‹ Monstres parisiensChapitre 5 sur 11 · LA MARQUISE FAUSTINE · texte numérisé non relu

LA MARQUISE FAUSTINE

Les trois lions roux et les trois lions noirs qu’un dompteur malais exhibait en ce tempslà au théâtre de la Porte-Saint-Denis étaient des bêtes suffisamment farouches, et quand, fouaillés de coups de cravache sous les regards de la foule, ils bondissaient dans un pêle-mêle de crinières d’un bout à l’autre de la grande cage ébranlée, la bile en feu de leurs yeux jaunes, l’ivoire nu de leurs dents haineuses et les grossissantes colères de leurs rugissements ne témoignaient pas d’une bienveillance excessive à l’égard de l’espèce humaine. Le dompteur affirmait que quiconque s’introduirait, lui absent, dans la cage, serait immédiatement dévoré; il n’avait jamais voulu se prêter à une pareille imprudence; même il répondit : « non » à une très illustre corné-

LA MARQUISE PAUSTINE 163

dienne curieuse d’essayer sur les beaux animaux féroces la grâce endormeuse de son geste et le charme d’or de sa voix.

Mais peu de choses sont impossibles à un jeune homme hardi qui a cinquante mille francs à jeter, chaque jour, par les fenêtres de sa fantaisie ; et comme tel est, précisément, le cas de M. de Nérici, il obtint aisément de passer toute une heure, la nuit, seul avec la marquise Faustine, chez les redoutables bêtes.

Car la marquise avait eu le caprice de souper en compagnie de son amant dans la cage des lions.

Si petite et si maigre, grêle et frêle, un peu penchée, l’air d’un roseau cassé, mal relevé par le vent, et qui va tomber encore, la marquise donne à qui la considère dans sa lasse faiblesse l’idée plaintive d’un rien qui se meurt. Mais, regardez-là dès qu’un désir l’anime : elle se redresse, brusque, comme par un ressort touché ; la main se ferme, crispée à briser l’éventail ; pareils aux cordes d’un violon raccordé, les nerfs du bras chétif se tendent, frémissants, prêts à tous les travaux du plaisir et du mal ; les yeux caves, d’or noir, s’allument, et les rouges lèvres sont des

piments qui ont envie d’en manger ! Cetté faiblesse, qu’une pluie de roses ploierait, devient une vigueur qui tordrait du fer. Ne livrez rien à la marquise de ce qui peut être brisé, ni votre corps ni votre âme; car, toute mièvre, elle est formidable, de même que, laide, elle est exquise. Elle est anémique ! comme les goules. Aucun des rudes labeurs des mondaines, ni les matinées qui galopent au Bois après les nuits qui n’ont pas dormi, ni les toilettes vingt fois essayées, ni les après-midi où l'on danse, ni, pendant les longs dîners officiels, l’étreinte essoufflante du corset qui mord, ni plus tard, après quelque escalier furtivement monté, sous le voile, les dégrafements hâtifs dans un cabinet de restaurant nocturne, ni toute la rude besogne des amours, des trahisons et du rire, ne la découragent, l’infatigable !

En outre, il y a dans cette Parisienne d’aujourd’hui une Romaine de jadis ; ce n’est pas sans raison que le nom de Faustine lui fut donné par de sourdes rumeurs. Porte-t-elle en effet, par une obscure métempsycose, l’âme de quelque délicate et féroce impératrice éprise de toutes les joies coupables, souriant d’enfoncer des épingles d’or dans la peau d’ébène, qui saigne bien, des esclaves, — le rouge est beau sur le noir ! — s’extasiant d’entendre,

Page 1