‹ Monstres parisiensChapitre 8 sur 11 · LÉ A · texte numérisé non relu

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plats qu’il y a sur la carte ? » exigeait qu’on les commandât tous. Dame, elle n’avait jamais dîné en cabinet particulier ! Et elle ne cessait pas de rire. Il la laissait faire et la laissait jacasser, indulgent. Il songeait à la joie de la comtesse d’Asprières quand elle apprendrait que sa fille, si morose d’ordinaire et si brutale, avait eu ces franches gaîtés. A un moment, comme elle avait beaucoup bu, — beaucoup, pour son âge, versant elle-même, forçant le comte à boire, — « Ah ! mon Dieu ! comme il fait chaud! dit-elle. — Veux-tu que j’ouvre la fenêtre? — Mais non! mais non! » et, d’un geste vif, elle déboutonna le haut de son corsage. Une étroite blancheur, quelque chose de grêle et de pâle, apparut. Il regardait, étonné. Bah! presque sa fille. Il regardait toujours, sans défiance, non sans plaisir. Elle ne cessait pas d’être diablesse, versant du champagne, encore, s’écriant : « Mais buvez donc! moi je crois que je suis grise, un peu. » Et, à chaque plat que l’on mettait sur la table, — relevant le corsage quand le garçon entrait, le laissant retomber quand le garçon était sorti, — elle avait des exclamations puériles, demandant avec quoi c’était fait. « N’importe, c’est très , bon! » Ses dents, sous les lèvres retroussées, luisaient comme un éclair de neige. D’ailleurs die trouvait que, maintenant, il faisait bien

plus chaud. « Vous aviez raison, si l’on ouvrait la fenêtre? » Elle se leva, alla vers la croisée, mais elle se ravisa, tourna sur ses talons, et, déboutonnant son corsage jusqu’à la ceinture, elle se laissa tomber sur les genoux du comte, en murmurant : « Ah! mais, oui, je suis très grise. Ce qui serait charmant, ce serait d’avoir son lit ici ! » Il devint très pâle. Il comprenait enfin, presque. La repousser, lui dire : « Voyons, il est tard, votre mère s’inquiète, mettez votre chapeau, partons, » c’était ce qu’il voulait. Mais, du corsage ouvert où les grêles seins pâles tremblaient dans la mousseline, il venait une si douce caresse d’odeur fraîche, la chaleur des petites jambes, sur ses genoux, était si enlaçante et si câline, les dents blanches, mouillées encore de champagne, lui riaient si près des lèvres, qu’une folie l’emporta, — cetait ce moët, aussi, bu coup sur coup, — et qu’il la prit entre ses bras, violemment, lui serrant des deux mains le cou, la bouche cherchant la bouche. Mais alors elle s’échappa dans un grand rire de triomphe, ramassa sa cravache tombée à terre, lui en cingla le visage, comme elle avait fait aux palefreniers, ouvrit la porte, s’enfuit, demanda son cheval; et une heure après, entrant dans le salon de sa mère, où des gens jouaient au whist en

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écoutant une sonate : « Eh! bien, tu sais, cria-t-elle, ton mari, lui, ne trouve pas que je suis une petite fille, et je te l’aurais pris, si j’en avais voulu ! »

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Dans l’alcôve silencieuse, que blanchit à peine la tueur des lampes baissées, pendant que M. d’Argelès sommeille, un peu las, sous les cheveux de sa maîtresse, elle le regarde, heureuse. C’est terrible, ce qu’elle a osé. Elle, honnête femme, qu’environnaient tous les respects, mariée à un homme dont elle était 1 unique joie et le plus bel orgueil, elle a quitté furtivement, à la nuit tombante, la maison conjugale, jetant aux domestiques, pour prétexte, qu’elle allait voir sa mère; elle est descendue d’un fiacre devant le mur d’un jardin, tremblante de peur, tournant la tête, avec l’angoisse d’un voleur qui crochette une porte, elle a ouvert la grille, au moyen d’une petite clef que M. d’Argelès lui avait remise, la veille, à l’Opéra, pendant le dernier entr’acte; et, la pelouse traversée, un escalier monté, elle s’est trouvée dans une chambre inconnue où, pour

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la première fois, épouvantée, extasiée, elle a subi le criminel délice de l’étreinte adultère ! Lamentable aventure. Car, non seulement elle a perdu à jamais l’honneur, le respect de soimème, les bons sommeils paisibles, mais ceci s achèvera sans doute dans une catastrophe. Son mari, cœur violent et bras résolu, est incapable de se courber sous l’affront ; il la tuera dans la îage de son désespoir, ou se tuera luimême. Elle sera une morte ou pleurera près d’un cadavre. Eh bien! n’importe ! elle ne veut pas s’émouvoir de cet avenir sinistre. Elle chasse les noirs soucis. Elle est toute à l’ivresse d’aimer et d’être aimée. Le bonheur quelle a connu, qu’elle connaîtra encore, n’est pas payé trop cher, même au prix de la vie. Oh! l’heure divine des lèvres unies, des haleines mêlées ! Comme il la serrait étroitement tout à l'heure, avec des promesses d’éternel amour ! Même morte, il lui restera fidèle. Jusqu’à ce jour, elle ne l’ignore pas, M. d’Argelès a eu le cœur frivole, et on lui attribuait volontiers, en riant derrière l’éventail; plus d'une galante aventure. Mais, l’homme qu’il a été, il a cessé le l’être. Il aime, maintenant, il aime, il le ure, et il 1 a prouvé pendant six mois de tenace îttente et de supplications douloureuses. Il ast à elle comme elle est à lui, entièrement, éperdument; et ce que leur tendresse a de

coupable sera racheté par ce qu’elle aura de sublime ! ils se réhabiliteront à force de bonheur.

Tandis qu’elle s’enorgueillit ainsi de son crime heu reux, une pendule sonne douze coups et M. d’Argelès, éveillé dans un bâillement, dit à sa maîtresse, tout bas, dans la caresse parfumée des cheveux :

— Comme les belles heures passent vite!

Hélas, ma bien-aimée, voici le moment où il faut que tu me quittes.

Elle s’écarte un peu, dans un frisson, le considère, étonnée, comme ne comprenant pas.

— Moi te quitter ? dit-elle.

— Sans doute, ma chérie! pour ne pas inspirer de soupçons à tes domestiques, pour être rentrée avant que ton mari soit revenu du cercle.

Elle a poussé un cri, elle est hors de l’alcôve, ! dans sa robe reprise à la hâte ; puis, de loin, très pâle, les yeux grands ouverts, avec des paroles saccadées :

— Es-tu fou ! te quitter ? m’en aller ? pour ne pas inspirer de soupçons? à cause del mes domestiques et de mon mari ? Quels domestiques ? quel mari ? Est-ce que j’ai des gens, â présent, est-ce que je me souviens d’avoir été mariée? Tu me dis : « Viens, » je suis venue ; y a-t-il un retour possible, après

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un tel départ? Je ne puis sortir d’ici que pour aller où tu iras, avec toi. J’ai une maison : la tienne; j’ai un lit: le tien. Si tu n’avais pas de chevet pour reposer ta tête, je serais une vagabonde. Te quitter? Oh! j’ai mal entendu. Tu n’as pas dit cette parole, ou je l’ai mal comprise. Comment! tu ne réponds rien? Tu détournes la tête? C’est donc vrai, tu veux que je m’en aille, et que je revienne demain, sans doute, pour repartir encore, comme ce soir ? Tu veux que je dise à mon mari, en rentrant : « Ma mère va beaucoup mieux, une indisposition, rien de plus, et qu’en m’endormant auprès de lui, je cherche un nouveau prétexte pour la prochaine sortie? Oh! misérable, et, moi, malheureuse ! Tu as compté que je serais ta femme sans cesser d’être la femme d’un autre. Nous nous aimerions quand je pourrais m’échapper. Je serais à toi après avoir été à lui. C’est à son désir assouvi que nous devrions nos plaisirs. Ton baiser m’accepterait tiède encore du sien, et moi je rapporterais tes lèvres à sa bouche ! Oui oui, je vois les choses. Ce que tu me demandes, c’est un amour prudent, qui a peur, qui se cache, qui prend des précautions, c’est de mentir, c’est de trahir, lui pour toi, toi pour lui, en souriant! Je sais qu’il y a des femmes capables d’une telle bassesse; quelques-unes, qui s’inquiètent peu de

leur propre estime pourvu qu’elles ne s’aliènent, point le respect courtois du monde, ont cette hypocrisie abjecte! On peut tout se permettre, sauf de se compromettre. Sous couleur d un bain ou d’un messe, aller en fiacre au rendez-vous, la voilette baissée, sans oublier la boîte de poudre de riz pour cacher, au retour, la rougeur des baisers, surveiller sa parole, ses gestes, son regard, feindre de connaître à peine qui l’on aime, ne jamais écrire, ne jamais laisser traîner de lettres, c’est de cela qu’est faite leur vertu; et s’il leur arrive de rentrer un peu tard, il leur faut se coucher si vite, avant l’arrivée du mari, qu’elles n’ont pas toujours le temps de remplacer la chemise adultère ! Sache que je ne suis point pareille à ces femmes. Je me suis livrée, entière, à jamais. Ce que je t’ai donné, ce n’est pas une heure, c’est ma vie. J’ai rompu avec tout mon passé ; derrière moi, il ne reste plus rien de moi. J’ai consenti au crime, pas à la honte. Je ne veux pas me partager, je ne veux pas mentir! J’accepte, je désire les railleries, les mépris, les colères. J’ai pu être coupable, je ne saurais être vile ; l’aveu hautain de mon amour est la seule excuse qui m’en reste ! Et je prétend s que ton audace égale la mienne. Mon cœur, mon corps, l’ivresse que tu m’a due, valent que tu t’enorgueillisses, et que tu proclames ton

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bonheur. Déshonore-moi si tu m’adores ! Es-tu lâche, ou ne m’aimes-tu pas ?

Elle parle, parle encore, debout, frémissante; ses gestes ont l’air de jeter au vent, comme des haillons méprisables, le vain honneur du nom, les fausses pudeurs mondaines, et tous les préjugés hypocrites.

Cependant, elle se tait, et M. d’Argelès se comporte comme un fort habile homme. Il n’a eu garde d’interrompre sa maîtresse! Mais, à présent, il s’approche, s’agenouille, lui prend les mains, doucement. « Elle sait qu’elle est adorée, que, sur un signe d’elle, il mourrait avec joie ! Eh bien ! à cause même de cette tendresse, il doit épargner à son amie les déboires et les périls. Il ne demanderait pas mieux, lui, que d’être toujours auprès d’elle. Ne plus se quitter, quel rêve! Aucun danger, aucune responsabilité ne pourrait le faire hésiter, s’il ne s’agissait que de lui-même. Ne devine-t-elle pas ses jalousies, ses cruels désirs de la posséder seul? Mais, au prix même des pires angoisses, il faut qu’il la conserve honorée, estimée de tous. Il n’a pas le droit de l’entraîner dans la vie irrégulière, de faire j d’elle une femme que l’on montre du doigt. Le monde est redoutable, se venge cruellement de celles qui le bravent. Il est des nécessités terribles, auxquelles on ne saurait se

dérober. » Et M. d’Argelès dit ces choses, beaucoup d’autres encore, avec une si adroite insistance, fait à son amie un tableau si effrayant des tristesses d’une existence déclassée, joint à ce pénible discours de si câlines tendresses, que la belle jeune femme baisse la tête d’un air résigné, convaincue. Seulement, elle demande de ne pas partir sitôt, ce soir. Elle peut rester encore, sans aucun inconvénient pour sa réputation. Elle va écrire à son mari qu’elle demeurera une partie de la nuit auprès de sa mère plus souffrante, etM. d’Argelès remettra la lettre à son valet de chambre qui la fera porter au cercle par un commissionnaire. » Oh! la bonne pensée, dit l’amant, et comme vous êtes bonne! » Elle s’assied, elle écrit, cachette la lettre, la donne elle-même, par la porte entrebâillée, au domestique, avec des instructions rapides. Puis, souriante, ayant perdu le souvenir des amertumes et des colères, elle entoure de ses deux bras nus, — car où donc est la robe ? — le cou de M. d’Argelès, parle bas à son amant, penchée, et le baise, avec un petit bruit de lèvres, dans les cheveux.

Elle est toute autre, en vérité. Après l’amour farouche qui s’exalte, c'est l’amour un peu frivole qui s’amuse. Elle rit, elle a de mignonnes moues. Elle ne demande plus, d’une voix ar-

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dente: « Tu m’aimeras toujours, n’est-ce pas? » elle dit, coquette : « Me trouves-tu jolie ? » Même elle avoue qu’elle a été bien romanesque tout à l’heure. Les grands sentiments sont beaucoup mieux à leur place dans les livres que dans la vie. C’est fort heureux qu’il soit raisonnable, lui. qu’il l’ait empêchée de faire des folies. Elle le remercie. Ne pas rentrer, quitter son mari, afficher sa liaison, comment avait-elle pu imaginer des énormités semblables ? Désormais elle fera ce qu’il voudra, sans révolte. Et ce sera charmant. Ils seront heureux, sans inquiétude. Ils se cacheront si bien! Il verra comme elle sera ingénieuse à trouver des occasions de le voir mystérieusement. « Mon mari ne se doutera de rien, tant je serai adroite. Même, pour détourner ses soupçons, ie serai, auprès de lui, plus attentionnée, plus tendre qu’autrefois. Oh! la bonne dupe. Quand e lui aurai joué un bon tour, c’est nous qui rirons tous les deux. Ce sera drôle, dis? » ff. d’Argelès écoute avec des signes qui ap- Drouvent. Il est tout à fait content de la voir •evenue à des idées pratiques; n’étant pas îomme à s’accommoder d’une femme hautaine ît trop magnanimement passionnée. Sa bonne îumeur déteste d’être secouée par de furieux dans de passion. Telle qu’elle se fait voir à :ette heure, sa maîtresse lui plaît tout à fait.

Il est même décidé à prolonger quelque peu cette intrigue, pus compromettante, sans responsabilité ; et, en songeant de la sorte, il baise avec une ardeur à peu près sincère les neigeuses épaules d’où glissent des dentelles, et se grise, avec satisfaction, de la tiède odeur de santal qui émane des beaux bras levés.

Mais un bruit de pas, tout à coup, sonne derrière le mur, sur l’escalier qui monte du jardin.

— Qui vient là ? dit M. d’Argelès.

Alors, elle se dresse, elle a les yeux pleins de flammes, elle crie :

— Celui qui vient, c’est mon mari! à qui j’ai tout avoué, à qui j’ai envoyé la clef qui ouvre la grille de ton jardin!

Puis, tandis que la porte cède sous une poussée furieuse, elle ajoute, terrible, dans la joie de son amour vengé :

— Mon mari! qui nous tuera tous deux,' moi, l’adultère, et toi, le lâche!

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