II
Le modeste manoir légué par la chanoinesse de Saulges i son neveu Flavien était à la fois pittoresque et conforubic , et bien que le nouveau maître ne s'y fût pas anîoncé, deux vieux serviteurs, mâle et femelle, religieusement tuais par les liens du mariage, y avaient entretenu tint d'ordre et de propreté, que l'installation fut faite et te premier repas présentable en moins d'une heure. Après iuoi Flavien fit lestement le tour de ses domaines, qui c'étaient pas considérables, mais productifs en beaux ar- Jres, en bonnes herbes et en bestiaux bien nourris. Le neux domestique, à moitié régisseur, se fit un devoir de accompagner et de lui vanter les magnificences de la
I propriété. Tbierray marchait derrière eux dans les sentiers du bois, escorté malgré lui de la vieille Manette,
[ pu* était encore ingambe des pieds et de la langue. La •oyaut si bien disposée à causer, il ne se retint guère de u questionner sur le compte de ses voisins, et particulier rwneot de la maison Dutertre.
— Oh ! ce sont des bourgeois bien riches, dit la vieille. On dit qu'ils ne savent pas le eompte de leurs écus. Pour de petites gens qu'ils sont par la naissance, ils sont assez bien élevés et très-honorables. Madame la chanoinesse ne répugnait pas à les voir. Ils font du bien, et la dame est si comme il faut qu'on ne la prendrait jamais pour ce qu'elle r*t. On assure cependant que son père faisait métier de musicien.
— Ab çà! ma bonne dame, dit Thierray, est-ce que i 'tous êtes chanoinesse aussi, que vous parlez si dédai-
ijieuaement des artistes ?
— Moi, monsieur? dit la vieille sans se déconcerter, je sais une femme de rien, comme vous voyez ; mais je n'ai jamais servi que des personnes bien nées, et j'ai passé vingt ans au château.
— Quel château? demanda Flavien en se retournant.
— I^e vôtre, monsieur le comte, repartit Gervais, le mari de là vieille, votre obàteau de Mont-Revèche.
— Ah! oui! Mont-Revêche! pardon ! J'a vais oublié le * nom de ma nouvelle seigneurie. Je n'ai jamais pu me le
rappeler en route. 11 n'est pas très-doux. 11 est comme vos chemins. Ah çà ! c'est donc un château, cela? ajouta-t-il en étendant le bras vers ce qu'il appelait son pigeonnier.
— C'est comme monsieur le comte voudra, dit la vieille un peu scandalisée, mais les gens du pays ont l'habitude de l'appeler comme cela, et ce n'est point par dérision. Tout petit qu'il est, il a sa tour, son pont, son fossé, et il a l'air tout aussi château que la grande bâtisse du Puy- Yerdon.
— Qu'est-ce que Puy-Verdon? demanda Flavien.
— C'est le château qu'ont acheté les Dutertre, à une lieue d'ici. C'est riche, c'est vaste ; mais à quoi eût servi une habitation si étendue à madame la chanoinesse ? Comme disait madame, quand on n'a pas d'enfants, on a toujours assez de logement.
— Parlez-nous des enfants de ces Dutertre, dit Flavien en regardant Thierray. Ils fin ont donc plusieurs?
— Us en ont assez pour les faire enrager, dit Manette, et des filles surtout ! Moi, si j'avais eu des enfants, je n'aurais souhaité que des garçons.
— Une femme qui a déjà eu beaucoup d'enfants.. . dit Flavien en se rapprochait de Thierray, cela n'a rien de poétique, et je ne vois pas ta beauté fantastique et mystérieuse au milieu d'une bande de marmots. Combien d'enfants ont-ils donc, ces Dutertre ? ajouta-t-il en interpellant ses vieux serviteurs à haute voix.
— Oh ! mon Dieu ! il n'y en a déjà pas tant, répondit Gervais. Ma femme exagère toujours! Il n'y en a que trois : et puis ce ne sont pas des enfants. Ce sont trois demoiselles dont l'aînée a bien une vingtaine d'aimées el la plus jeune seize ans, tout au moins.
Thierray devint pâle et ne put articuler un mot. Fia-
| ^en devint rouge, tant il se contint pour ne pas éclater
Je rire. Mais, en voyant le trouble et la consternation de
» n ami, il eut la générosité tte reprendre le chemin de
* qu'il plaisait à ses gens d'appeler le château, et de#
i*nger lé sujet de la conversation.
— Eh bien ! dit-il à Thierray, dès qu'ils se virent seuls,
' -urquoî cet abattement, ce morne désespoir? Aurais-tu
té dupe des trente-huit ou quarante ans de madame Du-
rire, au point de tomber du ciel en terre ? Conviens,
''îles, que tu t*es moqué de moi en venant ici, et que est pour une des demoiselles Dutertre, riche de quelle petit million, que tu as le positivisme de faire des tances amoureuses ?
-Impossible, mon ami, impossible ! s'écria Thierray, 'lympe Dutertre peut cacher cinq où six ans, comme ' utes les femmes qui le veulent. Elle peut avoir trente -"3, qui sait? trente-deux ! sa fille aînée' peut en avoir j'iatone... mais vingt ! mais moi me tromper de quinze "fc vingt ans à la figure d'une fejpine ! impossible : ta vieille mante radote, elle exagère tout ! ' "\
— Ce n'était pas elle qui parlait, c'était Gervais !
— Il est en enfance !
— Dis-moi, Thierray, dit gravement Flavien, as-tu vu on Olympe au jour, ou aux lumières ?
. — Toujours le soir, aux lumières, je l'avoue, dit Thierry d'un air sombre : puis, partant d'un grand éclat de nre qui permit enfin à Flavien d'éclater aussi, il se livra tndânt quelques minutes à une hilarité trop bruyante ■our n'être pas un peu forcée.
Ce fut Flavien qui cessa le premier de rire et qui fit ttte remarque fort sensée, où Thierray vit cependant une
isolation brutale :
— Eh bien ! quand cela serait ! quand elle aurait qua- 'anle ans ! Une femme n'a que l'âge qu'elle paraît avoir. >u en as trente-deux ou trente-trois. Pourquoi ne serais- 'J pas épris d'une femme née sept ou huit ans avant toi? M-cc que les beautés célèbres dans le monde et dans les
arts ne font pas des conquêtes dans un âge plus avancé ? Va, mon cher ami, ce dédain pour les beautés mûres est de la mauvaise honte. A ta place je n'en rougirais pas, car on aime ces femmes-là de passion quand on peut les aimer. 'Elles ont un prestige comme les reines, comme les grandes actrices... .
— Oui, comme les belles ruines et les vieux tableaux, reprit Thierray d'un ton caustique ; grand merci ! Je ne suis plus un enfant pour m'attachcr par habitude de cœur à la première femme qui nous rappelle les soins et les gâteries de notre mère ; je ne suis pas de l'humeur d'un parvenu pour me laisser éblouir par le luxe, et pour mettre du velours et de la dentelle à la place de la saine et bonne réalité de mes désirs. Arrière les fausses dents et les cheveux teints ! mon Olympe est une grand'mère, voilà tout, et c'est comme une grand'mère que je prétends l'aimer, car, après tout, ce n'est pas sa faute si je suis un peu myope.
— Et puis, tu as une consolation : si tu n'as pas trouvé ton type d'antithèses mystérieuses, tu as rencontré en elle un problème que l'analyse philosophique résoudra mieux que l'amour. C'est une belle femme bien conservée, elle se défend de son mieux contre les ravages du temps. Donc c'est une savante. Reste à savoir pourquoi cette science. Est-ce une vertu pour plaire à son mari ? Est-ce un piège pour attirer les galants ? Tu pourras disserter là-dessus à loisir.
— Je ne m'intéresse pas aux vieux problèmes, répondit Thierray, et pour la punir de m'avoir mystifié, je veux, sous son nez, être féru d'amour pour la plus jolie ou la moins lai .le de ses filles. Allons faire notre visite d'arrivée. Je dois cet empressement au bonhomme Du tertre. Bon mari ! cher mari ! il ne me trompait pas, lui, quand il me disait : Je veux vous présenter à ma femme !
— Faisons un peu de toilette et partons, dit Flavien. Je t'avoue que d'après les nymphes et les sylvains que j'ai . vus errer par ici, ces bois me semblent peuplés de jeunes
MONT-REVÈGHE 21
aonstresdes deux sexes, et que je serais tenté de conclure •fr mon marché, afin d'aller voir en Touraine si les belles ^taises, galopent .toujours sur des chevaux de sang, « en ■.rrant à la brise, comme tu dirais, les plis de leurs voiles l'azur et les anneaux de leurs blonds cheveux. »
L'embarras fut d'avoir un véhicule pour se transporter • Puy-Verdon.
Le vieux Gervais, qui avait signalé l'existence de l'équipe de madame la chanoinesse, eut une terrible mortifi- Jtiun à essuyer, lorsque les deux jeunes gens accueillirent k buées et de sarcasmes l'apparition de la patache et du idix cheval que le bonhomme leur présentait d'un air de umplaisanee. Pourtant il fallut bien s'en accommoder : il pleuvait, et il était impossible d'arriver à pied chez les ■unes de Puy-Verdon sans être mouillé et crotté. 11 fut
•avenu que Gervais conduirait, que les voyageurs se tiennent au fond de la patache sans se montrer, qu'on s'ar^ lierait sous bois à une petite distance de la résidence de toterlre et qu'on ferait l'entrée à pied par les jardins, *n* exhiber aux regards moqueurs "des jeunes personnes ^château l'absurde berline de la douairière. Mais, chemin '«liant, ou changea d'avis.
- Nous sommes bien sots, dit Jhierray. La patache de » chanoinesse est connue au château. Les yeux y sont ^K et, pour tout le monde, il est bien évident que nous 'avons pu venir de Paris en tilbury ni à cheval. 11 y aura fen plus de honte à laisser deviner notre honte qu'à l'abjwer résolument. Si tu m'en crois, nous ferons notre en- 'rêe triomphale au trot de ce respectable cheval blanc, •tos la cour d'honneur du château. Cette vieille relique lu manoir de ta tante sera une allusion aux charmes surinés de madame Dutertre.
-Accordé, répondit Flavien, d'autant mieux qu'il pleut iverse. ' '.
Hais ils n'eurent pas besoin de ce déploiement de cou- ^e philosophique. A une demi-lieue du château, ils fu- ^Qt joints par une calèche de poste qui les hêla et s'arrêta
24 MONT-REVÊGHE •
Le troisième cavalier était un groom robuste et trapu de la meilleure espèce, qui emmena les chevaux haletants à Técurie.
— Ah ! s'écria M. Duterlre en redescendant les deux marches du perron qu'il avait déjà montées, et en courant
^ vers la belle amazone qui s'élançait vers lui, c'est mon
^ Éveline ! ma seconde fille ! dit-il en regardant ses deux
^ hôtes avec un mouvement -d'orgueil involontaire, et il la
*s pressa contre son cœur avec émotion.
..£ Quoi! toute mouillée! ajouta-t-il d'un ton de doux re-
• proche ; dehors, à cheval, par un temps pareil ! toujours
,.1 l'enfant terrible!
— Dites intrépide, au moins, mon père, ne fût-ce que \\ pour ne pas encourager Amédée dans son rôle de scrv; monneur.
fv< i — Te voilà, mon enfant! dit M. Dutertre en ouvrant
f^ -1 ses bras au jeune homme qui l'entoura aussitôt des siens
'. I i avec effusion.
±r — C'est monsieur votre fils? dit Thierray avec une ex-
£'Xi pression de suprême ironie qui ne fut comprise que de
^£ Flavien.
vv; — Non, dit Dutertre, mais c'est tout comme! c'est mon
A neveu, Amédée Dutertre, que je vous présente, et récipro-
\ Çj quement.
Les jeunes gens se saluèrent. M. Dutertre arrêta sa fille Éveline qui déjà grimpait vivement le perron en relevant avec adresse sa longue jupe de drap chargée de sable mouillé.
— N'avertis pas les autres, dit-il, attends-moi, tu sais que j'aime à surprendre mon monde.
— Tu vois bien que sa femme est une respectable matrone, dit Thierray bas à Flavien, autrement, un homme d'esprit comme il l'est ne dirait pas de ces choses-là où ne les ferait pas.
— Il n'y a plus moyen d'en douter ! répondit Flavien avec un soupir de comique résignation, en montant le perron avec lui et en lui montrant Éveline qui gagnait
•levant avec son père. Cette amazone déterminée a perdu Wes ses dents de lait, et encore n'est-elle que la seconde progéniture.
- Si les trois filles valent celle-ci, il y aura moyen d'oublier la mésaventure, répliqua Thierray sur le même ton; mais je crains que l'aînée ne soit en train de perdre ses dents de sagesse.
Comme il disait ces mots, l'aînée parut à l'entrée d'une belle galerie qui formait vestibule au château, comme (bas plusieurs manoirs de la renaissance. Celle-là, eu <ëhté, avait bien les vingt ans annoncés, mais pas davantage. Elle était belle aussi, plus belle même que sa ^ur, brune, syelte, et d'un teint plus reposé; mais je ne *ùs quoi de grave et de compassé la rendait moins agréable 'fele premier abord. Elle ne montra aucune surprise, ne i*assa aucune exclamation en voyant son père, l'embrassa «ec plus de déférence que d'élan, et prononça ces mots, lui furent le dernier coup de massue pour Thierray, bien qu'il ne comprît pas l'espèce d'affectation avec laquelle ils étaient articulés : Ma mère m être bien contente!
- La mère d'une tille qui est peut-être majeure ! pensa- '-il. Allons! je me moquerai si bien de moi-même, que Havien n'aura pas assez d'esprit pour renchérir sur la roysuGcation que je subis.
- J'ai entendu les grelots de la poste, disait tranquillement Nathalie, rainée des demoiselles Dutertre,à son père, «i traversant avec lui et ses hôtes les vastes et riches appartements du rez-de-chaussée. J'ai deviné que vous veniez nous suprendre.
- Et moi, disait Éveline, du haut de la montagne j'ai ^arriver la voiture. J'ai fait la descente au galop afin d arriver aussitôt que mon père.
- Est-ce pour m'embrasser plus tôt ou pour tenir un pari avec Àmédée, que tu as risqué de te casser le cou? dit le père avec un mélange de raillerie, de tendresse et de mécontentement.
-Oh! voilà le commencement des injustices dont je
suis la victime, s'écria la jeune fille en riant. Mon père
peut-il me faire une pareille question?
— Allons! allons! É véline, dit le jeune cousin, il y avait de l'un et de l'autre dans votre fait, encore que j'eusse refuse de tenir un pari si dangereux pour vous. .
— Chut! voici l'entrée du sanctuaire, dit Nathalie d'un ton étrange. C'est ici que réside la perfection, et que mon père ne trouvera rien à blâmer.
En parlant ainsi elle tira une vaste portière, et le petit salon de compagnie où se tenait madame Dutertre, quand elle était seule chez elle, s'offrit aux regards émus du père de famille, et aux regards rapidement scrutateurs des deux étrangers qui l'accompagnaient.
Mais ce coup d'oeil ftit une complète déeeption pour Thierray. Le salon, assombri par l'approche de la nuit et déjà obscur par lui-même, grâce à ses tentures de cuir doré et à son ameublement de velours violet, n'était éclairé que par le reflet d'un vague crépuscule et par un feu de javelle déjà à demi épuisé dans Tàtre. Deux femmes qui semblaient causer intimement, assises tout près l'une de l'autre devant cette cheminée, se levèrent et accoururent avec des exclamations plus pénétrantes que celles qui avaient précédemment accueilli le chef de la famille. C'était Olympe, la femme de M. Dutertre, et Caroline la plus jeune de ses filles. Malgré le peu de clarté qui régnait dans l'appartement, Thierray saisit cependant les détails de cette scène d'intérieur avec une attention qui suppléa à la faiblesse de sa vue. Madame Dutertre, au moment d'embrasser son mari qui venait à elle, recula d'un pas, et poussa la jeune Caroline dans ses bras, comme résolue à lui céder la bénédiction de cette première caresse.
— Ohl oh! pensa Thierray, épouse coupable! cela est certain.
Puis, après que la mère et la fille eurent embrassé Dutertre sans fracas, mais avec beaucoup de sensibilité, la jeune Caroline porta ardemment à ses lèvres la main de son père, et comme une enfant naïve et charmante qu'elle
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était, pendant qu'on, s'approchait du feu, elle passa cette nain h Olympe qui, à la dérobée, y colla aussi ses lèvres m instant. Dutertre tressaillit, voulut encore embrasser sa femme, qui fit un léger mouvement en arrière, et poussa de nouveau Caroline dans ses bras.
— Épouse très-coupaUk /«pensa encore Thierray, qui, placé tout près d'eux en arrière* ne perdait pas un des mouvements d'Olympe. Quel passé d'infidélités, bon Dieu! [HKir qu'une mère de famille recule ainsi humblement «levant le pardon de l'oubli ou de l'habitude!
4e suis tixé! dit-il en se rapprochant de Flavien, pendant que la causerie de famille s'établissait vive et pressée, iprès la présentation des deux hôtes.
— Tu es fixé, repartit Flavien, sur ïâge?
— Oh! Tâge n'y fait rien; c'est une grande pécheresse.
— Ah! déjà? dit Flavien en faisant allusion au peu de temps qu'il avait fallu à Thierray pour établir apparemment une connivence suspecte avec la châtelaine.
— Cest encore, que tu veux dire? répondit Thierray faisant allusion à l'âge mûr de la dame, et ne comprenant rien à l'exclamation de son ami.
Au milieu de la joie de se revoir et de l'affabilité de bon ton avec laquelle on accueillait les deux étrangers, on oublia de sonner pour demander de la lumière. Pourtant le calme se fit; l'amazone mouillée, pressée par ses parents daller changer, se retira. Nathalie, très-silencieuse et très-indififérente en apparence, ne fixa pas l'attention. Caroline, assise dans la poche de son père et son bras passé sous le sien, comme si elle eût craint qu'on ne le lui enlevât, parut écouter ses moindres paroles avec admiration. Madame Dutertre, parlant peu, mais bien, répondant et questionnant juste, montrant le calme et l'aisance d'une femme de la meilleure compagnie, chatouilla encore de temps en temps l'oreille musicale de Thierray par un son de voix aussi frais et aussi pur que celui d'une jeune fille, S. Dutertre causa agréablement et solidement avec les •rois hommes, sans oublier de se tourner souvent vers sa
femme, comme pour la consulter ou la prendre à témoin, avec ce suprême bon goût de déférence qui vient du cœur encore plus que de l'éducation.
— Voilà un homme bien fort, pensait Thierray en l'observant. Qui croirait à l'épouse coupable, d'après cette manière d'être si parfaite, si<je n'avais vu le baiser sur la main!...
Dutertre devint l'objet de son admiration, et le type qu'il se promit d'étudier. Quant à Olympe, les lueurs blafardes que le feu mourant envoyait à son visage pâle ne dessinaient qu'un ovale pur et des cheveux en apparence très-noirs, et Thierray, en retrouvant le vague ensemble de la beauté qui l'avait charmé, se demandait s'il avait rêvé ou s'il rêvait encore.
En ce moment, M. Dutertre sonna pour demander de la lumière, et Flavien, profitant de ce dérangement, prit congé pour se retirer.
Thierray le suivit, et, dans l'antichambre, ils rencontrèrent les valets qui apportaient les candélabres allumés.
— Il est bien temps 1 dit Thierray en riant.
Hl
— Mais avoue, dit-il à Flavien, qui se mit à rire encore plus fort que lui, dès qu'ils furent installés dans la patache héréditaire, avoue qu'on peut s'y tromper quand on ne voit pas très-bien, et que cette femme a un air de jeunesse...
Flavien riait toujours.
Thierray en fut piqué, et pour se tenir parole à luimême, il tourna si bien sa myopie en ridicule, que la gaieté de son ami en devint convulsive. Mais, s'arrêtant tout à coup :
— Je gage, dit Flavien, que tu ne sais pas de quoi je ris?
Cette interpellation soudaine étourdit Thierray.
— le ris, reprit Flavien, de l'impressioanabilité des
"tes. lis regardent tout sans rien voir d'atord, et puis,
■ undils voient, ils ne regardent plus. Tu as examiné, analysé, disséqué la jeunesse et la beauté d'une femme, mis lu rie Vas pas seulement aperçue telle qu'elle est, "disque sor un mot jeté ail hasard par Gervais, ce matin, ': n'as pas été sûr qu'elle n'eût pas cinquante ans. Ton avenir, qui s'intitulait passion, ne t'a présenté aucune
•rtilude pour combattre une méprise bien simple. Tout i l'heure, tuas revu cette femme, et tu pouvais f en rendre •nmpte aussi bien que moi, car tu fes approché d'elle :rc*jue ridiculement, et la clarlé était suffisante. Cepen- 'M, persuadé qu'elle était vieille, tu n'as pas daigné t'a- .«rcevoir qu'elle est jeune, et tu la tiens maintenant pour -ae matrone, tandis que moi, qui ne suis ni amoureux ni •*te, j'ai enfin la clef du mystère : tu vas voir si je me *iis trompé.' Alors, élevant la voix :
- Gémis, dit-il au vieux serviteur qui dirigeait César
■ 'une main encore ferme à travers les ornfères sablonneuses, M. Dutertre a donc eu une première femme?
- Mais, oui, monsieur le comte, répondit sans hésiter 'tfrvaw; c'était la mère des enfants qu'il a.
-Et sa seconde femme, quel âge a-t-elle?
-Oh! je peux bien vous le dire, car je me suis trouvé
la messe comme on publiait ses bans au prône. Madame '^mpe doit avoir aujourd'hui... attendez donc!... pas
ut à fait vingt-quatre ans, monsieur le comte ! car elle
i avait vingt quand M. Dutertre Ta épousée en Italie.
^-Vingt-quatre ans! s'écria Thierray; madame Duter- 'e a vingt-quatre ans, et ce vieux fou ne le disait pas!
-Ma foi! monsieur, répondit Gervais, qui entendit l'a- '. strophe un peu trop retentissante de Thierray, si vous J,iez pensé à me le demander, j'aurais pensé à vousle dire.
-Voilà ta condamnation ! dit Plavien à son ami, c'est ù n'avoir pas songé à t'en convaincre, c'est de n'avoir to dans la mémoire de ton amour aucune défense contre Jne pauvre méprise de comédie. Permets-moi de te dire,
mon cher ami, que tu vois les femmes avec des yeux de séminariste, c'est à-dire à travers des hallucinations maladives. Allons, tu es plus jeune que tu n'en as Pair, et moins roué que tu n'en as la prétention.
— Flavien, dit Tbierray, si tu me parles encore d'Olympe, je vais te parler de Léonice!
— Oh! comme tu voudras, répondit Flavien. Cela ne me touche (dus, car j'ai envie de devenir amoureux d'Olympe, du moment que tu ne Tes pas.
— Qu'en sais-tu?
— Tu ne l'as jamais été !
— C'est possible ; mais je te prie de n'en pas devenir amoureux. Elle pose devant moi; ne dérange pas mon modèle.
— A la bonne heure I parle ainsi et je te comprendrai. Tu joues avec les femmes un jeu où un autre se brûlerait, mais où tu ne brûleras que les parfums de la poésie dans une cassolette de vélin dorée sur tranche.
— N'importe, dit Thierray, nous voici arrivés. J'ai sommeil et je passerai une meilleure nuit que je ne l'espérais. J'avais peur de voir apparaître dans mes rêves une lady of tht sake comme celle de la chambre tapissée de Walter Scott, tandis que, si l'image de la dame de Puy- Verdon vient à voltiger à mon chevet, je ne m'en plaindrai pas trop.
— En d'autres termes, répondit Flavien en le quittant, tu as une montagne de moins sur ta poitrine d'homme et sur ta conscience de rêveur. Dors bien, mon ami, après une journée si cruelle et de si terribles émotions!
Laissons dormir ces deux personnages qu'il ne nous a pas été possible de quitter plus tôt, et voyons ce qui se passait à pareille heure au château de Puy-Verdon.
M. Dutertre, ayant dîné vite et mal en route, avait faim, et la petite Caroline, la fillette de seize ans, que ses sœurs appelaient la Benjamine à papa, courait ellemême à la cuisine, et, bourgeoise de cœur et d'instinct, mais bourgeoise dans la bonne et sérieuse acception du
vieux mot, elle préparait et servait presque de ses propres petites mains le souper de son père chéri. Ardente de cœur et froide d'imagination, Caroline ne cou [laissait encore qu'une passion, l'amour filial. Réputée la moins jolie et la moins intelligente du jeune trio d'héritières à marier qui fleurissait à Puy-Verdon, elle était la [il us heureuse des trois, parce que seide elle n'avait pus la préoccupation d'être la plus spirituelle et la plus belle. Pourvu que papa et maman fussent contents d'elle, elle s'est imait la première fille du monde. C'est ainsi qu'elle disait, ei c'est ainsi qu'elle sentait.
Au milieu du luxe naturel à une maison très-riche, les goûts simples, les instincts de- ménagère de la Benjamine faisaient un contraste bizarre avec les goûts aristocratiques et les grands airs de celle qu'on appelait La Lionne, Celle-là, É véline, la grande écuyère, venait de descendre au salon, après avoir échangé ses vêtements de drap mouillé contre une toilette d'un goût ravissant. Recoiffée, parfumée, chaussée, c'était une autre femme, Bile le gavait, et aimait à se montrer tantôt sous l'aspect d'un garçon pétulant, indifférent aux morsures du haie et aux fatigues de la chasse, tantôt sous celui d'une femme nonchalante et raffinée, exercée à déployer toutes les réductions d'une coquetterie encore innocente, mais alarmante pour l'avenir.
Elle s'attendait à trouver plus de monde pour apprécier cette toilette miraculeusement rapide. Nathalie, qui était toujours habillée d'une manière grave, non pas tant par goût naturel que par besoin de trancher par une opulente au&térité à côté des chiffons plus recherchés et des coiffures plus savantes de sa sœur, en fit aussitôt la remarque tout haut avec cette désobligeance sans pareille des filles hautaines et jalouses. Ils sont punis, dit-elle en jetant un regard d'admiration moqueuse sur les blondes presses qu'Éveline avait semées de fleurs naturelles, et sur sa robe de mousseline blanche, souple et Ilot Lan te comme un nuage.
— Qui donc est parti? demanda Éveline avec une hypocrisie maladroite. Mais se remettant aussitôt, elle ajouta , sinon avec plus de candeur, du moins avec une grâce pénétrante : Est-ce que notre père n'est pas là? Est-ce une toilette perdue que celle que j'ai faite pour lui?
— Papa a faim, dit Caroline en emmenant son père à table. Il regardera tout à l'heure comme tu es jolie. Mah toi-même il faut manger,' petite sœur. Tu as couru à cheval après dîner, et tu vas encore, si tu ne prends tes pré* cautions, nous réveiller cette nuit en nous disant que tu meurs de faim. Allons, asseyez- vous, je vais vous servir tous les deux. Veux-tu me le permettre, maman? ajoutât-elle en donnant un gros baiser sur la belle main d'Olympe, qui s'était posée sur son épaule.
— Ceci est grave, répondit madame Dutertre en souriant avec tendresse à l'enfant de son cœur. 11 faudrait peut-être demander d'abord la permission au père, et puis à la sœur aînée... et puis à la cadette.
— Moi, je permets tout, ce soir, à tout le monde, dit Dutertre avec gaieté, pourvu qu'on m'aime à qui mieux mieux. J'ai surtout faim et soif d'être aimé après six mois d'exil.
— Tout le monde vous aime, bon père, dit Êveline, mais je permets à votre Benjamine de faire la maîtresse de maison devant vous. Elle s'en acquitte avec grâce, et moi, quand je cesse de remuer et de m'agiter, je ne suis plus bonne à rien. J'aime mieux courir un sanglier que de découper une perdrix.
— Quant à moi, dit Nathalie, je n'entends rien à ces grandes choses de l'intérieur qui s'appellent du nom sublime de pot-au-feu.
Caroline ravie renvoya les domestiques, et s'asseyant auprès de son père, se levant centfois pour une, elle le servit avec idolâtrie.
— Dites donc, mon père, reprit Nathalie, parlez-nous un peu de ce penseur que vous nous avez présenté aujourd'hui.
i- Pourquoi l'appelles-tu penseur? dit Dutertre. Cest i simplement un homme de lettres, car c'est de . Thierray que tu nie parles* je présume? I -Oui, le nommé Thierray, reprit Nathalie avec un dé-
n superbe. On nous en avait si peu parlé, ajouta-t-elle * regardant Olympe, que nous ne lui supposions pas tant
^portaoce. Il faut qu'il en ait beaucoup, car il est
"M homme dans sa manière de prononcer, de s'as-
-ir, de regarder et de marcher. C'est un penseur de pro-
*ion, cela se voit à ses habits et jusque dans ses boutons
■«piètre.
> -Tues donc toujours méchante, Nathalie? dit M. Du-
nre d'an ton où il entrait plus de complaisance que de irrité.