V-:Z ■ moins
} V* ! — • Détrompe-toi à mon égard, répondit Flavien. Cet es-
prit de domination qui va, je le sens, jusqu'à la tyrannie, • je ne m'en vante ni ne m'en accuse. Qu'en dis-tu, toi? est-ce une qualité ou un défaut ? Voyons, observateur, faiseur d'analyses,. .nomme de lettres, prononce, je t'é- :\ coûte. Tu as le goût de la dissection, et il n'est pas un de
}■ ** tes amis dont tu n'aies fait l'autopsie intellectuelle, ne
fût:cè que par manière de passe-temps. C'est ton état.
— J'y réfléchirai, dit Thierray avec un peu de hauteur. Je né suis pas homme de lettres du lever au coucher du soleil. J'ai, tout comme un autre, mes heures de paresse, et quand je chevauche au bois de Boulogne, j'ai du plaisir à me sentir aussi bote que mon cheval.
— Bête comme un cayaÙer, lu veux dire, car c'est ton opinion bien avérée.
Cette réplique fut faite avec assez d'humeur. Flavien de Saulges était noble et riche. Jules Thierray était sans aïeux et sans fortune. Ils étaient intelligents tous ' deux, le premier sans instruction solide, l'autre avec du savoir et du talent. Ils avaient été élevés ensemble : nous dirons plus tard comment, et comment aussi , ne s'étant jamais complètement perdus de vue, ils étaient restés liés par un sentiment qui, chez Thierray, n'était ni l'affection ui l'antipathie, mais qui tenait certainement de Tune et de l'autre. Flavien ne manquait ni d'esprit, ni de pénétration naturelle, mais il se donnait rarement la peine de réfléchir, quoiqu'il dissertât souvent d'un ton sérieux, tandis que Thierray léfléchissait presque toujours en ayant ^ l'air de ne disserter que par raillerie.
k$£ I Ce soir-là pourtant, il avait eu l'intention d'être sérieux
py% \ avec Flavien, parce que Flavien était réellement assez vi-
| \,Hj || vement affecté. Thierray se sentait entraîné par une sorte
' de sympathie compatissante pour son ami d'enfance, en
même temps qu'attiré par le plaisir de constater une fai-
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k~iesse chez son rival dans la vie. Car ils étaient, hj&n eeUement, et sans trop s'en rendre compte, un peuja- 'oi fan de l'autre, et comme qui dirait concurrents par
! :.ature, Fan ayant tout ce que l'autre ne pouvait pas avtir, t réciproquement. ...
Donc, fis en étaient venus, au bout d'un -quart /l'heure •1 epancheinent, à une de ces bouffées d'aigreur involoniire qui eussent souvent amené un refroidissement, sans U souplesse d'esprit et la fermeté de caractère dont Thierray était doué. Flavien de Saulges, en ripostant, avait mis x>n cheval au galop, comme pour dire à son compagnon mil pouvait le' laisser à lui-même si bon lui semblait. Thierray hésita un instant, se mordit la lèvre, haussa les paules, sourit, prit le galop sans bruit sur l'allée sablonneuse, et rejoignit de Sàulges à la porte Maillot.
— Mon cher ami, lui dit-il, le galop me fait du bien, à imï qui suis d'un sang très-froid, mais je t'assure que c'est in mauvais remède pour la fièvre, et que tu ferais mieux de rentrer au pas, à moins que je ne dérange le cours de tes pensées, et que...
— Non, Jules, répondit spontanément Flavien qui ne connaissait pas la rancune, et qui, de sa vie, n'avait résisté à une avance; au contraire, j'ai besoin de causer avec la seule personne qui sache ou veuille me comprendre. Causons, si ma mauvaise et sotte humeur ne f ennuie pas horriblement.
Et ils causèrent : de Léonice d'abord, fille pimpante, audacieuse et spirituelle, que Flavien s'était piqué d'accaparer, qu'il avait perdu quelque temps à mater, c'était son expression, et qui lui échappait au moment où, croyant régner par-dessus tout, il avait été dépossédé brusquement. Il avoua de bonne grâce à Thierray que de luimême il l'eût peut-être quittée la semaine suivante, mais qu'il était irrité au dernier point d'avoir été prévenu : le tout par amour-propre et rien de plus. 11 convint que ce genre d'amour-propre était puéril et qu'il fallait le comkittre en soi-même, ou tout au moins le cacher à ses
meilleurs amis. Thierray, qui aimait à le conseiller sans en avoir l'air, le fit renoncer à toute idée de vengeance en lui montrant le ridicule qui s'attache aux scandales de ce genre.
Ensuite ils parlèrent de l'amour en général, et comme il y a mille manières d'aimer, 'Flavien se trouva forcé d'avouer Çu'il avait eu pour Léonice une sorte d'affection grossière, passionnée sans tendresse, jalouse sans estime ; et quand Thierray l'eut mis ainsi en contradiction avec lui-même, il s'en réjouit intérieurement. — Tu as le profil plus pur, la barbe plus épaisse, les épaules plus larges que ton humble compagnon d'études, pensait-il; tu montes à cheval d'une manière plus brillante; tu as un nom, grand preslige auprès des femmes d'un certain monde ! Tu as plus de noblesse, sinon d'aisance, dans les manières; tu as des valets que .tu sais commander : chose difficile à acquérir, l'air du commandement! et qui se contracte en naissant. Tu es riche, tu peux te passer d'esprit et de savoir-vivre : cependant tu as de l'un et de l'autre ; tu es estimé parce que tu es brave, aimé même parce que tu n'es pas méchant. Ta part serait trop belle, si tu avais du jugement, mais tu en es dépourvu, je le sais de reste : donc il est bien des avantages que la destinée me refuse, et que je saurai probablement conquérir avant toi.
Après quelques minutes de ce résumé silencieux, Thierray reprit la conversation.
11 fut convenu qu'on ne parlerait plus de Léonice, et déjà la colère du jeune comte était dissipée. Il ne demandait pas mieux que de s'en distraire pour l'oublier entièrement. Thierray lui proposa d'entrer au Cirque des Champs- Elysées, où ils étaient sûrs de rencontrer quelques-uns de leurs amis.
— Soit! dit Flavien.
Ils jetèrent les rênes aux laquais qui les suivaient et qui emmenèrent leurs chevaux.
. A peine furent-ils entrés, que Thierray fut abordé par un homme d une figure distinguée qui ne fixa pas l'atten-
taon de Flavien. Quand ils eurent «msé ensemble quelqnes. instants, Thierray vint rejointe son compagnon.
— Mon cber de Saulges, hii dit-il arec un peu d'émotion, je te dis adieu, je rentre pour mettre de Tordre, je ne dirai pas dans mes affaires, ce serait supposer que j'ai de grands intérêts d'argent dans ce monde, mais dans mes papiers, dans mes griffonnages. Je pars demain pour la province.
— C'est donc ce monsieur qui t'enlève? dît Flavien en s'ékngnant du groupe où il s'était mêlé d'abord, et cherchant la personne qui avait abordé Thierray et qui s'éloignait Est-ce un parent?
— Non, c'est un mari, répondit Thierray.
— Ah ! fort bien. C'est tout dire. Mais chercher une femme en province l fi ! Je ne reconnais pas l'homme de goût qui peint si bien les femmes du monde, qu'on le croirait au mieux avec plusieurs duchesses.
~- Celle-là, dit Thierray en cachant son dépit pour un compliment qui lui sembla renfermer une épigramme, n'est ni une provinciale, ni une femme du monde : c'est mie femme de cœur et d'esprit, voilà tout f
— Une femme de coeur ? Drôle de définition ! Je ne cannais pas cette variété. Cela doit être ennuyeux:
— Flavien, nous nous manierons! Tu vaux mieux tnie cela.
— Ma foi, non ! mais c'est ma faute. J'ai eu une vie si paresseuse! Je ne fais pas de romans, moi,- je n'ai pas besoin d'étudier les types. Enfin, tu dis que cette femme de eœur te plaît?
— Mieux que cela, j'en suis amoureux, mais sans t&natr, comme disent ces imbéciles de romanciers.
— Je comprends, je comprends, Thierray, c'est ce que je disais : tu étudies !
— Mais non ! je contemple, j'admire, je savoure*
— Allons donc! toi amoureux d'une femme vertueuse! Un garçon qui a tant d'esprit, tant de raison, tant de logique! Tu m'as dit, il n'y a pas une heure, ce que je me
suis dit cent fois... sans être un roué ; mais cela tomt* sou» le sens : « Pourquoi convoiter une femme vertueuse^ puisque le jour où elle vous cède elle cesse de l'être ! »
— C'est toi, dominateur superbe, qui me fais cette question -là? Et le combat? et le triomphe?
— Bah ! bah ! c'est trop facile. Triompher de la personnalité, de l'égoïsme, de la cupidité, du caprice, voilà qui en vaut la peine ! Mais triompher de la vertu ! ma foi ! je ne voudrais pas l'essayer, tant cela me semble banal.
— Flavien, vous êtes corrompu déjà, et moi, votre aîné, je ne le suis pas encore. Croyez-en ce que vous voudrez, mais la vertu est une puissance morale, une force intellectuelle, je Taime pour elle-même...
— A preuve que tu veux la corrompre! Allons, logicien, tu déraisonnes, ou tu te moques de moi. Bonsoir et bon voyage!...
— Je ne veux pas te laisser sur cette hérésie, dit Thierray Si tu ne tiens pas à voir mademoiselle Caroline sauter la barrière, reconduis-moi à mon taudis de poète, et je te demanderai peut-être un service.
— Oui-da ! que je t'accompagne pour occuper ce mari confiant , pendant que tu déploieras les batteries de ton éloquence auprès de sa vertueuse moitié?
-%Peut-être!
— Oh ! je n'ai pas ce courage, ne me demande jamais rien de pareil; je suis égoïste.
— Et tu as raisonj répondit Thierray. Je le suis aussi, c'est pourquoi je te quitte. Adieu!
Et il s'éloigna.
Au bout d'une heure, comme il faisait chez lui ses préparatifs de départ, il vit entrer de Saulges. Ce dernier était fort agité, et l'habitude du monde ne lui avait pas fait acquérir la faculté de paraître toujours calme en dépit de lui-même. C'était un homme de premier mouvement.
— Flavien, lui dit Thierray, tu viens de faire une folie; et il ajouta intérieurement : ou une sottise.
— Non, répondit avec franchise Flavien en rallumant '
*oti cigare, mais j'ai été tenté d'en faire une, je le suis encore, voilà pourquoi j'accours trouver mon sage Mentor, afin qu'il me préserve moi-même.
— Mentor! dit Thierray. Dans la bouche d'un homme qui se pique de faire obéir tout le monde et de ne céder jamais, cela correspond à l'épithète de pédagogue.
— Mon Dieu! Jules, que tu es susceptible! Est-ce ainsi que tu me reçois quand je viens chercher près de toi le i-alme dont j'ai besoin?
— Es-tu bien sûr, dit Jules, que je sois calme? Je t'ai dit que j'étais amoureux!
— Amoureux de sang-froid, comme toujours, et amoureux delà vertu, c'est-à-dire point jaloux, faute de motifs!
— Qui donc est jaloux ici? Toi, peut-être ! de mademoiselle Léonice!
— Dès que tu rapproches ces deux termes, le nom de cette fille et l'adjectif jaloux, je rentre en moi-même et j'ai envie de rire. Mais quand je la rencontre au bras de Marsange, j'ai envie de les assommer tous deux.
— Et tu viens de les rencontrer?
— Au Cirque, précisément.
— Et qu'as-tu fait?
— Rien. Je les ai salués d'un air fort sérieux.
— Eh bien! de la paît d'un homme aussi bouillant que toi, c'est beau!
— Ouij mais Marsange a été furieux de mon indifférence, et Léonice de mon mépris. Je ne serais pas surpris que Marsange me cherchât querelle un de ces jours, et pour rien au monde, je ne voudrais avoir une affaire pour une fille dans ces conditions-là. Ce serait trop ridicule, et le jour où je serai ridicule je crois que je me brûlerai la cervelle.
— En ce cas, il faut quitter Paris pour quelques semaines.
— Précisément, je pars demain matin pour le Nivernais.
— Ru vérité? Que vas-tu faire dans le Nivernais?
— Ce que depuis six mois je remets de j^ur en- jeu r vendre une propriété que j'ai par là à ua voisin-qu* s?af\ pelle Dutertre.
— Ah çà! s'écria vivement Thierray, tu connais don M. Dutertre?
— Pourquoi veux-tu que je le connaisse, puisque je ri* connais ni le Nivernais, ni ma propriété ? 11 y a six moi* qu'une vieille grand'tante m'a laissé là une maisonnette, un pré, un champ, un bois, quelque chose enfln que mon notaire évalue à cent mille francs. J'ai besoin de ces cent mille francs pour faire remeubler mon château de Touraine; il y a en Nivernais un monsieur Dutertre qui est riche, dit-on, député, je crois... oui, j'ai dû voir sa figure quelque part. 11 veut s'arrondir, il paye comptant, je lui vends mon immeuble, et je vais de là en Touraine- Veuxtu venir avec moi? je t'emmène.
— Vraiment, en Nivernais?
— Eh oui ! mon cher, cela vaudra beaucoup mieux pour ton instruction et tes plaisirs que d'aller travailler à ia perdition d'une provinciale... Comment disais-tu? d'une provinciale de cœur et d'esprit! Ah! quel style! toi qui écris si bien ! Allons ! c'est décidé, nous partons à sept heures par le chemin de fer d'Orléans, et ndus ne nous arrêtons que sous les vieux chênes du Morvan. Quand je dis chênes, c'est pour dire un arbre quelconque, car je ne sais ce qui pousse dans ce pays-là. Mais on m'a dit que c'était boisé et giboyeux. Nous chasserons, nous lirons, nous philosopherons. A demain, n'est-ce pas? Tu me sacrifies ta provinciale ?
— A demain, répondit Thierray. Attends seulement trois minutes, et tu emporteras le billet que je vais écrire pour le jeter dans la première boite qui se trouvera sur ton chemin.
Et Thierray se mit à écrire en prononçant tout haut :
« Monsieur, » Je ne puis avoir l'honneur de vous accompagner de-
main. 11 faut que je me prive du plaisir de faire %vec vous le voyage. Un dé mes amis m'emmène de son côté, mais bou» serons Tendus au but les premiers. Cet ami est votre voisin, le comte Flavien de Saulgejs, qui se propose de vous voir pour des intérêts communs.
» Agréez, monsieur, etc., etc.
» J. Thierrây. »
— A qui me présentes-tu ainsi? dit Flavien avec nonchalance.
Thierrây mit l'adresse et lui présenta la lettre.
— A monè-ieur Dutertre, membre de la Chambre des rf/putés, dit Flavien en riant : le mari! mon acquéreur! l'homme de tantôt, par conséquent? -
— Lui-même. Et qu'on dise que le hasard est aveugle ! Il était écrit deux fois au livre du destin que je partirais demain pour le* Nivernais, et que j'irais soupirer pour madame Dutertre. Or, j'aime beaucoup mieux faire la route avec toi qu'avec lé* mari, rien ne me gène comme un mari ^ans méfiance. Celui-là part à sept heures du soir, nous partons à sept heures du matin. Nous serons censés avoir eu des raisons pour ne pas l'attendre douze heures, ce qui eût été plus poli, j'en conviens, mais infiniment moins agréable.
— - U nous eût beaucoup gênés, dit tranquillement Fla- >ien, pour parler en route de sa femme, car tu m'en parleras, je prévois cela?
— Il ne te sera pas possible de t'y soustraire , et c'est pourquoi je t'engage à bien dormir cette nuit.
Le lendemain ils roulaient sur la route de Ne vers, et Thierrây parlait ainsi à son compagnon :
— C'est une femme de vingt à vingt-cinq ans, d'une beauté particulière, pénétrante, un peu bizarre, comme je les aime, en un mot. Des cheveux noirs abondants, lustrés, ondes naturellement, le teint blanc, uni, si pâle que c'est un peu enrayant. Une manière d'être, de s'habiller, de parler, qui, à force de vouloir ressembler à celle de tout le monde, ne ressemble à celle de personne. Une.
taille -moyenne, souple, charmante, le pied, la main*, le dents, les oreilles... autant de perfections, mais par-dessu tout un air de mystère qui donne à penser un an à chaqui mot qu'elle dit, ou plutôt qu'elle ne dit pas. Comprends-tu
— Pas une syllabe, répondit Flavien. Dieu ! que les let très t'ont gâté, mon pauvre Jules ! Tu composes tant qu( tu ne peins plus du tout il est impossible de voir à travers ta fantaisie quelque chose qui puisse exister. Moi, je me méûe de ta femme de province. Je la vois mal mise, pas très-propre, guindée et bête à faire peur, sous un air profond. Je t'en demande pardon, mais c'est, ta faute: voilà l'impression que me cause ton portrait.
— Madame Dutertre n'est pas une provinciale, mais uue étrangère, née et élevée à Rome, fille d'un artiste distingué, femme du monde dans ses manières.
— Ma foi! je ne l'ai jamais vue, ou je ne m'en souviens pas. Gomment s'appelait-elle avant de porter le beau nom de Dutertre ? •
— Olympe Marsiniani.
— C'est une Italienne ?
— De pure race et sans accent.
— Je connais le nom de son père , un peintre, n'esW,o pas?
— Non, un compositeur, un maestro.
— 11 est mort, je crois?
— Depuis longtemps.
— Et la dame était artiste? C'est un mariage d'amour qu'a prétendu faire le Dutertre?
— J'ignore si Dutertre a voulu faire un mariage d'amour ou de convenance. Ce qu'il y a de certain, à mes yeux, c'est qu'elle n'a jamais eu d'amour pour son mari,
— Depuis qu'elle en* a pour toi?
— Pour moi? Si elle en avait, crois-tu donc que je serais en route pour la rejoindre?
— Tu ne l'aurais pas quittée !
— Ou je l'aurais quittée déjà ! le problème serait résolu.., *
MONT-REVÈCRE i5
— * Ahl efest ainsi que tu aimes la vertu pour elle-même?
Re», Men, je te retrouve ! amour de tête, attrait de cu-
rioeité, profond dégoût des choses réelles : tu vois que je
te connais !
Tmerray sourit. Flavien se trompait sur son compte. U était un peu blasé, mais non corrompu, et il posait souvent le scepticisme devant certains hommes, dans la crainte de leur paraître ridicule en ^avouant naïf.
— Parlons de Dutertre, reprit Flavien; il va être mon acquéreur, notre débiteur à tous deux, puisque tu prétends à sa femme et moi à son argent. Quel homme est-ce? Un député honorable? Ils sont tous honorables... Un riche propriétaire, plusieurs millions... Ancien industriel, aujourd'hui adonné à l'agriculture ; membre du conseil général de son endroit, maire de sa commune et margutllier de «a fabrique, bon époux, bon père... Avec tout cela, est-ee un honnête homme?
— Un très -honnête homme, et même un homme d'esprit.
— Et de cœur, comme sa femme?
— Et de cœur. J'en réponds, bien que je ne le connaisse que depuis peu de temps»
— Et sa femme, depuis quand?
-~ Sa femme? dit Tbierray en comptant sur ses doigts avec enjouement, en tout, je l'ai vue trois fois ; quant au mari, nous nous étions rencontrés chez un ami commun, je lui ai plu ; il m'a plu aussi, tant que je n'ai pas vu sa femme. 11 m'a présenté à elle, et dès lors j'ai subi et supporté les avances du mari, sans avoir cependant le droit de me moquer de lui, car je te répète, et très-sérieusement, qu'il a les manières et la réputation d'un galant homme. Pourquoi diable est-il le mari d'Olympe? Ce n'est pas ma faute, à moi, si elle m'a frappé l'imagination dès le premier abord. Figure-toi une femme pâle, d'une couleur superbe, une attitude austère et voluptueuse, des manières accueillantes et glacées, un sourire plein de charme et de dédain, tout ce qui attire et repousse, tout
i6 MONT-REVÊCHE
ce qui excite, tout ce qui effraye, tout ce qui provoquai tout ce qui rebute, une énigme vivante ! Est-ce que cela, esl vulgaire et facile à rencontrer! 11 y a dix ans que je cher chais ce type. Je le tiens, je m'en empare, je décrète qui je vaincrai le sphynx; je cultive le mari, je m'en fais adorer; je promets d'aller chasser avec lui dans le Nivernais au temps des vacances de la chambre. Sa femme, qui n'était venue que pour quinze jours à Paris, et qui disaii avoir hâte de retourner auprès de ses enfants, part en nid jetant un regard étrange, et en me disant qu'elle compte sur moi pour le mois de septembre. Elle disparaît, je brûle, je rêve, je m'agite, je me calme, je me distrais,! j'oublie. Les vacances arrivent, et dès hier soir, la réalité! du mari m'apparait à la lueur des lustres du Cirque ; le I spectre pâle d'Olympe marchait à ses edtés, visible pour moi seul. La fatalité s'en mêlait, puisque, si Dutertre ne m'eût conduit vers elle, tu m'y entraînais. Et me voilà. Y es-tu, enfin?
— Parfaitement, répondit Flavien : la femme pâle cl colorée, agaçante et farouche, voluptueuse et modeste, c'est bien cela, c'est très-clair à présent, et j'y suis tout à fait. Tu parles souvent comme un fou, mon cher, et cependant tu agis toujours fort sagement. Tu t'enflammes comme un artiste, et tu raisonnes tes caprices en homme I positif. Tu entreprends tout avec feu, tu résous tout avec froideur. Voilà ce qui te fait faire tant d'antithèses et dire tant de paradoxes. Tu vois que je t'observe aussi, moi, et que si je ne te comprends pas toujours, je te connais assez bien.
— Eh! eh! ce n'est pas mal pour un homme qui n'en fait pas son état, répondit Thierray en riant.
— Mais je suis fetigué d'un tel effort, reprit Flavien, et j'aimerais mieux courir la chasse dans un fourré, de l'aube à la nuit, que de hasarder trois pas dans le labyrinthe tortueux d'une cervelle de poète. Bonsoir, je prétends ' dormir jusqu'à Nevers. I
Thierray fit quelques vers, ébaucha mentalement une
x>ne de comédie, et finit par dormir comme un simple