‹ Monstres parisiensChapitre 7 sur 11 · III · texte numérisé non relu

III

Le souper fut charmant.

Étonnés d’abord, et reculant vers les coins avec des rugissements qui montraient d’affreuses gencives, les lions, bientôt, ne prirent plus garde à ces hôtes inconnus et recommencèrent leur éternel va-et-vient de bêtes ennuyées.

La petite table blanche, en pleine lumière, sous les vingt bougies de deux candélabres de cristal, étincelait d’argenteries, et, à côté des perdreaux froids, dans des corbeilles de Sèvres ajouré, luisait parmi la mousse, entre l’or des raisins et le velours rose-brun des pèches, la soie verte des longues poires.

Les amants s’assirent en face l’un de l’autre, lui, en habit noir, le gilet très ouvert, correct, (die, dans une robe de satin mauve qui s’amoncelle et brille en plis cassés, des roses-thé dans ses cheveux roux qui bouffent, décolletée,

LA MARQUISE FAUSTlNE

allumant aux lueurs sa peau un peu sèche, qui a la couleur d’une écorce de grenade. La queue d’un lion, en passant, renversa le verre mousseline où la marquise avait mis ses gants. « Découpez vite ce perdreau, M. de Nérici, je meurs de faim, vraiment. » Et, un peu inclinée, les deux mains sur la nappe, elle tendit son assiette en riant, tandis qu’à pas lourds, autour de la table lumineuse, tout près des convives, rôdait incessamment la ronde fauve et noire.

Jamais Parisiens ne montrèrent plus d’esprit que n’en eurent, cette nuit-là, ces deux Parisiens ! Mille paroles gaies, rapides, qui ont l’air de ne rien vouloir dire, se dispersent çà et là, sans savoir où, comme des libellules folles, et des silences qui disent tout; des madrigaux qu’un peu d’ironie pimente ; et vingt contes, sur tous et sur toutes, cruels et jolis, interrompus, recommencés, d’un ton qui n’a pas l’air d’y croire, scandés par les cliquetis clairs de l’argenterie et du cristal. Mais l’intimité rieuse, pendant que le champagne, lui aussi, riait dans les verres, se compliqua d’un peu de tendresse ; il y eut ce moment où les sourires de deux bouches rapprochées vont devenir un baiser.

Les lions s’arrêtèrent.

Immobiles, les babines retroussées, des étoiles rouges dans les yeux, ils considéraient les amants ; parfois un bref frisson ondait la peau de leurs reins, faisait vibrer les muscles de leur poitrine, et, parmi un secouement de crinières, il leur sortait de la gorge un grondement dans de la fumée. Qu’avaient-ils donc? Que leur arrivait-il ? Ils ne s’étaient inquiétés ni de la lumière, ni des bruits; et voici que maintenant, devant le couple rapproché, qui jasait plus tendre, les lèvres près des lèvres...

Les deux sourires furent un baiser !

Alors les six bêtes farouches, comme ivres d’une fureur ou d’une joie soudaine, bondissantes et rugissantes, se ruèrent aux barreaux de la cage dans un formidable pêle-mêle, et revinrent, et s’élancèrent encore. Pas une ne sauta du côté de la table, mais leurs yeux de flamme rouge, toujours se tournaient, irrités ou attendris, — car la tendresse des monstres ressemble à de la colère, — vers le jeune homme et vers la jeune femme, vers la jeune femme surtout ! Le péril était extrême, certainement. « Bah! » dit la marquise; et M. de Nérici n’était pas là pour la contredire.

LA MARQUISE EAUSTINE

Ils se parlaient tout bas, dans le tumulte énorme, câlins parmi les félins. Un instant le brouhaha s’alanguit. Elle remarqua que l’un des lions noirs, qui avait rampé vers elle, roulait voluptueusement sa tête dans le satin de la robe traînante ! Puis les bonds, de nouveau, ébranlèrent les planches et les ferrures ; et, jusqu’à l’heure où le Malais survint, le murmure éparpillé de baisers fut comme une envolée d’oiseaux chanteurs dans un fracas de tonnerres.

— Vous n’avez pas eu peur ? demanda le lendemain Mme de Soïnoff à la marquise Faustine.

— Mon Dieu, non.

— Et vous vous êtes divertie ?

— Oui, assez, je crois. Seulement je songeais à une chose.

— A laquelle, dites ?

— Il est vraiment fâcheux que l’on n’enferme pas aussi, quelquefois, ceux qui nous aiment ou qui nous ont aimées derrière des barreaux, comme on enferme les fauves.

— Oh ! dit la petite M,,ie de Soïnoff, étonnée, pourquoi donc, ma cruelle belle, aviez-vous une pareille pensée ?

MONSTHES PAMSIENS

La marquise Faustine fit tomber du bout de l’ongle la cendre penchante, à demi cassée, d’une cigarette rose.

— Pourquoi ? dit-elle ; parce que ce serait amusant, peut-être, de souper avec un lion flans la cage des hommes.

L’un de ces derniers mardis, je montais le grand escalier de la Comédie-Française. Je m’arrêtai, ravi, et m’inclinai, plein de respect; car c’était un spectacle à la fois charmant et vénérable que celui de cette jeune fille, svelte et grande, et si parfaitement belle, soutenant, de marche en marche, la descente saccadée de ce lent et infirme vieillard. Parfaitement belle en effet ! avec la candeur un peu froide et hautaine, auguste, qu’ont les lys et les vierges. Cependant elle se courbait, s’humiliait, filiale servante. Et elle n’avait dans les yeux, dans l’attitude, ni orgueil, ni résignation, ni un excès de tendresse qui aurait pu paraître affecté. Elle ne cherchait pas les regards, ne les évitait pas. Un grand air de simplicité. Evidemment, l’habitude et la satisfaction d’accomplir son devoir faisaient qu’elle trouvait naturel de l’accomplir. C’est ainsi que

Cordelie eût aidé le roi Lear à descendre du trône. Je devinai toute une vie de grave et ingénu sacrifice, d’inconscient héroïsme. Puis, comme on jouait, ce soir là, l'Œdipe Moi, de M. Jules Lacroix, je me pris à songer à l'Œdipe à colonne , de Sophocle, et j’entendis dans mon souvenir le soupir divin d’Antigone : « Ce qui n’est doux à personne m’était doux quand je le soutenais de mes mains ! »

— Tu connais le général Glinckosch ? me demanda Valentin en me prenant le bras.

— Non.

— Tu viens de le saluer.

— J’ai salué sa fille aussi, que je ne connais pas davantage.

— Sa fille ?

— Cette personne qui l’aide à descendre l’escalier.

— Ce n’est pas sa fille.

— Sa nièce, soit, ou quelque parente plus éloignée.

— Le général n’a pas de parente.

— Oh ! m’écriai-je avec le geste de dégoût que l’on aurait à voir, sur une églantine, se traîner une limace, elle n’est pas sa femme au moins ?

— Elle n’est pas sa femme.

Mais Valentin souriait , d’un mauvais sourire, qui me déplut.

— Tu ne vas pas dire, je suppose, que, belle, fièré, pure comme je l’ai vue, cette jeune fille est la maîtresse de ce vieillard ?

— Sa maîtresse ? Non.

— A la bonne heure. Mais qu’est-elle donc, alors, au général Glinckosch ?

— On frappe les trois coups. Viens au foyer, si tu veux connaître une histoire bien autrement monstrueuse et lamentable que les incestueuses amours d’Œdipe et de Jocaste.

« As-tu regardé le général ? Il est hideux, avec ses petits yeux striés de sang et de bile, qui, sous la bouffissure des paupières, pleurent toujours une larme sale; avec sa peau grise, pareille à de la terre sèche, et qu’ont crevassée, çà et là, des effritements de vieilles plaies ; avec sa bouche lasse- et basse, d’où pend et remue, quand il marche tout secoué de tremblements, une langue de King’s Charles, mais pas rose, blanchâtre, exsangue. Jamais aussi abjecte face n’a souillé le regard des hommes et des femmes depuis que le prince Saratoff est allé pourrir sous la terre, — - ce qui n’a pas dû être long ! dirait le fossoyeur de Shakspeare. Et l’âme du général, si on pouvait la voir, paraîtrait plus immonde que sa face. Avant de l’emporter, il faudra

que le diable, qui a ses délicatessee, la lave! Si distrait que tu sois, tu as du entendre vingt anecdotes, que tout le monde chuchote, et qui sont vraies. On raconte encore dans les ambassades pourquoi le colonel Glinckosch, en 1863, à Vienne, faillit être rayé des cadres de l’armée ; le procès n’eut pas lieu, par ordre de l’empereur; et les deux victimes — elles ont épousé par la suite deux bourgeois de Buda-Pesth — furent mises dans un couvent, aux environs de Salzbourg ; l’une d’elle est restée à demi folle. Depuis dix aus qu’il a pris sa retraite et qu’il habite la France, le général a pu, grâce a son immense fortune, — un revenu de deux millions de florins ! — éviter les scandales trop retentissants ; mais des affirmations circulent à voix basse, difficiles à contredire. On sait ce qui s’est passé, plus d’une fois, dans le petit hôtel de l’avenue Hoche, qui a trois entrées ; on n’ignore pas à la suite de quelle obscure aventure une servante normande, arrivée la veille de son village, a été trouvée, un matin, derrière l’hôtel, un mouchoir dans la bouche, et les mains liées avec des jarretières ! Même quand ils ne vont pas jusqu’au crime, les vices du général sont singuliers et redoutables. Interroge, dans les coulisses des petits théâtres, ou dans les écuries de l’Hippodrome, les belles ülles qui igno-

rent d’ordinaire les timidités et les réticences; les plus téméraires en propos ne te raconteront pas sans embarras les étranges soupers et les fêtes que Glinckosch leur a offerts dans des boudoirs machinés comme les petites maisons des Fronsac et des la Popelinière. Quels tableaux étaient accrochés aux murailles, quels dessins égarés sur les meubles, et de quelles comédies elles ont été les actrices, — car on joue la comédie chez le général, — deux ou trois seulement ont osé l’avouer, en se troublant, presque rougissantes. A présent, les plus bassement intrépides, que viennent tenter en vain les entremetteuses montrant des billets et de l’or, ne consentent plus à aller chez l’horrible homme ! car la perversité de ses exigences s’est exaspérée encore depuis que les années ont définitivement aboli ses forces ; et la grosse Constance Chaput, qui, pourtant, a été pendant trois mois la maîtresse du comédien Vassang, et, pendant huit jours, l’amie de la petite Thomasson, a refusé net lés mille louis qu’elle devait trouver dans le bénitier d’une infernale alcôve. Eh ! bien, entends ceci : à ce monstre, laid, vil, terrible, dont les prostituées ont peur, une jeune fille, dix-huit ans, pure, et si belle, — oui, celle que tu as vue tout à l’heure, — est venue s’offrir, un matin, d’elle-même, sans être sollicitée, résolument,

et, le soir, elle a dormi, infâme Abisag, près de l’abominable vieillard ! »

J’interrompis Valentin avec un geste d’horreur.

— Non, non ! c’est impossible ! Pourquoi aurait-elle fait cela ? L’inexplicable ne peut pas être vrai !

— Eh ! qui donc prétend que la conduite de MUe Abisag soit inexplicable en effet ? Écoute encore, et tâche de reconnaître enfin qu'il y a autre chose dans la vie que de chastes serments et d’ingénus abandons sous les bosquets de roses que la lune amoureuse ose baiser à peine !

« Etre belle, rien de mieux, et,- certes, sa beauté, son charme, sa jeunesse, on voudrait donner tout cela à quelqne beau et fier jeune homme, — mari ou amant, — qui vous emporterait vers la joie entre des bras vigoureux. Aimer, être aimée, c’est le rêve éternel et charmant ! Mais on est pauvre, et c’est horrible, même quand on est deux, même quand on s’adore, la misère, la chambre sans meubles, le buffet vide, la cheminée qui a froid, et le coup de sonnette, tout le jour, du créancier qui parle haut sur le palier, et les nuits inquiètes malgré la tendresse des baisers, et là

rancoeur, surtout, de voir passer eu Victoria des femmes de soie et de dentelles, tandis que l’on s’en va, à pied, en robe d’orléans, porter la dernière paire de draps au mont-de-piété voisin. Devenir une fille, comme tant d’autres? Oui, cela se pourrait. Mais c’est affreux aussi de se donner sans aimer. Puis, la réussite est incertaine; on a beau être jolie et jeune, on peut ne pas être vue ; alors on tombe très bas, tout de suite; et, comme on se défraîchit vite dans le ruisseau, on est un vieux ruban fané, que les chiffonniers eux-mêmes ne ramassent plus. Non, ce qu’il faudrait, ce serait une occasion de s’enrichir tout à fait, en une seule fois. A quel prix ? Il importerait peu ! pourvu que l’on devînt vraiment riche, assez riche pour être libre, et pouvoir ensuite être heureuse à son gré. Raisonnement coupable, je ne dis pas non ! Mais Abisag l’a fait comme tant d’autres misérables créatures. Et elle a trouvé l’occasion, elle, — telle qu’il la lui fallait, justement ! et, avec une brusquerie de décision, qui, dans up autre ordre d’idées, eût été admirable, elle l’a saisie, comme un oiseau de proie agriffé un oiselet. Par quelle patiente volonté, ou par quelle rencontre de hasards, l’événement a-t-il été produit? Je l’ignore, il est inutile de le savoir. Maintenant, la saine et sereine enfant parfume et enchante la couche du

hideux David ! Nul dégoût visible, tous les consentements qui sourient. Et voici déjà qu’en échange de son lit réchauffé et de son vieux sang qui se rallume, le général Glinckosch a acheté trois maisons à Abisag, lui a donné des diamants par tas, et des sommes d’argent, et des sommes encore. Mais, cela, c’était peu de chose. Elle lui a fait faire un testament qui l’institue légataire universelle. Dès qu’il sera mort, elle possédera quarante millions de florins ! Or il mourra bientôt, dans quelques jours, demain- peut-être. Non pas qu’elle ait jamais conçu quelque brutal et puéril projet... elle n’est pas si folle ! Il est d’autres moyens. Vierge encore, — puisqu’il est si vieux ! — elle a acquis, prenant conseil, lisant des livres, les plus effroyables sciences du péché et de la damnation. Jeune fille, elle est l’impitoyable courtisane, la patiente dévoratrice. Ah ! que de nausées et de révoltes ! et d’envies d’étrangler entre ses mains vengées cette gorge qui râle de plaisir ! Mais non, non, point de hâte ; il ne faut pas compromettre le succès certain. Encore deux ou trois sourires, encore quelques caresses, encore un seul baiser, et elle sera délivrée, et alors elle se donnera à celui qu’elle aime, triomphalement riche, et pure ! »

— Assez ! assez ! m’écriai-je. Si une telle

femme existait, cela donnerait envie d’éteindre toutes les étoiles et de fouler aux pieds toutes les roses. Mais, par bonheur, tu mens. Eh ! oui, tu mens, ou, s’il te plaît mieux, tu imagines. Car Abisag, qui seule aurait pu t’apprendre cette affreuse histoire, se garderait bien de la révéler.

— Ce n’est pas d’elle que je la tiens, répondit Valentin, négligemment.

— De qui donc, alors ?

— Elle m’a été racontée, un soir qu’il s’était grisé, par M. de Viorne.

— M. de Viorne?

— Oui, un jeune gentilhomme sans fortune, qui doit épouser Abisag dès que le général sera

mort. ,

Au commencement des choses, — du temps où les bêtes ne parlaient pas encore, — il y avait un accord profond entre le Génie et la Foule. Alors, c’était pour tout le peuple ingénu et magnanime que le poète prodiguait les enchantements rêveurs des comédies d’amour, ou laissait dans le drame haleter ses douleurs sacrées, ruisseler le sang de ses divines blessures; et le peuple, attendri ou sanglotant, se groupait dans les théâtres, avec le tremblement religieux des fidèles agenouillés dans un temple, et glorifiait passionnément le poète.

Mais il est à remarquer que si cette entente avait persisté, jamais les Premières armes de Richelieu n’aurait été jouées sur la scène du Gymnase, ni jamais les Mille et une Nuits sur la scène du Châtelet !

Or, précisément, il entrait dans les desseins de la Providence diabolique qui préside aux

destinées humaines, que les Mille et une Nuits et les Premières armes de Richelieu fussent représentées sans trêve, sous tous les titres imaginables, dans tous les théâtres connus.

Il fallait donc désunir le Poète et la Foule! il fallait que ces deux sœurs, l’âme sublime d’un seul et l’âme naïve de tous, devinssent, sans espoir de réconciliation, deux forcenées ennemies, toujours s’outrageant ou se bafouant l’une l’autre.

Et c’est pourquoi le Diable, — nommé aussi le Malin parce qu’il créa le Vaudeville, — a formé à son image ce monstre abominable : le Directeur de théâtre.

Dès qu’il fut installé dans son fauteuil directorial, de' cuir ou de velours vert, — fût-il en vieille tapisserie, ou de satin d’or à fleurs roses, il semblerait toujours vert, ce fauteuil, puisqu’il est directorial ! — le Directeur de théâtre parla en ces termes à l’huissier, non moins cruel que lui-même, qui veille haineusement dans l’antichambre ou dans le corridor :

— Tu n’ignores pas que les fous appelés poètes révèlent presque toujours par quelque signe extérieur la dangereuse démence qui les possède. La plupart sont jeunes, et quelquesuns sont beaux; en ce temps où la calvitie triomphe, — nudité du crâne qui correspond

harmonieusement à la vacuité du cerveau, — ils affectent d’avoir des cheveux ! el leurs yeux, parfois, ont des flammes ardentes et douces, indice d’une âme qui réclame les soins du docteur Blanche. Tu me feras le plaisir de flanquer à la porte, sans exception, tous les visiteurs qui, jeunes et beaux, se permettraient d’avoir la tête moins lisse qu’une bille de billard bien frottée, et le regard moins éteint qu’un vieux sou ramassé dans la boue du ruisseau. Et même, si ces importuns insistaient, je t’autorise à leur dire avec un ricanement que je suis parti pour les Indes ou pour l’Afrique équatoriale, dans le but d’engager un éléphant rose ou un unicorne savant, qui jouera le principal rôle dans une féerie des frères Cognard arrangée par M. d’Ennery.

Mais, cette précaution prise, rien n’était fait encore. Les poètes auraient pu s’acharner, et le publie, avide de beauté, aurait pu exiger l’œuvre des poètes. Ce qui eût été désastreux! L’indispensable était donc de l’avilir, de le corrompre, de l’abàtir, ce public.

« Tu te figures que tu aimes les nobles vers, qu’il te plaît, d’être ému ou ravi par les amours et les- infortunes des imaginaires héros y Allons donc! tu ne te connais pas toimême, grand enfant que tu es! Ce qui te charme, c’est la splendeur des décors, la soie

et l’or des costumes, et le troupeau des filles nues, et l’aboiement des meutes dans des forêts de carton! Des femmes et des chiens, que peux-tu désirer de plus, si ce n’est quelques éléphants et huit ou dix lions ? Saoule-toi de tous les vils et magnifiques spectacles. Tiens, des bras, des épaules, des gorges et des cuises ! Si tu veux, j’ôterai les maillots. Sous le flamboiement rose ou bleu et la lumière électrique, parmi les envolées affolantes des jupes et les odeurs du fard qui sue, — pendant que les meutes déchireront les viandes, — tu dévoreras de l’oeil, toi, la chair! Et rien à donner à la petite bonne en sortant. »

Mais le public, — en qui une âme, malgré tout, suivit, — ne se fût peut-être pas laissé faire, aurait résisté à la tentation; le Directeur de théâtre jugea prudent d’user d’un peu de calomnie.

« Tu ne vois donc pas, ô foule niaise, que les poètes se moquent de toi ? Ils sont impertinents et hautains. Les sujets qu’ils choisissent, héroïques ou légendaires, bafouent ta vie quotidienne, et la langue qu’ils parlent, non, qu’ils chantent, méprise ton parler familier. Ils se haussent pour te faire voir ta petitesse, et se plaisent à t’imposer l’humiliation de ne pas les comprendre. Ne le sais-tu pas, d’ailleurs ? ceux qu’ils appellent les bourgeois, les

philistins, c’est toi-même, public! Tu os le vulgum pecus, stupide et haïssable. Et, bénévolement, tu te livrerais à qui se refuse, tu adorerais qui t’outrage ? »

D’autre part, le Directeur de théâtre disait aux poètes :

« Eh ! bon Dieu, quelle folie vous tient, de jeter vos perles à des porcs ? Certes, j’adore la poésie et les grandes oeuvres, moi ! le rythme des vers me berce délicieusement; je deviens éperdu rien qu’à entendre se baiser deux belles rimes. Ce serait ma joie, — car je suis un lettré, enfin! — de jouer de nobles drames et de tendres comédies. Mais le public, ah ! mes enfants, le public, quelle brute ! Est-ce que vous croyez qu’il entend quelque chose à vos délicatesses, à vos raffinements? Chimère! Pour ravir cet imbécile, il faut être un imbécile comme lui. Quiconque n’est pas vulgaire irrite le vulgaire. Un bon conseil : faites des poèmes que vous vous lirez, parfois, les uns aux autres, ou que vous réciterez à vos maîtresses extasiées; et laissez l’inepte et abjecte multitude, loin de vous, bien loin, se réjouir dans la fange des divertissements qu’elle préfère. »

Si souvent, si longtemps le Directeur de théâtre a parlé ainsi, qu’on a fini par l’écouter, par le croire! et, maintenant, un abîme s’est ouvert, vertigineux, infranchissable, entre la

foule, internée dans la pièce à maillots, et le poète, solitairement exilé dans l’Ode.

Mais quel avantage le Directeur de théâtre trouve-t-il donc à être ce qu’il est ? Il n’ignore pas que les décors et les costumes et les éléphants et les meutes dévorent des sommes énormes, et qu’il y a, comme dans le plancher de la scène, des trappes dans sa caisse, par où disparaissent inévitablement, — sans feux de Bengale, hélas ! — les sacs d’or et les liasses de billets. Se laisse-t-il décevoir par quelque réussite momentanée? C’est improbable. Tant d’exemples, anciens ou récents, sont là pour l’avertir que nul succès de cette espèce, même éclatant, ne dure, et que toutes les féeries, enfin, s’achèvent par cette médiocre et morne apothéose : la faillite. Non, ce qui l’éblouit et l’emporte, ce n’est pas l’espoir chimérique de l’enrichissement; mais c’est l’ivresse de commander à des hommes et à des femmes avec la toute-puissance d’une tyrannie plus parfaitement despotique que celle des plus impérieux Césars et des plus impassibles sultans. Car aucun maître, en effet, n’est aussi maître que lui ; et certes, Héliogabale, grand-prêtre du soleil, prince des Romains, et Dieu, ne serait, au prix du Directeur de théâtre, qu’un roi constitutionnel.

Ce qu’il peut? Tout. C’est à sa parole, moins

qu’à sa parole, à son geste, moins qu’à son gestej au plus léger froncement de ses sourcils, qu’elle obéit, frémissante comme un peuple de roseaux tout secoué d’un vent, la tumultueuse armée des figurants et des figurantes et des musiciens de l’orchestre et des machinistes et des costumiers et des costumières et des contrôleurs et des ouvreuses! Les artistes aussi, oui, les plus célèbres, ceux-là même qui font recette, lui sont aussi soumis, — malgré de passagères révoltes, — que les coursiers d’Hippolyte l’étaient à ce jeune héros. Il est le dompteur par excellence, le dominateur sans conteste. Cependant, tous ceux qu’il opprime pourraient l’opprimer à leur tour, puisqu’il ne peut rien sans eux, puisqu’il dépend d’eux en effet. Non, ils s’inclinent, s’humilient, veulent bien, s’agenouilleraient. Pourquoi ? sans motif appréciable, ou plutôt par cette raison unique qu’il est le Directeur! Qu’il abuse de cette puissance, je ne le dirai pas; mais, qu’il la possède, je l’affirme.

Et cette tyrannie ne s’exerce pas seulement dans les théâtres considérables où la continuité du succès peut donner quelque importance ou quelque lustre à ceux qui les dirigent. J’ai vu ceci dans un « bouiboui » des boulevards lointains : depuis trois mois les acteurs et les actrices n’avaient pas été payés; irrités enfin,

— car la faim exaspère ! — ils étaient là, dans le couloir, tous, le père noble et l’ingénue, le traître et la grande coquette, le comique jeune et le comique grime, et les autres, et, avec eux, les employés et les violons et les clarinettes; tous, la colère aux yeux, la rage aux dents, abondant en tumultueuses injures contre l’homme qui les avait trompés, parlaient de leurs meubles vendus, de clés refusées par les propriétaires de garnis, d’enfants qui n’avaient pas de pain depuis la veille, — jurant d’être, cette fois, sans pitié pour leur débiteur, de lui dire son fait, carrément, et de lui sauter aux yeux, s’il n’ouvrait pas sa caisse! « Moi, je l’étrangle!.» conclut un grand premier rôle qui avait joué Porthos en province ; mais, dès qu’ils eurent été introduits, pêle-mêle, dans le cabinet du Directeur, qui était assis, imperturbable, dans son fauteuil directorial, il se fit un grand silence ; cette troupe de bêtes hurlantes fut tout à coup une troupe d’agnqaux, qui ne bêle même pas; pas une réclamation, pas une plainte; sans leur donner un liard, sans leur faire une promesse, le maître les congédia, humbles, soumis, satisfaits, protestant de leur zèle, avec des saints qui reculent obséquieuse meut vers la porte ; et même le grand premier rôle se sentit très honoré, prit un air très fier, parce que le Directeur de

théâtre voulut bien, en lui frappant sur l’épaule, gentiment, sans façon, lui emprunter une pièce de quarante sous!

Mais ceci finira. Un jour, — qui n’est, pas lointain peut-être, — une émeute victorieuse de poètes et d’artiste secouera le vieux joug, et se précipitera en chantant quelque violente Marseillaise , à l’assaut des théâtres, ces Bastilles des manuscrits. Nous emporterons, non pas les directeurs eux-mêmes, — la clémence sied aux vainqueurs! — mais les fauteuils directoriaux en cuir ou en velours vert. Ils seront amoncelés, ces sièges augustes, plus redoutables que des trônes, sur un bûcher bien flambant, dans quelque place publique en fête ; et, tandis que la carmagnole dansera autour des belles flammes, on verra se reconnaître, à la lueur de l’incendie, et se réconcilier, heureux, et s’embrasser enfin les Poètes et les Foules!

CAROLINE FONTEJE

En pleine jeunesse, en pleine gloire, à l’heure même où sa beauté conquérait tous les cœurs et son génie toutes les âmes, Caroline Fontèje — puisqu’il faut l’appeler d’un autre nom que le sien — est devenue la maîtresse du gymnaste Sternozzi. Oui, cette admirable femme, cette grande poétesse, adorée et célébrée, doublement triomphante, s’est donnée à ce saltimbanque qui, par-dessus le brouhaha des acclamations effrayées, s’élance éperdument d’un trapèze à l’autre, en allumant au gaz du lustre les paillettes vives de son maillot couleur chair. Et elle n’a pas caché la bassesse de son choix. Elle descend avec Sternozzi, chaque soir, de la loge où il a revêtu son costume de soie et d’argent, se promène avec lui dans les écuries en attendant le moment des exercices, lui parle bas, tout près de l’oreille, dans quelque boxe ; puis, après la

représentation, elle l’entraîne, ravie et Hère, avec un emportement jaloux ! Que tous sachent son ignominie, cela lui plaît, elle le veut; si elle le pouvait, elle ferait imprimer l’histoire de son amour en lyriques et cyniques strophes sur les grandes afhèbeâ vertes, à côté du nom de son amant.

Dès que cette abjecte aventure fut connue, je courus chez Caroline Fontèje, un matin; je m’approchai d’elle sans dire une parole, et la regardai longtemps, triste, l’interrogeant des yeux.

— Eh ! oui, c’est vrai, s’écria-t-elle en montrant dans un rire rouge ses belles dents de louve heureuse; c’est vrai, j’aime Sternozzi ! Vous me croyez folle, où vous me jugez infâme ? J’aurais dû m’offrir non pas à un pitre, mais à quelqu’un démon monde, gentilhomme ou artiste ? A vous, par exemple ? Eh bien, non, ni infâme, ni folle. Logique, voilà tout. Et si j’ai déchu, comme vous le croyez, ce n’est pas de ma faute.

— Qui donc est coupable? demandai-je, plein d’un douloureux étonnement ? .

Elle répondit :

— Vous même et votre tailleur. Quelle opinion avez-vous donc, vous autres hommes, de nous autres femmes ? Croyez-vous que la différence de sexe implique fatalement une dilfé-

CAROLINE EONTÈJE

rcncc de nature et que, pour ne pas avoir la virilité, on soit hors de l’humanité ? Profonde ' erreur, mon cher confrère. Ilomo sum ! disait la grande impératrice. Et elle avait raison. Au théâtre, les belles créatures demi-nues des féeries et des ballets, parmi les mousselines et les soies, dans les clartés chaudes qui les baisent et les illuminent, vous offrent avec des gestes de filles leur beauté de houris, éveillant ainsi la vision d’on ne sait quel harem paradisiaque et canaille ; dans les salons, les épaules blanches des duchesses et des ambassadrices passent, éblouissantes, dans le frou-frou tournoyant des valses ; au coin des rues, les petites ouvrières, dont le corsage d’orléans colle bien, lèvent un peu leqr robe pour sauter le ruisseau et montrent, entre le jupon de cachemire rouge et les bottines noires, un rapide éclair de bas blanc : vos yeux s’allument ! et du charme, vu ou entrevu de la femme, naît en vous le désir qui peut devenir l’amour ! A toute heure, en tout lieu, et par toutes, les occasions de s’éprendre vous sont présentées, brutales ou exquises, Les coquetteries câlines, les déshabillés adroits toujours vous sollicitent; et vous êtes les Paris de toutes les déesses. Mais à nous femmes — homo sum, cependant ! — quelles tentations sont offertes ? Par quels délicats artifices ou

par quelles violentes audaces pouvons-nous être attirées ? Quel attrait, comme un piège adorable et terrible, nous est tendu? Ah! quand les jeunes hommes aux longues chevelures, sveltes et blancs, et portant, les bras nus, la courte chlamyde de pourpre, revenaient, forts et fiers, du gymnase ou du stade : quand les jeunes chevaliers de Rome, imberbes, le cou très découvert, passaient en char dans la Voie Sacrée; quand après la cuirasse tombée, les chercheurs d’aventures, épris d’Oriane ou de Clorinde, revêtaient la tunique longue qui s’ouvre sur la poitrine ; et plus tard, quand les mignons, jolis comme des femmes, des perles à l’oreille, des diamants aux doigts, agrafaient leurs colliers d’or autour des fraises godronnées ; quand la tête hautaine des gentilshommes mousquetaires se dressait, du défi dans l’œil, sous l’empanachement des feutres : quand les velours et les soies enveloppaient de couleurs chatoyantes l’impertinence gracile des Clitandres et des Valères ; et même, quand les jeunes Conventionnels farouches, dans l’habit qui prend bien la taille, considéraient l’échafaud avec un regard dont une femme eût été jalouse et quand ridicules, et adorables, les Incroyables, aux culottes de soie zinzolin, sautillaient en cambrant leurs cuisses, alors, certes, nous aussi,

CAROLINE FONTÉJE

comme vous à cette heure, nous pouvions être troublées par la force ou par la grâce, et, d’abord charmées, aimer bientôt ! Mais regardezvous donc, malheureux ! Mais vos redingotes sont absurdes, et vos gilets sont ineptes, et vos pantalons sont grotesques ! Mais vos manches descendent jusqu’aux phalanges de vos doigts ! Mais votre col monte jusqu’à vos oreilles comme un carcan étrangleur qui ne veut pas qu’on voie le mal qu’il fait au cou ! Mais votre bouche — le baiser ! — disparaît dans l’embroussaillement pommadé des moustaches, et tout ce que vous avez du front s’annule sous la marge du chapeau qui plaît aux croque-morts. Pas une forme, pas une couleur ! Nous en sommés arrivées à croire que les statuaires sont des menteurs, et des imposteurs les peintres ; car, sous la grisaille pendante des longs pardessus, lequel de vous est un corps ? Et ceci en est au point que, honteuses, tremblantes, écœurées, celles qui voudraient en se livrant qu’on leur donnât en vérité l’équivalent de ce qu’elles donnent, s’en vont applaudir dans les baraques foraines les volumineux Arpins qui se campent, ou, dans les cirques, les clowns élégants et fins, aux formes harmonieuses !

Je répondis, piqué :

* — Voilà, madame, une étrange morale ; il

existe, j’imagine, d’autres amours que celle dont le dénouement est possible dans une voi ture de saltiirfbanque, derrière la baraque, a la foire de Neuilly ou à la fête de Saint Cloud.

Elle s’écria, en renversant sur le dossiei du fauteuil sa belle tête de faunesse pari sienne :

— Montrez-moi un héros ! Faites-moi voi un poète ! pour que je m’agenouille aux pied de celui qui a vaincu ou de celui qui a chanté Nous sommes des femmes, mais nous somme: des âmes. Où sont les glorieuses blessures je les panserai. Où sont les grands cœurs at tristés qui versent à la foule leurs douleurs e leurs espoirs en poèmes prophétiques ? je le: consolerai. Donnez-iùoi Dunois, je serai pag< d’armes — et le costume m’ira bien ; donnez moi Hoche, je serai cantinière, et si vou m’offrez Pétrarque, je serai Laure — et j< n’aurai d’enfants que de lui ! Car c’est en nous femmes, bien plus qu’en vous, hommes, qui survit la passion sublime de l’idéal : nogs n< voyons plus ni l’âge ni la laideur quand il 1 a la grandeur et la gloire. Qu’importe le front La pensée nous suffit. Ali ! nous sommes trè> admirables en effet, puisque nous pourrions avec l’abandonnemont amoureux de Juliette sous les caresses de lloméo, mettre nos bra-

CAROLINE FONTÈ.TE

au cou de Thersite, s’il était Achille, et baiser les lèvres d’Ésope, s’il était Homère. Mais où sont vos héros, et où sont-ils vos poètes ? J’ai besoin d’un triomphateur ? Me voici, dit un général. Jedemande Shakespeare? Présentait un reporter. Personne n’est grand, et mon âme est grande. Si j’enlaçais un diplomate ou un soldat, je n’étreindrais qu’un habit noir ou un uniforme, et les poètes aux lyres brisées me disent avec un rire de gommeux : « Avezvous vu le dernier ballet des Folies-Bergères ? » Eh bien, puisqu’il n’y a ni vainqueurs ni chanteurs, je m’en tiens aux sauteurs.

Stupides , soit , mais beaux et fiers , et tout éblouissants, et, comme les bondissantes panthères, ayant la vigueur et la grâce ! En moi, ainsi qu’en vous, il y a la bête et l’esprit : l’esprit ne peut pas s’envoler, laissez brouter la bête,

— Et vous concluez ? demandai-je, déplus en plus froissé.

— Ceci, dit-elle, Vous voulez être aimés ? soyez grands, ou, à défaut de grandeur, ayez le charme. Homo sum! Homo sum! Mais si vous continuez, étant médiocres, à être vilains ; si vous portez des chapeaux où manque une cocarde de valet de pied, des habits où le corps s’étrique et se dérobe, des cols qui vous montent jusqu’aux joues ; si, enfin, ne

pouvant être des héros, vous n’êtes pas même des hommes, prenez garde ! Les ténors en pourpoint de velours dont le cou fardé se dresse, et les jeunes premiers rôles en bottes molles, et les histrions en maillot, qui, debout sur la corde roide, ou assis sur le bâton des trapèzes, donnent aux cirques je ne sais quel air de vivants musées, vous voleront triomphalement vos maîtresses et vos femmes ! Et si, un soir, en sortant de l’Opéra-Comique, où aura eu lieu la première entrevue, vous donnez le bras à votre fiancée, j le long des maisons, derrière vos futurs beaux-parents, il pourra se faire que l’ingénue demoiselle, pendant que vous balbutierez la tendresse des jeunes aveux, vous écoute a peine, rêveuse, en regardant dans leurs caves les gindres demi-nus qui pétrissent la farine avec des bras vigoureux.

MADAME DE VALENSOLE

M. de Valensole entra furieusement dans le boudoir de sa femme, jeta sur la table une lettre ouverte, froissée, et dit, grinçant des dents :

— Vous me trompez, madame !

Elle regarda son mari, puis la lettre. Elle continua d’arracher une à une, d’un geste léger, les quelques feuilles flétries d’un gardénia en fleur. Elle répondit tranquillement :

— Oui, monsieur, c’est parfaitement exact, je vous trompe.

— Vous avouez, cria le mari, que vous êtes la maîtresse du comte de Vaugueray?

— Pourquoi le nierais-je? vous le savez. Vous ne savez pas tout, ajouta-t-elle, en cueil- Aant une fleur qu’elle mit à la troisième boutonnière de son corsage.

— Qu’ai-je donc à apprendre encore, misérable ?

— Beaucoup de choses, je vous assure, je suis à M. de Vaugueray, c’est incontestable; Voilà pour le présent. Mais j’ai eu de la tendresse aussi pour M. de Penalva, un espagnol : vous avez peut-être lu dans quelque journal, le mois dernier, tandis que vous étiez en Hollande, une assez piquante anecdote, à propos d’une cabine de bains à Trouville, qui, brusquement ouverte sous un coup de vent, permit à tout le monde d’apercevoir « une de nos plus belles mondaines » et un « jeune homme étranger » obligés de se tenir tout près 1 un de l’autre, tant la cabine était étroite? L’étranger, c'était M. de Penalva; la mondaine, c’était moi-même. Voilà pour le passé. Quant à l’avenir, il ne me paraît pas non plus qu’il doivq être de votre goût. J’ai cessé d’aimer le comte de Vaugueray. Très provincial, quoique Parisien. Un sportman presque palefrenier. Enfin, pas distingué du tout. Compromettant. Vousmême, vous feriez bien de renoncer à le voir! Mais il m’a présenté un de ses amis, M. Georges Strudelle, capitaine d’état-major, un homme du meilleur monde. Je vous le recommande. Oh ! nous n’en sommes encore qu’aux sourires et aux serrements de mains légers d’une flirtation absolument irréprochable. Mais je sens qu’il fait des progrès. 11 gagne du terrain. Il a déjà obtenu d être reçu, rnèrm

MADAME DE VALENSOLE 199

quand ce n’est pas mon jour. Enfin, il est tout à fait dans l’ordre des choses possibles que je fasse pour lui, avant peu, quelque folie, à moins que je ne fasse une sottise pour ce ténor de Milan, tout pâle et brun, vous savez bien, qui nous a chanté la semaine dernière la sérénade de Barbier , chez Mrne de Portalègre.

M. de Valensole avait saisi sur la cheminée un lourd candélabre de bronze japonais, et menaçant, l’œil rouge, il le tenait levé sur le front de sa femme, qui ne se baissait point.

— Est-ce que vous aller me tuer ? dit-elle souriante. Oh ! vous le pouvez. Mais prenez garde : cette brutalité vous privera de l’unique satisfaction que vous puissiez espérer dans l’état où vous êtes; je veux dire celle de connaître la cause de votre malheur. Au surplus* cet assassinat serait une injustice. Ce n’est pas moi qui suis coupable, c’est vous. Si vous avez le mauvais goût de vouloir fournir un fait divers aux journanx, vous devriez, en bonne logique, vous brûler la cervelle au lieu de me casser la tête.

Il l’écoutait, stupide d’horreur. Elle s’assit dans un fauteuil bas, et penchant la tête en arrière, la nuque sur la soie du dossier, elle continua de parler négligemment.

— Vous étiez le meilleur et le plus charmant

des maris ! Jeune encore, élégant, sans maussaderie, soucieux de me plaire, et me plaisant. D’ailleurs, très mondain, très riche, et ne concevant môme pas que l’on pût hésiter à payer de sa ruine un sourire de jeune femme qui remercie, vous me donniez et partagiez avec moi tous les plaisirs et tous les luxes. Ah ! vraiment, le mari modèle", que rêvent sur les oreillers pleins de confidences les petites pensionnaires des couvents où l’on commence à apprendre le quadrille croisé et la valse dès qu’on a fait sa première communion. Aussi, de tout mon coeur, je vous aimais. Un amour très sincère, presque profond. Et je me trouvais heureuse, n’enviant rien, sinon de l’être demain comme je l’étais aujourd’hui; et sachez-le, monsieur : jamais l’idée ne m’était seulement venue que je pourrais laisser, ne fût-ce qu’un instant, ma main dans la main d’un autre homme que vous ; fière de mon bonheur et de la vertu que je lui devais, je tenais en mépris toutes les vaines et coupables femmes qui cèdent aux tentations mauvaises, — je n’avais pas même de tentations, moi ! — et déshonorent le nom qu’elles portent.

« Mais le jour vint où vous deviez me faire l’irréparable injure.

« Nous sortions d’un petit théâtre du boulevard. Du vent, delà pluie. Sous la marquise,

MADAME DE VALENSOLE

je me serrais contre vous, frileuse, et vous riant près des lèvres, — ayant une hâte, vraiment, d’être rentrée, — pendant que le valet de chambre faisait avancer la voiture.

« Une bouquetière allait et venait, maigre, laide, presque en haillons, mettant sous le nez des gens une touffe de grosses roses rouges.

« Elles n’étaient point fraîches, ces roses. Trop ouvertes, presque effeuillées, avec un air de vieux sourire. Pourtant, que vous dirai-je ? sous le gaz jaune, dans le gris de la pluie et du vent, elles me parurent, alors, exquises, et, toute frisonnante d’automne, je m’extasiais comme une enfant de ce printemps à deux sous la fleur.

« Je vous dis, plus près de vous encore :

— Donnez-moi une rose, mon ami.

« Mais le valet de chambre revenait, et vous répondites, maussade pour la première fois :

— Non, non, à quoi bon! Venez vite.

« Nous montâmes dans la voiture. La tête contre la vitre, je vis s’éloigner la bouquetière, offrant encore ses fleurs rouges aux passants. Vous avez eu bien tort, monsieur, de ne pas me donner cette rose..

« Car je la voulais !

« Oh! sans doute, jusqu’à ce jour, vous ne m’aviez rien refusé, comblant mes désirs les moins exprimés, et ceux aussi dont moi-même

je ne me rendais point compte encore. Toutes les belles étoffes et les rares dentelles ; les meubles délicats qui peuvent bien servir à des Parisiennes puisqu’ils ont servi à des Japonaises ; les voitures légères qui ont des ailes aux roues, et les longs chevaux fins, plus légers, qui les emportent, je les avais ! J’avais un hôtel à Paris et un château en Touraine. Vous aviez engagé deux années de vos revenus pour payer mes dettes chez Worth, et pour que j’eusse une rivière de diamants noirs, illuminant de flammes sombres la blancheur de mon cou ! Mais j’aurais voulu une rose et vous me l’avez refusée.

« Vous avez lu un conte de Théodore de Banville, intitulé le Fiacre. Un conte ? non, un poème adorable et poignant, éternel et moderne, divin et réel, comme s’il était dû à la collaboration d’Orphée et de Balzac. Là, dans quelques pages, l’auteur affirme et prétend démontrer que « le meilleur moyen de perdre les femmes est de se montrer lâche, fût-ce même une minute. » Eh bien, Théodore de Banville s’est trompé, une fois ! Car je vous le dis, et je crois vous l’avoir prouvé suffisamment, — il existe un meilleur moyen de perdre a jamais l’admiration, c’est-à-dire l’amour d’une femme; c’est, après lui avoir tant donné, de lui refuser une seule chose ! lui eût-on donné

MADAME DE VALENSOLE

tous les trônes de 'tous les empires, et lui refusât-on moins encore que l’une des fleurs flétries que vendent le soir sur le boulevard des bouquetières en haillons.

« Ceci est certain : les femmes sont les dominatrices éternellement inassouvies, à qui tout manque dès qu’il leur manque un rien. Décrochez pour moi les étoiles, soit; mais apportez-moi ce petit caillou du chemin, qui ne luit que d’un peu de pluie. J’exige les sacrifices énormes, c’est vrai, mais je ne puis me passer des toutes petites condescendances. Il me plaît d’être obéie, en tous lieux, à toute heure, et de toutes les façons. Si Cléopâtre, à souper, s’est querellée avec Antoine, c’est peut-être parce qu’après lui avoir donné des perles à boire, il ne lui offrit pas assez vite une frêle fraise rose qui était dans une corbeille de fruits, et dont elle avait justement envie.

« Après le refus de la rose, vous ne fûtes plus pour moi l’homme que j’avais si longtemps préféré. Je n’avais pas eu pour vous de la re- 3onnaissance., certes ! — vous n’en auriez pas roulu, et je ne vous en devais point ; — mais e conçus une sourde et dure rancune, plus profonde que n’avait été mon amour. Quoi! un nstant, mon désir n’avait pas été votre unique “èglc ! Comment, pendant deux secondes, disrait, m’ayant mal entendue, ou craignant de

mouiller vos pieds dans la boue, vous aviez eu une pensée non conforme à la mienne, vous aviez résisté à mon caprice? Vous aviez fait pis encore ! ne comprenant point ce qu’il y avait de joli abandon et d’amoureuse câlinerie de ma part à vous demander précisément, à vous, le riche et le prodigue, mais à vous, l’amant, un objet de si peu de valeur. Vous m’eussiez dit, à propos d’une toilette de vingt mille francs ou d’un cheval ayant gagné le grand prix de Paris, ou de n’importe qu’elle autre chose qu’un millionnaire peut payer :

« Vous ne les aurez pas ! » je vous aurais pardonné, probablement; mais je ne pouvais vous pardonner de ne m’avoir pas offert ce que 1 peut offrir, toujours, et quel qu’il soit, un amoureux ! Irrité, humilié, mon cœur cessa de vous appartenir; et, un jour d’ennui ou de rage, — un jour où j’avais vu passer une bouquetière dans la rue, — je me donnai au premier venu parce que vous ne m’aviez pas donné une rose. »

Terrible d’avoir entendu cela, il allait lui mettre les deux mains au cou, lui serrer la gorge, l’étrangler. Elle lui dit, souriant toujours :

— *Ah ! vengez-vous, puisque c’est votre grossier caprice ! Mais gardez-vous bien, si je meurs, et si, pris d’un remords tardif, la

MADAME DE VALENSOLE

pensée vous vient d’apporter quelque offrande sur ma tombe, gardez-vous bien, monsieur, d’y placer un bouquet de roses, car je me lèverais de mon cerceuil pour vous jeter les roses à la face !

De toutes les flirteuses qui, dans les salons de Paris, de Pétersbourg et de Londres, abandonnent longtemps leur main, avec nn frémissement bien imité, entre les doigts de quelque bon jeune homme ébahi, ou, renversées dans un fauteuil, croisent les jambes sous la jupe étroite qui s’applique et se renfle, on bien, penchées, au dessert, vers leur voisin de table, avec l’air d’écouter une confidence, lui placent sous les yeux, sous, le nez, sous les lèvres, dans son assiette ! le double fruit vivant de leur gorge qui assoiffé et affame, — M"’c de Ruremonde, certes, est la plus parfaitement exécrable ! Aucune n’a poussé plus loin qu’elle l'abominable vertu de toujours se refuser après s’être toujours offerte. On cite d’elle des traits d’audace press que incroyables, déconcertants. Pendant six semaines, elle a voyagé en Italie avec M. de P uy roche, beau, jeune, hardi, qui n’a ni froid

aux yeux, ni froid au cœur, et de qui la poigne est solide; ils descendaient dans les mêmes hôtels, et la porte, entre les deux chambres, d’ordinaire, fermait mal, — un soir, elle rappela, ne pouvant elle-même, étant trop lasse, défaire ses cheveux ni dégrafer son corsage ; ils passaient souvent les nuits dans le petit salon des sleeping-cars, retenu pour eux seuls, elle, câline, s’asseyant tout près de son compagnon, lui mettant parfois la tête sur l’épaule, ui disant : « Aidez-moi » , quand elle voulait nonter, à demi-déshabillée, sur le plus haut les deux petits lits, d’où, plus tard, dans la Dénombre, elle laissait pendre son pied nu. Sh bien, de retour en France, M. de Puyroche i juré, — il faut croire un fat qui s’humilie ! — que Mme de Ruremonde, chemin . faisant, ivait peut-être été la maîtresse, à Venise, d’un gondolier, et, à Naples, d’un lazzarone; mais [u’elle ne s’était jamais donnée à lui, jamais ! )as même le soir où, à Procida, alanguie l’une longue promenade et ravie par la mer nurmurante, elle se baigna devant lui, toute danche, dans les lauriers, sous les étoiles !

Une fois cependant, — l’heure de la délite sonne pour les plus fières, elle fut prise

de passion, à son tour, oui, prise, elle, conquise, cette conquérante. 11 n’était ni très beau, ni célèbre ! Un jeune homme, voilà tout. Quelqu’un, même, qui n’était pas du « monde », qui avait été présenté, un soir de redoute, chez M,,,e de Soïnofï, était venu par hasard, ne reviendrait plus. N’importe ! elle l’aima, tout à coup, de tout son être! Elle ne comprit pas d’abord, s’étonna, se crut folle, se demanda si elle n’avait pas bu trop de champagne, en causant, au bulîet. Mais non, les lèvres à peine trempées dans la mousse qu’enviaient toutes les lèvres. Qu’était-ce donc qui se passait en elle? Il ne lui avait pas parlé, il la regardait, seulement, avec des yeux où s’allumait la furie d’un inextinguible désir; cela suffisait pour qu’elle fût délicieuse-i ment extasiée ; et, quand ils valsèrent ensemble, — c’était elle qui, soudain, saisie de démence, était allée à lui, et lui avait dit: Venez, — quand ils s’enlacèrent dans le tourbillon berceur des musiques et des soies, lorsqu'elle se sentit pressée contre ce jeune cœur inconnu qui battait ardemment, et qu’une brûlante haleine lui caressa le cou et les frisons près de l’oreille, elle oublia qui elle était ■ où elle était, et, se penchant vers lui, mourante : « Votre nom ! votre adresse ! je vous jure que je serai chez vous, demain, à trois

heures. » Puis, toute la nuit, après la fête, sous les dentelles qui tant de fois enveloppèrent de blancheurs mouvantes son sommeil d’impassible mondaine, elle se rappela cette adresse, ce nom, mordant les baisers futurs dans l’irtibécile oreiller muet, acceptant, cherchant les illusoires étreintes des draps qui se dérobent. Car la plus froide coquette est mordue un jour par le victorieux Désir qu’en vain elle défie, et l’amour outragé, bafoué, prend, tôt ou tard, une brusque et terrible revanche,

Le lendemain, après les longues heures d’insomnie qui allument le sang et exaspèrent les nerfs, elle marchait, très voilée, le long des murs, allant chez lui. Elle n’avait pas songé à prendre une voiture; l’air frais était bon à sa peau qui brûlait. Elle aurait voulu qu’il neigeât, qu’il gelât; que des froideurs blanches lui tombassent sur le corps, sur le cœur. De la neige, surtout ! qui l’aurait éteinte peut-être, l’aurait enveloppée comme d’une opaque et lourde pudeur. Car c’était terrible, vraiment, ce qu’elle faisait, ce qu’elle allait faire ! Elle qui avait repoussé, après les avoir attirés, les plus beaux et les plus illustres hommes mendiant à genoux le petit sou d’or d’un regard ou

la monnaie rose d’un sourire, elle apportait, elle-même, presque sans avoir été sollicitée, toutes les richesses de son cœur et de son corps, à qui ? à un inconnu, dont le nom ressemblait à tous les noms qu’on lit sur les enseignes, et qui, logeant à Montmartre, — oh ! de l’autre côté du boulevard extérieur, — devait être quelque rapin ayant fait un atelier de sa mansarde. Elle se méprisait, se mettait en colère contre elle-même, aurait voulu se battre. Mais elle continuait son chemin, furieuse et charmée. La fatalité d’une inexorable envie marchait derrière elle, lui mettant aux épaules d’invisibles mains, qui la poussait irrésistiblement. Elle eût tout donné pour pouvoir retourner sur ses pas, et souffrait de ne pas être arrivée déjà ! Elle avait des visions de bras qui s’ouvrent et se referment, de bouches qui se meurent, de regards qui s’embrasent, s’alanguissent, se ravivent. Mais qu’était-ce donc enfin qui la possédait de la sorte ? Elle ne s’était jamais connue ainsi. Elle pensa auxantiqués légendes des enchantements d’amour. Sans nul doute, elle subissait quelque envoûtement, quelque charme. Elle se disait bien, — marchant toujours plus vite, courant presque, — qu’il devait y avoir un moyen de vaincre cet obstiné, cet absurde désir, de se soustraire à une déchéance si longtemps évitée.

Mais, non; non, elle n’imaginâit rien, se sentait maîtrisée, n’essayait môme plus de lutter, courait plus vite...

Comme elle montait la rue Saint-Georges, ses yeux, vaguement, s’arrêtèrent sur l’étalage l’un magasin de modes.

Vingt chapeaux s’accrochaient derrière la dtrine, vifs, éclatants, ailés, pareils à un vol l’oiseaux qui s’agriffe à des branches. Il y ivait des « mousquetaires » de feutre noir, d’où jendent de longues plumes, et des toques de outre, gracieusement chiffonnées, moqueuses, mpertinentes, qui ont l’air de vouloir être •ortées sur l’oreille, et des « coiffes,» de satin >ouillonné, plus modestes, dont les brides emuent, lentes et douces. De temps en temps, ntre des rideaux de soie paille, très légère, [u’une main écartait, on voyait le joli visage iâle de la marchande, qui avançait une tête out auréolée à la diable d’une courte frisure •’or* et souriait aux passants, et aux passantes, vec des lèvres dont le carmin s’avivait sous le uvet presque invisible d’une petite mousîche.

M'n0 de Pairemonde s’était arrêtée. A cause es chapeaux sans doute. Même quand on va

un rendez-vous, on peut être ravie, au pasige, par le délicat éclat d’un oiseau de parais collant son bec d’émail vert, étageant sa

queue de petite comète sur un retroussis de velours.

Elle entra dans le magasin, pour faire quelque emplette évidemment. Souriante, affairée, la marchande, — à qui ses vagues moustaches seyaient fort bien, en vérité, — allait, venait, dans la minuscule boutique tendue de satin mauve, comme un boudoir; et il y avait, au fond, deux tentures qui, s’entr’ouvrant sous le vent de la robe, laissait deviner plutôt que voir une autre pièce, presque sans jour, soyeuse, mystérieuse, tendre.

Tous les chapeaux, vite retirés de l’étalage, faisaient déjà, sur la table en bois de rose, un pêle-mêle d’ailes vivantes et de fleurs épanouies.

— Voulez-vous essayer cette toque, madame Elle est tout à fait à la dernière mode et vou> ira très bien.

— Non, je ne suis pas coiffée. Essayez-la, j< vous prie. Je jugerai de 1 effet.

La complaisante marchande se coiffa vive ment de la toque.

Ah ! elle est jolie, en effet, dit M,,,u de Ru

remonde en espaçant elle-même, du bout de doigts, les petits frisons de l’auréole d’or tou autour du chapeau ; et vous êtes adorable ains:

Elle se regardèrent, en silence, longtemps les yeux fixes.

— J’ai d’autres chapeaux, là, dans la chambre, dit enfln la marchande, et si vous vouliez prendre la peine de les voir...

— Très volontiors, dit Mm0 de Ruremonde.

Le soir venu, elle descendait de Montmartre ; car elle n’avait pas manqué d’aller chez son valseur de la veille ! Un peintre, en effet. Trois heures durant, — tandis qu’il la regardait, éperdu, — elle était restée dans l’atelier, curieuse, furetant, riant aux nymphes étendues sur le sable marin, aux odalisques qui se tordent sur des lambeaux de pourpre ou sur des peaux de bêtes, feuilletant les albums japonais, maniant les bibelots, se mirant dans le miroir de Venise; puis, couchée sur le divan, elle avait écouté, les brides de son chapeau dénouées, une cigarette rose aux lèvres, les tendres et brûlantes paroles de l’artiste agenouillé. Mais pas un sourire trop rapproché de la prière, pas un baiser ! Implacablement vertueuse. Tous les refus après toutes les promesses. Et maintenant, elle s’en retournait, laissant derrière elle un désespéré de plus, ravie, triomphante, dans sa fierté d’impassible mondaine et de flirteuse immaculée.

Geneviève est la petite-fille d’une très vieux homme de lettres, presque illustre autrefois, à peu près oublié maintenant, mais que l’on aime encore quand, par hasard, on se souvient de lui. Il fut éclatant et superbe! il mêla son audace aux témérités généreuses du commencement de ce siècle, prit sa part de péril dans la bataille, eut sa part de gloire dans le triomphe. En même temps que célèbre, il était beau, avec une impertinence fantasque, oseur dans sa parure, lui aussi, autant que dans ses vers, laissant flotter ses longs cheveux blonds qu’on eût dit soulevés d’un souffle de lyrisme, montrant, dans les couleurs de ses habits, les brusques et violents contrastes des antithèses romantiques, il imita, un peu banal, les héroïques Jeune France. Aventureux, d’ailleurs,

comme un poème décapé et d’épée, il eut vingt amours étranges et fameuses, monta, par des échelles de soie, à des fenêtres entrouvertes, non sans avoir entre les dents, en cas de mari incommode, l’acier de quelque lame rapportée de Tolède! Vieilles folies, rimes vieillies. Il est petit, courbé, penche sur une épaule sa tête qui ballotte, laisse pendre sa lèvre, ferme à demi les yeux, et, tout chétif, quand une toux le secoue, il a autour du front des éparpillements de chevelure blanche, pareil à un arbrisseau d’hiver dont le vent disperse la neige. Quelquefois, — quand il y a là de jeunes hommes de lettres, — le souvenir des anciennes luttes et des antiques renommées se rallume dans ses ternes yeux, sa parole abonde, sonore, hautaine, se répand en glorieuses histoires : le petit vieux se dresse en beau vieillard! Mais ce sont là de brèves résurrections. Il quitte rarement son fauteuil près du poêle, l’hiver, devant la fenêtre, l’été, ne parle guère, n’entend plus, mâchonne, par instants, on ne sait quels mots, a l’air mécontent, toujours, tremblotte, bave, bâille, s’ennuie, s’endort. Geneviève vit seule auprès de son grand-père, le soignant et le consolant. Elle ne se mariera pas, pour être toute à son devoir. Elle est bonne, simple, auguste.

Geneviève a dix-huit ans. Toutes les grâces sont dans ses gestes, toutes les musiques dans sa voix. A la transparence de sa peau, plus pâle sous l’or doux des cheveux, se môle ce bleu vague qu’ont les blancheurs immaculées. Il reste un peu de ciel dans la neige. Sa bouche aux lèvres fines ressemble à une fraîche rose, et les dents y mettent une rosée de perles. L’azur presque vert de ses grands yeux calmes, qui ne se troublent pas, est infini; il y passe des rêveries, comme une volée de cygnes. Mais elle n’est pas belle seulement. Elle a ce charme suprême, presque divin : la pureté. On voit des arbres, au printemps, si tendrement verts de feuilles nouvelles, si blancs de petites fleurs timides que jamais aucun oiseau sombre ou de fâcheux augure ne doit venir s’y poser; jamais une mauvaise pensée n’a frôlé le front de Geneviève. Les paroles qu’elle dit, rares, peureuses, douces, ont le son du cristal des ingénuités parfaites, laissent entrevoir de saintés ignorances. Elle est la candeur elle-même, visible, incontestable, qui confond le désir, permet à peine l’amour; lorsqu’elle paraît si chastement jolie, grande svelte, un peu pâle, aucun poète païen ne pourrait, en un vers,

l’adorer, — non, pas même Virgile! — car sa démarche n’est point d’une déesse, mais d’un ange.

Telle est l’évidence de sa pureté, que jamais soupçonn’apu atteindre cette enfant sans mère, vivant seule, presque libre, auprès d’un vieux qui la garde mal.

Quelques méchants, à voix basse, essayent d’insinuer que le grand-père est pauvre, très pauvre, ayant pour unique ressource une petite pension de la Société des gens de lettres ; qu’il y a cependant quelque luxe dans le logis, meubles confortables, çà et là des bibelots précieux; que Geneviève porte des toilettes d’où la modestie n’exclue pas une certaine recherche coûteuse; des dépenses, enfin; où prend-elle l’argent? Ce qui est certain, c’est qu’elle n’a jamais travaillé; la légende de sa collaboration, sous un pseudonyme, à des journaux de mode, est parfaitement absurde : il y a un mystère dans l’existence de Geneviève.

Mais on fait taire ces mauvaises personnes ; on leur dit : « Y pensez-vous ? » Le monde parisien, peu respectueux des choses et des gens, entoure d’une vénération attendrie la belle et pure fille qui se dévoue, si jeune, à un vieillard ; et c’est mademoiselle Antigone qu’on l’appelle, avec des sourires où l’ironie n’est pas méchante.

Une fois, Justin Bernier n’y tint plus! De-] puis un an, il adorait Geneviève, n’osant paçl lui dire, osant à peine la regarder. Mais, aujourd’hui, emporté par une tendresse exaspérée enfin jusqu’à la passion, il aurait du) courage. Il irait chez elle, s’agenouillerait, lui crierait : « Je vous aime ! » Il ne se laisserait pas intimider par le clair regard calme de la jeune fille, ce regard si ingénument fixe, qui a l’innocence des yeux d’un nouveau-né. « Je vous aime! Je vous aime! » Et pourquoi ne l’épouserait-elle pas? Il était jeune, avait eu une médaille au dernier Salon, n’était pas sam fortune. Le grand-père ? Eh ! on ne l’abandonnerait pas. On serait deux à le choyer, à veiller sur lui. Et puis, il s’inquiétait bien du vieux! Il aimait Geneviève et voulait en être aimé : voilà de quoi il s’agissait, de cela seulement. Il courait par les rues, coudoyant les passants.; dans l’escalier, il dut s’arrêter, hors d’haleine.

Le grand-père dormait dans la salle à manger, près du poêle ; Justin fut introduit dans le salon ; la servante lui dit : « Mademoiselle va venir tout de suite. »

Il était charmant, quoique sévère, ce salon.

Petit, l’air d’un boudoir grave, avec des tentures éteintes, où le jour ne transparaissait >as, avec des fleurs çà et là, qui souriaient •èveusement dans les coins pleins d’ombre, il îtait doux, attristé, calme, isolé, comme loinain. C’était bien là qu’elle devait vivre, Geneviève, douce aussi, calme aussi, solitaire. Justin sentait autour de lui cette présence invisible que le long séjour d’une personne laisse lans un lieu familier. Le dessin, un peu morne, les meubles, rappelait des attitudes résignées, les accoudements songeurs, et, dans la glace irofonde, bleuie par la pénombre, il y avait 'infini des yeux qui s’y étaient mirés, comme l y avait dans ces fleurs frêles, blanches et leureuses, qui se cachaient, tout un épanoui sement timide de pures rêveries. Extasié d’être nvironné d’elle, il allait, venait, à pas sourds, egardait, touchait. Dans une bibliothèque de ois noir, peu de livres : des poètes seulement, eux oui ont chanté, avec le plus d’immatérielle vresse les délices de l’amour sans baiser! (uelques cadres aux murs; des aquarelles, es pastels, des dessins au crayon rouge : armi de vagues nuées, des anges s’envolaient, uvrant des ailes pâles, fluides comme l’air; e jeunes filles penchées vers l’eau regardaient dr dans le courant le reflet de leurs pensées ; lus loin, des enfants priaient, agenouillés

dans une église, devant une statue delà vierge Marie qui, d’un lys, montrait les étoiles. Ils étaient de Geneviève, ces dessins, ces peintures, et Justin Bernier, étonné, charmé, se demandait quel artiste, plus habile et moins innocent, aurait pu mettre autant de dévotion sincère, dans une église, devant Marie, autant de candeur dans la transparence de l’eau, autant de paradis dans le ciel.

Il s’arrêta près d’une petite table, comme blottie dans un coin plus obscur ; là se dispersaient, dans le désordre du travail interrompu, des croquis, des feuilles manuscrites, des feuilles imprimées aussi où l’on voyait des ratures.

Sa curiosité était coupable ; mais il brûlait du désir de savoir ce que Geneviève dessinait, ce qu’elle écrivait quand il était venu.

Et puis, lui aussi, il s’était inquiété parfois, malgré son amour, du mystère qu il y avait dans la vie de Geneviève. A quel travail se livrait-elle pour payer le bien-être dont le grand-père était entouré ? faisait-elle des aquarelles vendues à vil prix sans doute ? écrivaitelle en effet dans des journaux de mode ? Justin pensa qu’un regard jeté sur ces papiers eii désordre lui apprendrait peut-être la vérité.

Le salon étant peu clair, il dut se penche t pour voir.

11 put à peine retenir un cri d’horreur! ces

croquis, c’étaient des ébauches d’infâmes priapées ; les lignes qu’il lut, — ces lignes d’une fine et longue écriture de femme ! — décrivaient avec des mots abjects, les plus monstrueuses scènes d’une abominable débauche, et, tremblant, se croyant fou, éperdu, il reconnut que les feuilles imprimées, — corrigées par Geneviève ! — étaient les épreuves d’un livre célèbre et immonde, dont un éditeur belge annonçait la publication prochaine.

Quand Geneviève entra dans le salon, Justin n’était plus là. Il s’était enfui, épouvanté. Elle ne s’étonna point de cette disparition; on le disait fantasque. Mais, en approchant de la table, elle eut un frisson et pâlit. Imprudente! dans sa hâte, elle n’avait pas songé à ces papiers. Peut-être les avait-il vus? Elle se rassura peu à peu ; le salon était sombre. Elle demanda une lampe. Puis, assise, penchée sous l’abatjour, l’or doux de ses cheveux illuminant la clarté, elle se remit au travail, paisiblemènt, un pur sourire aux lèvres, levant parfois, avec l’air de demander conseil à quelque divin inspirateur, l’azur presque vert de ses grands yeux calmes, infinis, où, comme une volée de cygnes, passent des rêveries.

LA CONSEILLERE

Dès qu’elles furent assises dans le boudoir de velours rose, aux teintes exquisement fanées, tout imbu d’odeurs tendres, comme une serre dont les fleurs sont des femmes, M""' de Portàlègre prit entre ses longues mains les jolis doigts potelés de la comtesse, et lui dit en avançant les lèvres dans un sourire de carmin encore frais, car elle venait à peine d’achever son maquillage du matin :

— Mais vous êtes émue, vraiment! Qu’y a-t-il donc, chère petite ? Ne vous troublez pas, parlez, dites tout. Je suis sûre que ce tout-là ce n’est guère. Il faut que vous ayez confiance en moi. Je vous aime d’une façon surprenante. D’abord parce que vous êtes jolie et fraîche comme un Chaplin. Vous connaissez la Jeune Fille aux Églantines! C’est vous, tout à fait. Puis, on sent que vous avez une conscience ingénue autant que votre visage est

LA CONSEILLÈRE

Jtir. C’est quand le cœur ne bat pas que les feux ne sont pas battus. Mariée depuis deux nois seulement, on a toute l’innooence d’avant, ivec un peu d’effroi en plus. Et vous venez l’un couvent de province! Peut-être vouliezfous prendre le voile ? Il vous reste une vague )deur d’encens ; vous êtes une fleur de chapelle, toute mouillée encore d’eau bénite, ^ussi, coquette et mondaine comme je suis, une rose artificielle parfumée d’opoponax, et presque vieille déjà, — trente et un ans, ma mignonne ! — vous m’étonnez absolument, ce qui fait que je vous adore. Je vais m’en aller, cela m’intéresse de vous voir venir. Conscrit! je suis votre colonel ; et je veux bien, moi-même $ vous apprendre l’exercice, car c’est un conseil que vous venez me demander, n’est-ce pas ?

— Hélas, oui! madame, dit la petite comtesse en joignant les mains par une habitude de pensionnaire dévote.

— Demandez. Vous savez que, nous autres, nous ne porterons jamais les corsages-maillots ? C’est indécent; on dirait qu’on s’est habillée pour faire des tours sur un trapèze. Les toques béarnaises non plus; cela donne un air d’étudiante. Un instant, j’avais imaginé des robes sans ceinture, presque des frocs, et, sur la tête, un capuchon de bure, en satin. Vous comprenez, à cause des bons Pères qu’on a

expulsés. Une protestation. C’était presqu décidé. Mon directeur — je me confesse Saint-Philippe, et vous? — mon directeur ap prouvait absolument la chose. Mais avoue qu’il aurait été bien dur de se fourrer dan une espèce de sac...

— Ah! madame, il s’agit d’une chose trè sérieuse.

— Sérieuse ? pour de vrai ? Je vous demand pardon, ma mignonne. Allons, parlez, j’écoute

— C’est très difficile à dire !

— Je ne peux pourtant pas deviner.

— Eh bien, madame, avoua la comtesse ei cachant dans ses mains sa petite figure plurose, il paraît que je me suis affreusemen compromise !

— Comment! déjà? s’écria Mrao de Portalègre.

— Déjà. Mon mari prétend que je suis une extravagante ; ma belle-mère assure que ma conduite a été remarquée par tout le monde, et que c’est fini, et que jamais plus je ne serai reçue dans une maison honorable.

Elle pleurait presque, la petite comtesse.

Eh! mon Dieu, qu’avez-vous pu faire de si terrible, mon enfant?

— Je ne savais pas que c’était mal. Vous aviez raison tout à l’heure : je sors du couvent, et l’on ne m’y a appris rien de ce qu’il faut

LA CONSEILLÈRE

savoir. Enfin, voici : Avant-hier, chez Mme de Soïnoff... vous savez qui je veux dire?

— Mais oui, c’est ma cousine.

— J’allais au bal pour la première fois. J’étais bien troublée, je vous assure. Cela fait un singulier effet, tous ces yeux, toutes ces lumières, qui regardent vos bras, vos épaules !

— Vous vous habituerez.

— Enfin, je n’avais pas du tout la .tête à moi, et j’ai dansé trois fois de suite...

— Avec le même danseur ?

— Oui!

— Une imprudence. Qui était-ce?

— M. de Puy roche.

— Aurélien de Puyroche ?

— Non, son frère, celui qui n’est pas décoré.

— Il est très bien. Circonstance aggravante.

— Ce n’est pas tout. Après une valse, j’ai accepté son bras pour aller au buffet. Nous y sommes restés très longtemps! je buvais du champagne pendant qu’il me racontait une foule de choses qui me faisaient rire. C’était bien amusant. Mais voilà, des gens avaient les yeux sur nous ; et Mme de Soïnoff a dit tout haut, en passant : « C’est de la dernière inconvenance. »

— Elle avait raison.

— Comment! vous aussi, vous êtes de son avis?

— Il le faut bien, ma pauvre belle. Mais jusqu’à présent je ne vois pas du tout en quoi je puis vous être utile, moi? J’attends, expliquez-vous.

— Oui, je m’expliquerai ! reprit la comtesse d’un petit ton résolu. Écoutez. Je ne suis pas si niaise qu’il semble. Je regarde, et je vois bien des choses. Tenez, à ce bal, il y avait des j femmes qui ont dansé toute la soirée avec le même cavalier; pendant la valse, elles levaient 1 beaucoup trop haut leurs liras sans manches, — est-ce que c’est convenable, cela ? — et elles riaient tout près de la bouche de leur danseur, et elles se penchaient sur lui, toutes décolletées, de sorte qu’il n’avait qu’à baisser les yeux... Au buffet, — je m’en suis bien aperçue, allez ! — la marquise de Poléastro ne cessait pas de boire, avec un air de se tromper, dans le verre d’un capitaine d’état-major qui était derrière elle, et qui lui parlait toujours à l’oreille. Et vous me direz peut-être que M"'e de Soïnoff n’est pas restée une heure dans l’embrasure d’une croisée avec ce grand jeune homme russe qui, plus tard au cotillon, s’est jeté à genoux pour lui baiser sa bottine ?

— Voyons, voyons, ne vous mettez pas en i colère. Tout cela est vrai.

— Alors, pourquoi ne dit-on pas de mai de ces femmes, qui font bien pis que je n’ai fait ?

LA CONSEILLÈRE

Car, enfin, il a été très convenable, M. de Puy roche. Et pourquoi suis-je compromise, puisqu’elles ne le sont pas, elles ?

Mmc de Portalègre avait pris un air presque doctoral, imperceptiblement ironique; vous auriez pu vous souvenir de Méphistophélès répondant à l’écolier Wagner.

— Ma mignonne, ce que vous venez me denander, est-ce le moyen d’agir à sa guise, de aire -tout ce qui plaît, sans que le monde y rouve rien à redire?

— C’est cela! oui.

— Cette consultation, vous voulez que je ■ ous la donne, vous le voulez, sérieusement ?

— Je le veux.

— Et vous ne vous étonnerez pas, vous me e promettez? de l’étrangeté un peu terrible du noyen ?

— Non, dit la comtesse, décidée

Après un silence, Mme de Portalègre reprit, solennellement :

— Sachez donc que, pour n’être jamais plus ompromise, il faut, dès son entrée dans le aonde, se compromettre une fois pour toutes, on pas à demi, ni d’une façon furtive, avec n air d’être surprise en faute bien malgré soi, lais ouvertement au contraire, effrontément, éfinitivement.

Ah! mon Dieu! s’écria la petite femme,

secouée d’un frisson, que dites-vous là? C’est épouvantable, et immoral tout à fait. Puis, on doit être perdue à jamais... Est-ce que la société ne vous méprise pas ? Est-ce qu’une honnête femme, après ce scandale public, consent à vous avoir pour amie ?

— Les commencements ont quelque chose de pénible, je l’avoue. Mais que peut-on faire, à Paris, même dans notre monde, qui bientôt ne s’oublie, ou du moins ne se perde dans la foule de tant d’autres souvenirs? Très vite les portes fermées se rouvrent, les sourires d’accueil reparaissent, aussi gracieux que par le! passé, et de la violente aventure qui, pendant une heure, vous a déconsidérée, il ne vous reste qu’une réputation de femme excentrique, grâce à laquelle vous pourrez désormais tout oser sans que personne songe à y prendre garde. On est originale, téméraire, un peu folle, tout le monde le sait, c’est une chose convenue, il n’y a plus à revenir là-dessus, c’est à prendre ou à laisser, et on ne laisse pas celles qui sont belles et riches ! Il y a quelque rapport entre mon procédé et la vaccine ; plus de dangers après le premier péril. Je vous demande un peu pourquoi on s’occuperait de la façon dont une femme met son bonnet, quand il est avéré qu’elle l’a jeté par-dessus les moulins? Oui vraiment, pour celles, qui

LA. CONSEILLÈRE

n’ont pas reculé devant un premier scandale bien hautain, bien complet, il n’y a plus qu’un scandale à craindre : celui que produirait un retour à une vie régulière et bourgeoisement monotone.

— Madame... votre procédé... est-ce que vous l’avez employé, vous ?

— Ah! vous êtes curieuse! En tout cas, vous voyez, ce que j’ai pu faire est oublié, puisque personne ne vous en a parlé. Et moimème, pensez-vous que je m’en soucie ? Oui, oui, il est possible, je ne dis pas non, qu’un jour, il y a très longtemps, je me sois laissée 3mporter à quelque extravagance ; je suis peut- .être allée, — oh ! une fois ! — au café Anglais, i un souper d’hommes, et le secret a été mal ÿardé; je ne nierais pas absolument, si quelqu’un de bonne foi l’affirmait, qu’on m’ait vue, sans voilette, dans une baignoire de petit diéâtre, avec un ténor qui partait le lendemain pour Saint-Pétersbourg... Ah ! mais si, au fait,

; e me souviens, j’ai eu toute une aventure : j’ai Dlaidé avec mon mari,, en séparation! On en a mormément parlé pendant huit jours. Aujourl’hui, qui donc sait tout cela ? Je suis une des dngt femmes excentriques que Paris admet, 3t celui qui se rappellerait les vieilles histoires serait pis qu’un impertinent, ce serait un sot.

La petite comtesse écoutait, tout effarée.

— Et, reprit-elle, dites-moi, je vous en prie vous être sûre qu’il n’v a pas d’autre., moyen ?

Mme de Portalègre allait répondre : Non Mais elle la regarda, si jeune, si douce, ave< une petite peur si ingénue dans les yeux. Eli demeura silencieuse, un long moment. Enfin se rapprochant d’elle, et d’une voix plus douce elle dit, sincèrement attendrie :

— Si, mon enfant, si, il y a un autre moyen et celui-là, c’est le meilleur! Voyez-vous, l monde n’est pas si mauvais qu’il semble ; d’ail leurs, même quand il est cruel, il médit plu qu’il ne calomnie : sa méchanceté manqm d’imagination. C’est bien simple, ce que je vai vous dire, mais c’est bien vrai : soyez estima ble, on vous estimera. Ne dansez pas troi souvent avec M. de Puyroche, ni avec d’autres aimez votre mari, ayez beaucoup de jolis en fants, et n’enviez jamais, croyez-moi, celle qui ne peuvent plus se compromettre !

Mmo de Portalègre n’a pas répété la fin d cette conversation. On ne sait pas non plus c qui en est résulté. Pour ce qui est de mo j’aime à être persuadé que, des deux conseils: c’est le second que la petite comtesse a suivi

JEUNES MERES

S’il est un amour délicieusement pur, exquis à la fois et sublime, qui fait venir des larmes dans les yeux des poètes attendris et charme les anges gardiens eux-mêmes, étonnés d’un autre paradis, c’est l’amour d’une jeune mère pour l’enfant rose et blond qui va, vient, saute, se pose, babille, et gazouille, et, se retournant dans un coin de la chambre avec un mouvement d’épaule en colère, fait une moue de petite fraise fâchée derrière tous ses cheveux mêlés. O bestialité divine de l’adorable femelle humaine ! A l’épouse, à l’amante, en qui sont toutes les tendresses de l’àme, raffinées ou exapérées par les artifices qu’invente la volonté d’être plus heureuse et de rendre plus heureux, la nature a donné par surcroît le seul des instincts animaux qui n’est pas morne et vil. L’homme observe l’enfant, l’instruit, le conseille, mais la femme seule, dans

l’irréflexion de sa joie, aime l’être issu d’elle, chair de sa chair, sang de son sang! Déesse, elle est la chienne ou la louve traînant ses petits après soi, mais elle l’est aveo tant de bel orgueil et d’emportée passion qu’elle n’en est que plus déesse en effet. L’allaitement no ravale pas le sein où s’ensommeillent toutes les douleurs, et l’enfantement glorifie le flanc doux et sacré. O vierges qui nous donnerez des fils ! la réalité qui est en vous n’avilit point ce que vous avez d’idéal ; les fatalités de votre corps exaltent et divinisent les destinées de votre âme. Et, s’il n’est pas de plus adorable spectacle que celui d’une jeune femme riant à son enfant, il n’en est pas de plus joyeusement magnifique ou de plus superbement terrible que celui d’une mère emportant son fils d’un danger ou le disputant, effrénée, à la mort, dans le berceau qui râle.

Mais la Parisienne, irréconciliable ennemie du vrai, éprise des mensonges et des ruses au point qu’elle consentirait à se rendre laide plutôt que de rester soi-même, ne devait pas s’accommodcrlongtemps de l’instinct maternel, auguste et simple. Il a fallu qu’avec un art diabolique, — on fait son cœur comme on fait son visage ! — elle raffinât, élégantisât, modernisât, — idéalisation â rebours, — la plus naturelle des tendresses. Aimer comme les

JEUNES MÈRES

autres mères, le pouvait-elle, puisqu’elle n’était pas pareille aux autres femmes ? La .prenait-on pour quelque violente et sincère Flécharde, serrant contre elle ses enfants, furieuse, dans les halliers, et ne mangeant qu’après eux, comme les lionnes ? Ressemblait-elle à ces compagnes de marins, robustes, halées, qui attendent, sur la grève, le soir, le gars déjà pêcheur, et l’embrassent rudement joyeuses, avec de gros baisers sur les joues? Des baisers, certes, et mille caresses, — trop de caresses ! — mais des baisers qui se souviennent d’un autre emploi de la bouche ; des caresses où s’alanguissent, si gracieusement, hélas ! des réminiscences d’autres étreintes et l’enfant dorloté, paré, enjolivé, mis dans la ouate d’une perpétuelle cajolerie, toujours là, mêlé à la vie, partageant le bain, assistant à la coiffure, pas renvoyé quand on met le corset de satin rose ou les bas de soie noire, respirant l’odeur des pots de fard ou des veloutines envolées, puis, la toilette achevée, glissant sur la traîne des robes, ou se fourrant la tête dans les dentelles du peignoir ! De sorte qu’en vérité, beaucoup de jeunes mères sont devenues, sans les avoir, des monstres.

« Où est Bébé ? Comment ! Bébé n’est pas prêt encore? Ah! le voilà. Viens ici, mignon, qu’on te voie. Mais on n’a pas idée d’un

M0NSTÙES PARISIENS

enfant fagoté comme cela ! A quoi pensezvous, Clémentine ? Vous lui mettez sa jaquette bleue, juste le jour où j’ai ma robe verte. D’abord, le bleu ne me va pas du tout. Approche-toi, chéri. Ton col te monte jusqu’aux oreilles, et tu as la peau si blanche qu’il ne faut pas la cacher. Tu sais, tu me trouves plus jolie, quand je suis décolletée. Tu as les yeux rouges ? Tu as pleuré ? Attends, un peu de poudre de riz. Oh! le petit coquet ! il aime cela. C’est bon, dis, la houppe qui vous passe sur la joue ? Veux-tu bien ne pas toucher au crayon pour les yeux ! Voyons donc : monsieur se maquille, à huit ans! Allons, c’est fini, baise-moi, — pas si fort! tu m’enlèves mon blanc de perle, — et allons-nous-en vite. » Là-dessus, Mme de Ruremonde emmène son fils. Où vont-ils? chez le couturier d’abord. Bébé se connaît fort bien en toilettes. Il donne son avis. « C’est très joli, ces garnitures. » Il reste là pendant qu’on essaye. « Pour sûr, tu n’es pas maigre comme Mme de Portalègre, toi ! » La mère rit de tout son cœur. « Alors, elles ne te plaisent pas, les femmes maigres? » Et, se penchant, elle l’attire vers elle, lui tient longtemps la tête sur son épaule, en lui baisant les yeux. Après, c’est l’heure du Bois. Depuis qùe Bébé est revenu de nourrice, MD‘° de Ruremonde ne met plus son grif-

JEUNES MÈRES

fon dans la voiture, sur l’un des coussins de devant. Un enfant, c’est mieux. Cela parle, cela fait des remarques très drôles. « Dis donc, maman ! ce monsieur qui salue, il ne vient plus nous voir, pourquoi ? — Ah ! tu as remarqué cela, trésor ? » Elle lui rit tout près du nez, en montrant toutes ses dents. Quelquefois on s’arrête au restaurant de la Cascade, avec Mme de Valensole, rencontrée par hasard. Bébé demande du champagne ! Ma foi, on lui en laisse boire ; quelques gouttes seulement*; ça ne peut pas lui faire de mal. Revenue à l’hôtel, Mme de Ruremonde s’habille pour un dîner pendant que Bébé, un peu gris, ne veut pas s’endormir dans les dentelles du petit lit qui est dans le cabinet de toilette. Il vient, pieds nus, en chemise, dans la chambre. Il veut voir la belle robe de « maman », et la mère, dans la triomphante splendeur des satins et de la chair, se tourne vers lui, ravie, en disant : « Tiens ! regarde ! Est-ce que je suis à ton goût, mignon ? »

D’autres sont plus terribles ! inconscientes sans doute ; se rappelant peut-être le stratagème coupable de ces peintres, qui, plus infâmes que les artistes franchement érotiques, et peignant de fortes Transteverines aux beaux seins tout escaladés d’enfants, trouvent dans la maternité un prétexte à la nudité.

Pendant que Bébé joue dans un coin du boudoir, M. de Nérici, avec une ardeur timide, — car il est véritablement amoureux, — contemple la belle mondaine, étendue, un sourire languissant aux lèvres, dans la paresse du fauteuil.

Qu’elle veuille lui être éternellement cruelle, il ne le croit pas, car, résolue à être barbare, aurait-elle à la bouche cette clémence attendrie et, dans les yeux, cette promesse mourante d’un doux consentement?

Mais il hésite, s’approche à peine, n’ose pas; c’est un long silence où l’on entend, comme un bruit lointain, étouffé, d'ailes en cage, le battement des cœurs.

Alors, non sans un air d’impatience, elle appelle Bébé ! Et voici que l’enfant, joli, rose, bras nus, jambes nues, s’assied sur les genoux de la mère, tâtant de ses petites mains les étoffes bien remplies, caressant le cou gras et rond, soufflant dans les mignonnes oreilles, défaisant, l’espiègle, les frisons qui se déroulent jusqu’au bord un peu bistre des yeux, dégrafant quelquefois, avec l’audace de l’innocence qui joue, les premiers boutons du corsage, confrontant, sans le faire exprès, à la blancheur potelée de ses bras la peau d’un commencement de poitrine, aussi blanche.

Toutes les aiguilles de la convoitise piquent

JEUNES MÈHES

à tous les pores M. de Nérici éperdu. Sa fortune, sa vie, il les donnerait pour être, un seul instant, ce petit être qui rit, ingénu, dans les bras de l’exquise créature. Mais son désir n’ose pas encore s’exprimer ; et il mord ses lèvres, muettes.

Elle, comme en un élan d’insatiable tendresse, elle embrasse furieusement son fds, dans les cheveux, sur le front, dans le cou, sur les lèvres. De délicieux froissements de caresses bruissent dans l’étreinte des glissantes étoffes; et toujours le baiser s’acharne, passionné, presque farouche, mourant aussi...

Cette fois une flamme s’est allumée dans les yeux de M. de Nérici; il comprend, il sait, il ne peut plus ne pas savoir que la jeune femme l’aime autant qu’elle est aimé de lui ; ces baisers qu’il envie désespérément, il n’a qu’à les demander, — il en est sûr, — pour les obtenir, et il les obtiendra, ardents et savants, dès que Bébé ne sera plus là, si on prend la peine de le renvoyer !

Maintenant, ô mères sacrées, qui avez conservé, intact, le sublime instinct maternel, je vous demande pardon. Je n’aurais pas dû, dans ces contes amers, parler de la plus douce et de la plus pure des tendresses, même pour en signaler la perversion coupable. Cependant ce que j’ai dit devait être dit. Si l’on veut que

les petits hommes deviennent des hommes, il est tenjps que les mondaines et les flirteuses emmènent au Bois et chez le couturier leurs griffons blancs au lieu de leurs bébés roses, et que les berceaux ne soient plus aussi près des lits.

LES PROTECTRICES

C’est vous seules, ô très subtiles Parisiennes, qui savez, des choses les plus viles, tirer la grâce et le charme. Faire du miel avec des roses, la belle malice ! Toutes les abeilles, même en province, en sont capables ; ce qui est vraiment difficile et méritoire, c’est d’emprunter un parfum à la puante jusquiane. Innocentes, vous seriez aimables trop naturellement; il vous plaît de l’être dans le mal, par le mal; et vous excellez à ce jeu, délicieuses raffinées ! Tout péché , même infâme , vous attire, et vous veut, et vous prend, mais non pas entières : la sensitivité de votre tact, votre horreur instinctive de l’excès brutal, vous avertit du point extrême où peut se hasarder la curiosité rougissante, et, par une admirable entente de l’idéal, qui fait de vous, mondaines sans cœur ni sens, les égales des plus purs esprits poétiques , vous transformez , déve-

loppez, exaltez en délicates imaginations, en perverses mais presque chastes chimères, les hideurs de la réalité. Même à l’alcool frelaté des bouges, — si le caprice vous prenait d’en boire, — vous ne devriez qu’une griserie de champagne ; car telle serait votre volonté. Et voici qu’à cette heure où d’exécrables Damnées, blêmes, aux yeux caves, convoitent et détournent la nubilité des vierges, vous avez inventé,

— car il faut obéir à toutes les modes, un peu,

— je ne sais quelle ingénieuse et rieuse tendresse, parodie irréprochable des malsaines amours ; pas une tache à vos fourrures même après la traversée de la boue : je baise vos pattes blanches, hermines !

Mme de Ruremonde, l’impeccable éducatrice, et son élève, la petite comtesse Hélène de Courtisols, suivaient aux pas de leurs chevaux une allée étroite du Bois, où le soleil d’or blanc allume le vert des feuilles nouvelles.

— Tout à fait contente, mignonne, tout à fait contente de vous, dit la parfaite mondaine. Vous avez suivi mes conseils fort adroitement. C’est au point que, depuis votre retour de Bretagne, je ne trouve rien à vous reprocher. Mille excentricités, pas une imprudence. A merveille. Qui peut croire que vous avez un amant ? tout le monde. Qui peut l’affirmer ?

LES PROTECTRICES

personne. Et vous n’en avez pas. Très bien. Ah! que d’espérances données ! et puis, que de refus ! Ne pensez-vous pas que M. de Puyroche se fera sauter la cervelle ? Je vous complimente, flirteuse. Cependant vous n’êtes pas complète. Quelque chose vous manque pour mériter vraiment le renom que vous avez conquis.

— Et que me manque-t-il?

— Avez-vous une protégée ?

— Une « protégée ? » répéta d’un ton naïf Hélène de Courtisols, qui a gardé de son ingénuité de naguère l’air de l’avoir encore.

— Sans doute. Une protégée. Quelle femme de notre monde n’en a point ? d’où sortezvous ? pourquoi cet étonnement ? qui de nous n’est pas la protectrice de quelque diva d’opérette, jolie à croquer en jupe courte d|Espagnole, ou de quelque belle fille un peu grasse qui joue les Princes Charmants dans les féeries du Châtelet? Mais vous ne savez donc rien encore ? Fi ! je vous croyais plus experte. Est-ce qu’une impératrice n’honore pas de son amitié une écuyère illustre? Nous suivons cet auguste exemple. Mme de Valensole envoie tous les matins un bouquet de gardénias à la petite Léo. C’est une chose que vous ignorez seule. Ouvertement, par son valet de chambre avec sa carte dans les fleurs. Vous avez remarqué,

autour du lac, l’attelage gris souris de Itose Mousson ? C’est Mn,c de Lurcy-Sevi qui le lui a donné; quinze mille francs ; si elle continue à faire de ces folies, elle ruinera son mari, vous verrez. Quant à Mme de Portalègre, elle ne refuse rien à Marthe Caro, qui lui demande tout; et il y a deux ans que Mme Benjamin Meyer paye les notes de Constance Chaput chez Pingat . Beaucoup trop grosse cette Constance, mais que voulez-vous? les parvenues ont de ces goûts médiocres.

La petite comtesse baissa vivement son voile pour cacher une rougeur qui, véritablement, était sincère.

— Oh ! madame, balbutia-t-elle avec un joli tremblement.

Mais l’éducatrice la regarda bien en face, haussa les épaules, et dit, presque sévère :

— Que vous prend-il donc ? quelle pensée grossière avez-vous ? quel sens donnez-vous à mes paroles ? En vérité, ma chère, je crois que vous nous prêtez des perversités absurdes de pensionnaires endiablées par la solitude, ou de modèles dépravées dans des orgies de rapins. Ceci me fâche parce que je vous aime. Vous avez lu de mauvais livres qui ne savent pas ce qu’ils disent. Est-ce qu’on est abominable et sotte à ce point ? Pourquoi le serait-on ?

LÈS PROTECTRICES

3apho elle-même était une vraie femme, amou- 'euse de Phaon, et non point de Lysistrata. 311e a été calomniée par quelque poète envieux qui publiait dans ces temps -là les :< Monstres Athéniens » dans un journal du Céramique. Mais considérez qui nous sommes ! Nobles, belles, riches, éclatantes, tous les triomphes faciles, toutes les joies possibles, ^uel homme n’est pas à nos genoux? Je vous irois folle, oui. Entre nous et des femmes de Jléâtre, jolies, je ne dis pas non, mais banales lomme le boulevard et les lèvres toutes fariées de baisers de cabotins, quelle intimité serait imaginable ? C’est bon pour nos maris, 3ela. Est-ce que nous leur avons jamais adressé a parole, il ces filles ? Est-ce que nous les ivons jamais vues de près sinon dans quelque ’ête de charité où elles vendaient, déshabillées lar Grévin, des fleurs et des programmes ? Concevez-vous Mme de Vaïensole amie de la petite Léo? Mme de Lurcy-Sevi saluant Rose Mousson? Je vous dis que M'110 Benjamin Meyer îlle-même, la femme d’un banquier pourtant, l’a jamais monté l’escalier de la grosse Consance Chaput.

— Mais alors, objecta l’élève intimidée, je îe comprends pas pourquoi...

— Pourquoi nous sommes les protectrices le ces indignes protégées ? Pourquoi les fleurs

du matin, et les équipages offerts, et les factures acquittées ?

— Justement.

— C’est que vous êtes ingénue encore. Ecoutez. Vous avez les plus belles écuries de Paris ?

— On le dit.

— Ët vous pariez au courses éperdument V

— C’est un défaut que vous m’avez conseillé.

— Eh! bien, mignonne, les coulisses des théâtres bouffes sont pour nous des espèces d’écuries ; nous avons les petites cabotines comme on a des pur sang, et nous les regardons jouer des opérettes ou des féeries, vivre, aimer, être folles, — de loin, — comme on regarde courir ses chevaux. Et sachez que c’est charmant ! continua Mme de Ruremonde. Du fond de la baignoire, les soirs de premières, on la voit, celle qu’on a choisie, chanter, minauder, renfler le cou, montrer ses bras fins et' sa poitrine de neige, être jolie, adorée, triomphante. Tous les hommes l’admirent, la convoitent. Avoir quelque chose de commun avec cette grâce, avec ce sourire, avec se succès , rien de plus amusant : et cela trouble aussi, d’un trouble adorable. On s’intéresse aux moindres incidents de la soirée. Si quelqu’un tousse pendant qu’elle chante, on es! furieuse. Ou s’étonne de la froideur de la cia-

LES PROTECTRICES

que bien payée cependant. Si le public bissait les couplets du second acte , quel plaisir ! Quand M. Sarcey bâille, c’est une grande alarme. On se sent, vraiment, comme si on était sur les planches, soi-même, et on y est, en effet ! car on a mis quelque chose de soi dans cette créature, — on ne la recevrait pas, même le matin, — qui détaille avec une coupable insistance les grivoiseries des refrains. Sa beauté, ne vous la doit-elle pas un peu, puisqu’on a fait faire soi-même, par un peintre célèbre, le croquis de ce costume, puisqu’on a envoyé, ce soir, les deux perles noires qui pendent à ses deux mignonnes oreilles, et les lilas qui se pâment dans ses cheveux d’or brun? Mais la plus précieuse joie, c’est quand la divette, applaudie, acclamée, rappelée quatre fois, salue de votre côté, discrètement — oh ! trop discrètement — avec le plus tendre de ses sourires. Je n’ai jamais été plus heureuse qu’après la réussite éclatante de Rose Flaman, aux Bouffes. Une nouvelle étoile! que j’avais découverte. D’autres délices encore. L’orgueil des rivalités victorieuses. Mn,e de Valensole avait l’air d’une folle, tant elle était contente, l’autre soir, parce que Marthe Caro, à Mmc de Portalègre, avait eu beaucoup moins de succès que la petite Léo. Pour un peu on ferait siffler les protégées de ses amies ! On s’intéresse

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aussi à la vie de ses petites créatures. Quand on apprend par les journaux, — on les lit avec passion ! — qu’ëlles ont de mauvais rôles dans la pièce prochaine, ce sont des mélancolies, des colères. A quoi pensent ces auteurs et ces directeurs? On a envie de se fâcher, d’écrire, de réclamer hautement. Leurs aventures plus intimes ne nous inquiètent pas moins. Elles ont été quittées par des amants imbéciles ? Voilà qui est fort stupide. Où pourraient-ils trouver de plus adorables maîtresses ? Ah ! les hommes ont bien mauvais goût. On voudrait consoler les abandonnées ; on l’essaye ; on y réussit quelquefois ; les feux d’un bracelet de diamants, cela sèche bien des larmes. Et cette tendresse , — si désintéressée , — aucune d’entre nous ne le cache ; nous nous en faisons gloire au contraire. Mme Benjamin Meyer est allée à trois bals travestis en costume de blanchisseuse hollandaise, après le succès de Constance Chaput dans la Kermesse d'Amsterdam! Qu’elles sont à nous, nos protégées, nous voulons qu’on le sache, nous l’exigeons ; les toilettes, lès nuances d’étolfes qu’elles préfèrent, nous les préférons effrontément, dans les salons, aux courses, à l’église même; nous portons leurs coul eurs comme un sportmann effréné arbore à son chapeau les couleurs du cheval qui a gagné le grand prix de Paris!

LES PROTECTRICES

La petite comtesse de Courtisols paraissait goûter médiocrement les nouveaux conseils le M"10 de Ruremonde. Après le long discours, die demanda seulement :

— C'est donc Rose Flaman qui est votre protégée ?

Puis, plus un mot. Un silence sévère, qui lésapprouve. Même quand les deux amies, lescendues de cheval, furent remontées dans a Victoria où l’intimité est plus facile, il n’y ;ut aucune causerie. Ni chuchotements, ni sourires.

Mais, sur le boulevard, Hélène de Courtisols it un signe au cocher ; la voiture s’arrêta devant une boutique de fleurs; les deux femmes, — Mme de Ruremonde étonnée, — traversè- *ent le trottoir.

Un splendide bouquet était derrière la vitrine comme un soleil de flammes roses.

— Vous ferez porter ces fleurs à M118 Rose Flaman, aux Bouffes, dit Hélène de Courtisols.

— De quelle part? demanda le marchand.

— Voici ma carte, dit la petite comtesse.

C’est depuis ce jour-là que l’éducatrice et

.'élève sont irrémédiablement brouillées.

LÉA

En six mois deux palefreniers ont demand< leur congé, parce que Mlle Léa leur avait cin glé la face à grands coups de cravache ! En fant, encore, seize ans à peine, elle a des vio lences soudaines de petite bête fauve. Se: trépignements de fdlette, pour une gronderji ou pour un caprice contrarié, sont des atta ques de nerfs qui veulent mordre et qu mordent. Ses mains, dans ses colères, cm poignent le bois de la table et y enfoncen les ongles. Elle a une façon impérieuse e méprisante de regarder les gens, qui a l’air d< prévoir quelque insulte et déjà d’y répondre Soupçonneuse à l’excès, elle guette dans le sourires, dans les haussements d’épaules dans les paroles mal entendues, des inten lions d’outrage ou d’ironie, et ses rages, qu

LÛA

piétinent et cassent les bibelots, n’attendent pas la certitude de l’offense. Ce sont des enfants pareilles à elle qu’ont dû être à seize ans les impératrices de Rome et les sanguinaires courtisanes de l’Age de fer. Un de ses ancêtres, au Brésil — car elle est de race portugaise — fut un rude fouetteur de nègres, pendeur de mulâtresses, qui, le soir, rentrait à la fazenda avec des taches de sang sur son habit blanc de planteur : elle tient de l’aïeul, pour une lenteur à obéir ou pour ordre mal exécuté, le besoin des justices immédiates, que Ton se fait à soi-même, juge à la fois et bourreau ; et il lui semble que ses esclaves, c’est tout le monde. L’éducation moite du couvent, la vie mondaine, où depuis quelques mois elle commence à paraître, n’ont pas attendri ni frivolisé sa brutalité native. Elle est comme une de ces petites lionnes nées et élevées en cage, en qui se révolte l’instinct du coup de dent et du coup de griffe. Même sa mère, de qui la tendresse s’étonne et s’inquiète, ne réussit pas à la maintenir. Elle aime sa mère, certes, comme elle peut aimer, avec des effusions emportées qui sautent au cou et mangent les joues de baisers dans des larmes passionnées. N’importe, elle lui en veut souvent, la déteste presque, par saccades, et aussi en de sourdes rancunes qui

sont la résignation de son impuissance. Pourquoi? à cause des réprimandes, sans doute, et des conseils. Elle n’a jamais oublié un soufflet qu’elle a reçu quand elle avait neuf ans ! Mais ce qui l’a surtout exaspérée, — sans qu’elle ait clairement démêlé les causes vraies de son irritation, — c’est que Mmc de Pontevedra soit devenue la comtesse d’Asprières, se soit remariée encore jeune et belle, pas plus de trente-trois ans. Que ce fût par colère du nom familial répudié ou par je ne sais quelle jalousie héréditaire, inconsciente, qui ne s’explique pas, mais qui existe chez beaucoup d’enfants du premier lit, Léa déclara qu’elle n’assisterait point à la cérémonie des noces, s’enferma, resta deux jours entiers sans manger ni boire, voulant mourir de faim, criait-elle à travers la porte ; on l’entendait, toute la nuit, frapper du poing, avec un bruit d’enfoncer des clous, contre le bois de son lit. Et jamais elle n’a pu s’habituer à la présence de cet homme qui, n’étant pas le maître de la maison, donne des ordres aux domestiques, qui, n’étant pas le mari de sa mère puisqu’il n’est pas son père, à elle, entre dans la chambre conjugale, et qui, trop jeune pour qu’elle puisse être sa fille, la traite cependant avec des bonhomies de camarade paternel, l’appelle : « Léa » tout court, la tu-

LÉA

toie, lui donne des tapes sur les joues et, les soirs, vers onze heures, lui dit : « Je crois qu’il est temps que tu ailles te coucher. » Pour ces raisons et pour d’autres, sans raisons aussi, — elle est née telle, voilà tout, — elle est perpétuellement une susceptibilité en éveil, qui se rencoigne en montrant les dents, prête à bondir et qui bondit; une fois, parce que le chat, en jouant, l’avait égratignée, elle l’a pris au cou, et le serrant toujours, ses doigts ne pouvant plus s’ouvrir, elle l’a étranglé, malgré elle, avçc plaisir, comme l’abbé Delacollonge étrangla sa maîtresse ! Ainsi faite, elle est peu à l’aise dans le monde où ses reparties brutales, ses : « Non, vous m’ennuyez » à ceux qui l’invitent pour une danse, déconcertent les politesses. Elle se tient le plus souvent dans sa chambre, marchant à grands pas d’un mur à l’autre, lisant, sans s’asseoir, des livres, n’importe lesquels dont elle déchire les pages qui lui ont déplu ; et sa seule joie c’est le matin, quand tout le monde dort encore dans l’hôtel, de sauter en selle, en amazone courte, les cheveux frisés sous un chapeau rond, sans voile, presque un petit homme, sur un cheval qu’elle a bridé elle-même, de cravacher la bête en lui mettant l’éperon au ventre, et de l’enlever, et de s’enfuir dans un galop furieux le long des arbres

de l’avenue, et de tourner en plein champ, et de franchir les fossés, les ravins, les haies, sans souci des obstables, ne s’écartant pas pour un arbre qui traverse la route ou pour une charrette qui barre le chemin ; de sorte que, plus d’une fois, la jupe déchirée, les mains meurtries, une blessure au front, elle a été rapportée à l’hôtel, se débattant, par des gens qui l’avaient ramassée et qu’elle injuriait !

Une fois, comme elle achevait de s’habiller pour un bal, dans la chambre de sa mère, on frappa deux coups à la porte ; le comte d’Asprières venait s’informer si sa femme était prête à partir.

— Entre donc, dit celle-ci.

— Mais maman, je n’ai pas encore mis ma robe et j’ai les bras tout nus.

— Bon ? Après ? Tu es une petite fille. Vous pouvez entrer, Georges !

Léa enfonça ses deux poings qui saignèrent, dans la glace où elle se mirait.

Le lendemain, un peu avant le soir, comme la grande chaleur du jour s’attiédissait dans

LÉA

un commencement de crépuscule, elle vint dans l’appartement du comte d’Asprières, en costume de cheval, la cravache à la main, avec un air point fâché, qu’elle a très rarement.

— Ma mère est à la vente de charité chez M"'e de Eosavène, elle ne rentrera pas de longtemps. Voulez-vous venir vous promener avec moi, en attendant le dîner?

— Tiens, tu es de bonne humeur, aujourd’hui. As-tu dit de seller les chevaux? Partons.

Lui, bon cavalier, elle, folle amazone, ce fut une course charmante sous les arbres remués, du côté du Bois où les voitures étaient rares déjà. En galopant, elle bavardait, très gamine, riait pour une branche qui lui retroussait le chapeau, montrait ses petites lents de jeune louve, était très espiègle, avait les mots tout drôles. Jamais elle ne s’était nontrée aussi bonne enfant, aussi joliment ïordiale. Comme ils suivaient une allée déserte : « Tiens ! à nous voir ainsi, tous les leux, seuls, on pourrait croire, savez-vous, [ue vous êtes en bonne fortune ? » Et de rire le plus belle. Il pouffait aussi. Cela lui plaisait [ue cette sauvagesse s’égayat, se fit mignonne, amusante, amusée. Très jolie, d’aileurs, avec son air garçonnier. Une char-

mante promenade. Mais il y eut un accident. Justemènt comme ils passaient tout près du pavillon d’Armenonville, le cheyal de Léa. dans la vitesse du galop, butta contre un tronc d’arbre et s’abattit. Elle était déjà relevée, quand le comte eut sauté à terre ; pas blessée, se tenant les côtes, tant elle riait, mais la ligure barbouillée de sable. « Vite un cabinet ! » cria-t-elle en entrant dans le restaurant; et elle demanda du champagne, pendant que le comte s’inquiétait encore, prit la bouteille des mains du garçon, en cassa le goulot sur le bord de la table, s’emplit les paumes de viri doré, se mouilla tout le visage en buvant un peu, — l’air d’une petite nymphe qui lape cle l’eau dans ses mains, — releva sa tête folle où il y avait de la mousse dans les cheveux frisés. « Au moins, tu n’as pas de mal ? dit-il. — Ah ! bien oui ! J’ai une idée : puisque nous sommes ici, si nous dînions ? » dit-elle. Pourquoi pas ? Il consentit. Pendant le dîner, elle fut tout à fait extraordinaire, si différente d’elle-même ! Elle se divertissait des moindres choses, de la mine sérieuse du garçon, du nom du restaurateur tramé dans les serviettes, d’un verre qui tombe avec un bruit clair, d’une bouteille que l’on a de la peine à déboucher; ne voulait pas qu’on remportât les crevettes! disait : « Est-ce que ça se mange, tous ces

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