde,

- — elle saisit le fil, et se mit à sauter à la corde, éperdument ! Un choriste, en habit de courtisan du pays des Sonnettes, trouva qu’elle gênait son entrée, et, d’une poussée, l’envoya rouler dans un coin, en criant : « Ote donc tes pieds de là, vilaine bête ! » Elle pensa que ce n’était pas bien de sauter à la corde. Une autre fois, — le matin, — assise sur le degré de pierre, devant l’entrée des artistes, elle suivait d’un long regard étonné et triste les petites filles qui s’en vont par groupes, un panier au bras, des livres dans la main, et, se tournant vers sa mère qui balayait le couloir : « Oh ! maman, dit elle avec une voix toute tremblante d’un passionné désir, moi aussi, je voudrais aller à l’école! » Mme Thomasson lui flanqua une gifle! l’enfant se résigna, supposant que ce n’était, pas honnête d’aller à l’école.

Mais ces révoltes étaient rares et le devinrent

de plus en plus. Elle commençait à aimer, en le comprenant, le mal qui était autour d’elle. Oui, elle comprit ! à neuf ans ! Le vice a de ces précocités. Il y a des primevères empoisonnées . Des ' gens s’étaient trouvés , d’ailleurs, — non certes parmi les artistes ! mais parmi les personnes qui vivent d’eux, et autour d’eux, et qui sont à un théâtre ce que les goujats sont à une armée, — des gens s’étaient trouvés pour lui expliquer les choses, pour faire son éducation, comme on dit. Et la chute de cette petite âme fut irrémédiable, lorsque M,ne Thomasson, — on ne peut pas toujours garder à rien faire une enfant qui vous coûte les yeux de la tête ! — s'avisa d’offrir sa « fillette » au directeur pour jouer un rôle de princesse naine dans une féerie que l’on montait.

La fillette joua le rôle, et, par son aplomb de gamine dépravée, elle eut, ma foi ! beaucoup de succès. On la demanda dans tous les théâtres, pour toutes les pièces où il y avait un enfant. Des succès ! des succès encore !

C’en était fait d’elle, désormais; car ce qui avait pu lui rester encore de naturel enfantin, elle le perdit dans les artifices de la scène, ne fut plus elle-même, jamais plus, ne prononça plus une parole qu’avec le ton qui lui avait été enseigné, ne fit plus un geste que l'auteur n’avait

LA PETITE THOMASSON

pas indiqué, et finit par être, au bout de quelques mois, à douze ans, et même dans la vie réelle, non pas une jeune comédienne, mais une affreuse petite femme de théâtre. En même temps, comprenant de plus en plus, acquérant d’étranges expériences, elle devenait une créature parfaitement perverse, et parfaitement consciente, hélas !

C’est pourquoi, la nuit du souper de centième, elle « fit de la morale » à Rose Mousson derrière le rideau de cretonne rosâtre, et pourquoi, le souper finissant, — pendant que les derniers couples, un peu avinés, se parlaient de très près, à voix basse, sous le jour d’aurore qui avait l’air, à travers les vitres, de souffler les bougies, et que Mme Thomasson, la mère I toute gonflée de nourriture, s’acharnait à une bouteille de chartreuse jaune, — elle dit à la grosse Constance Chaput lourdement étendue sur trois chaises dans le fond de la salle : « C’est ça j’irai te voir demain, après la répétition, mais ne le dit pas à Léo, parce que, vois-tu, si elle apprenait quelque chose, elle m’arracherait les yeux, pour sûr ! »

Page 1