I -Il paraît que vous l'avez regardé assez pour pouvoir
andre sa défense, répondit Nathalie d'un ton qui se te-
«t musicalement à l'unisson de douceur de ses parents,
■rotlui permettait d'être amère en ayant l'air d'être
Dutertre eut un mouvement d'étonnement, il se ren pour regarder Nathalie ; il rencontra ses yeux cal- •• fiers, et lui dit, en y plongeant son regard paternel : ■ k regardais à qui tu viens de parler, ma fille. Je ' - iue c'était une de tes lutineries habituelles contre
-Les lutineries de Nathalie! ditÉveline légèrement, | )•■' est doux!
^UwBe,qui avaiftrès-bicn compris la leçon paternelle,
«wigro» pas faire attention à celle d'Éveline, et répliqua
- «dressant à M. Dutertre :
Non, iron père, c'était bien à notre chère Olympe ■ «, parlai.
-ï'hmpe!..; .reprit Dutertre confondu; et se tournant
34 MONT-KEVÊCHE
vers sa femme : Chère amie, dit-il, est-ce que vos filles |
vous appellent par votre nom de baptême, à présent?
Madame Dutertre voulut répondre pour détourner l'at- « tention que son mari donnait à cette circonstance, Natha- ! lie ne lui en donna pas le temps.
— Non, mon père, dit-elle; la petite fille (elle désignait J Caroline) l'appelle toujours sa mère, É véline dit encore petite maman d'un ton enfantin qui lui sied à ravir; mais moi qui suis une fille majeure...
«— Pas encore, dit Dutertre.
— Pardon ! reprit Nathalie, vous m'avez fait émanciper, et mes vingt ans m'autorisent à me regarder comme une vieille fille. Olympe est une jeune femme, plus jeune que moi réellement par ses grâces et sa beauté. Je la respecte comme votre femme, mais le respect n'a pas besoin d'avoir recours à des formes ridicules pour être réel.
— Ah ça! je crois rêver, dit Dutertre ; je ne comprends rien à ce nouveau thème ! Que s'est-il donc passé ici en mon absence ?
— Rien, mon père, répondit Éveline, sinon que Nathalie est devenue beaucoup plus ennuyeuse et un peu plus esprit fort que par le passé.
— Je développerai mon thème, si mon père le veut, Reprit Nathalie, toujours sans daigner prendre note des ir terroptions de sa sœur.
— Voyons! dit Dutertre en regardant toujours fixèrent ' sa fille aînée, tandis que la Benjamine, contrariée di distractions qu'on lui donnait, le tourmentait pour le fuiit manger machinalement.
— Voilà mon thème : que mon père le juge, reprit Nathalie, et qu'ille condamne s'il est mauvais : ma belle-mère,..
Mais elle fut interrompue par madame Dutertre, s'était appuyée sur le dos de sa chaise, et qui se peu pour lui dire, en lui donnant un baiser sur lé front :
— Chère Nathalie, appelez-moi plutôt Orjfmpe, st voulez me retirer.le doux nom de mère, quelle ra'erf donner un si solennel et si froid. '
MONT-REVEGHE S5
k — Cependant, ma chère madame...,, dit Nathalie. ' 'Mjinpe, douloureusement blessée de cette nouvelle i ^que d'antipathie, porta involontairement la main sur | ne mit. M. Ihitartre eut un tressaillement nerveux, et
j froot, uni et pur comme le siège de la sérénité, se plissa
:erement.
— Qu'est-ce donc, cher papa? s'écria la Benjamine en ii saisissant le bras. Est-ce que vous vous êtes coupé? Et de loi ôta des mains le fruit qu'il tenait, pour 1e Couper -i!e-nième.
— Non, chère petite, ce n'est rien, dit le père de facile ; et, résolu de juger par lui-même au plus tôt la si-
ition de son intérieur, il reprit en s'adressant à Nathalie:
— Continue, ma fille ! tu disais...
— Je disais, reprit Nathalie avec le même calme qu'au- . ^vant, que traiter de maman une si jeune mère, se-
:t parfaitement déplacé à l'âge que nous avons l'une et mire. Voulez- vous m'imposer un ridicule ! Ce que je hais
— plus au monde, c'est de faire l'innocente de quinze ans, [aand j'en ai vingt par le fait, et quarante par le carac- '^e. Il me semble aussi que j'aurais l'air d'une jalouse iui veut vieillir Olympe. . .
— Sont-ce là toutes les graves raisons que tu as mûries codant mon absence ? dit M. Du tertre, qui savait lutter île sang-froid avec Nathalie, quand besoin était.
— Jusqu'à présent, dit Nathalie d'un air tranquille et jourtant menaçant, je n'en ai pas d'autres. Mais elles ont • ur poids. Vous ne voudriez pas me contraindre à une ■nise, à un langage qui ne me siéraient pas et me ren-
, iraient insupportable à moi-même. Vous êtes le père le plus aimable et le plus sage de la création; vous ne nous \ez jamais assujetties ni blessées en quoi que ce soit. 11 jut vous être indifférent, à vous qui vous occupez des inuves intérêts de la société, que, dans un intérieur que
^ \ous n'habitez pas assidûment, on attache quelque importance à des détails d'étiquette domestique, lorsqu'ils ne troublent en rien la paix, de la famille.
3C MONT-REVÈCHE
—La paix de la famille, c'est quelque chose, 'sans doute; mais ce n'est pas tout, répondit Dutertre. H y a quelque chose de plus doux, l'union ; quelque chose de plus grand ' et de plus beau, l'amour, dimez-vaus les uns les autres, c'est la suprême loi sans laquelle les familles coronje la société périssent.
— Oh ! mon papa, tu as raison ! s'écria Caroline. Mais, sois tranquille, val nous nous aimons ici! Moi, d'abord, j'aime tout le monda, toi le premier; et puis petite mère, qui est bonne comme toi, et puis mesdemoiselles mes sœurs qui sont très-gentilles, quoique un peu braques... et puis toi aussi, va, quoique tu sois un taquin de premier ordre !
Cette dernière interpellation s'adressait à Amédée Dutertre, que désignèrent les grands yeux noirs de la Benjamine, après qu'ils eurent fait le tour de la salle, pour s'arrêter en un sur le jeune homme pâle, rêveuret muet, qui s'était accoudé à l'écart sur le poêle.
Amédée sortit de sa rêverie et sourit machinalement au son de voix et au regard de la jeune fille. Mais, soit qu'il n'eût pas entendu ses paroles, soit qu'il lui fut impossible de manifester de l'enjouement, il ne répondit rien.
— Donc, mon procès est gagné, et la séanoe est levée, dit Nathalie pendant que son père éloignait sa chaise de la table et se plaçait de côté, comme pour donner un dernier coup d'œil à son troupeau avant de se retirer.
— Votre plaidoyer roule sur un détail puérile, mon enfant, répondit Dutertre. Cependant il ne faut pas blesser, même par une puérilité, les convenances de l'affection. Ètes-vous bien sûre que votre belle-mère, ma femme, votre meilleure .amie, ne souffre pas un peu quand vous...
— Non, mon ami, je n'en souffre pas, répondit vivement madame Dutertre; puisque Nathalie n'y voit pas une marque de froideur, je n'ai pas voulu même supposer qu'elle songeât à m'affliger. Pourtant, si elle me permet une objection, je lui dirai qu'elle rejette sur moi, à coup sûr, le petit ridicule qu'à tort elle craint pour elle-même. En me traitant comme une jeune personne, elle me force à
) MONT-REVÊGHE 37
. accepter la prétention d'une parité d'âge qui n'existe pas...
— Ce n'est pas là ce qui blessera mon père, dit Éveline ' jvec plus d'étourderie que de méchanceté.
! — C*«st à tnon père de se prononcer là-dessus, dit Nathalie : s"fl veut qu'Olympe ait Tair d'être notre mère, •ju'Hlui fesse porter des robes de mérinos et des bonnets i niche, au lieu de lui envoyer de Paris des robes de taffàasrose:..
— Qu'elle ne porte pas ! dit Dutertre en jetant les yeux *urla robe de vélonrs hoir de sa femme.
— Mais qu'elle va porter, à présent que tu es ici! dit 'aniline. N'est-ce pas, mère," que tu vas te faire belle ]»'ur papa? Quand tu es bien arrangée, bien jolie, je vois tons ses yeux qu'il est content! Et moi aussi, papa, je mettrai demain ma robe rose pour te' faire plaisir.
— AbMoi, du moins... dit Dutertre en la pressant 'Sur H>n coeur. Et sa phrase expira dans un baiser, mais il la
| ermina intérieurement. — Toi, du moins, pensa-t-il, enraot de mes entrailles, tu prends ta part de mon bonheur *u lieu de me le reprocher !
A minuit , chacun était rentré chez soi depuis une fieure 'mais, à l'exception des domestiques, personne veé dormait au château de Puy-Verdon. M. et madame Dufertre avaient leurs appartements à une extrémité du château opposée à celle qu'occupaient les demoiselles Dutertre et leur principale servante, une bonne femme qui avait nourri Éveline et qui les avait élevées toutes les trois : on l'appelait du sobriquet de Grondette. AmédéeDutertre habitait une jolie tour carrée qui avait une entïée sur les 0)01*3 et une sur les jardins. De ces trois points d'occupa-
i Uon qui avaient pour centre commun la vue de la pelouse *méede fleurs et plantée de beaux arbres, située au midi, m pouvait, au besoin, s'avertir et se rassembler, prévision qui n'est jamais inutile dans les résidences isolées. Pénétrons dans l'appartement des demoiselles. 11 n'y
I aura pas trop d'indiscrétion, car, à l'exception de la Beh-
! jamiiic "que nous ne troublerons pas, puisqu'elle dit ses
une matière rebelle. Elle faisait assez bon marché de la mode, car elle ne manquait pas de goût; mais, aimant à lutter, elle se plaisait à imiter tous les genres modernes, pour surenchérir sur les défauts de l'école romantique. Elle prenait cela pour la difficulté vaincue, et y trouvait une grande jouissance d'amour-propre. Elle s'assimilait ainsi les qualités de cette école, mais ces qualités n'étaient pas siennes et perdaient toute originalité en passant par un cerveau aussi froid que son cœur.
Elle n'avait réellement de personnalité un peu frappante que dans la satire ou l'imprécation. Athée par nature, si elle ne niait pas positivement la divinité, elle la prenait à partie et discutait ses lois avec une rare audace. Lorsqu'elle avait de l'aigreur contre les personnes ou les choses, elle exhalait et calmait en secret son ressentiment et sa souffrance par d'assez véhémentes déclamations remarquablement bien tournées. C'était là tout son talent, talent assez éminent chez une femme, mais pas assez ardent pour être mâle, pas assez tendre pour être féminin.
Éveline et Nathalie étaient trop bien élevées, trop peu provinciales, et avaient affaire à des parents trop sensés pour débiter leur poudre d'or aux yeux des profanes. Elles eussent volontiers initié la famille à leurs petites gloires, si d'elles-mêmes elles n'eussent détruit comme à plaisir le charme de la vie de famille, l'une par ses bizarreries, par ses caprices d'enfant gâté et impérieux, l'autre par une orgueilleuse amertume. Toutes deux craignaient de trouver de la partialité dans le jugement de leurs parents, et, par-dessus le marché, toutes deux avaient la certitude de rencontrer une critique malveillante ou dédaigneuse toute faite d'avance dans l'esprit l'une de l'autre.
Malgré cette antipathie instinctive des deux sœurs, elles pouvaient difficilement se passer Tune de l'autre dans l'assaut qu'elles livraient à une troisième puissance domestique. L'entretien que nous allons rapporter expliquera la nécessité de cette alliance forcée dans l'offensive, mais non pas solidaire dans la défensive.
— Comment? il n'est que minuit? dit Ë véline, qui feuilletait un roman de Walter Scott sans le lire, étendue sur un moelleux sopha^ et jouant tantôt avec les tresses détachées de ses beaux cheveux, tantôt avec les oreilles d'un énorme et magnifique terre-neuve.
— Je trouve aussi le temps long aujourd'hui, répondit Nathalie, qui, d'une main ferme et en caractères d'une largeur affectée, copiait une longue tirade de sa façon sur un vélin épais et cassant.
— Mais cela s'explique, reprit Éveline, il y a une grande heure que nous sommes ensemble.
— Eveline, tu prends avec moi des habitudes de sarcasme qui lasseraient la patience de tout autre, mais dont j'ai résolu de ne pas m'apercevoir. Tu ne t'aperçois donc pas, toi, ma chère, de. la cause de mon silence?
— Oh ï si fait ! c'est le calme du mépris, la patience de la force. D'un mot tu me briserais !
— Qui sait?
— Et tu as pitié de ma faiblesse !
— Peut-être bien.
— Tu fais à tort la généreuse, ma grande Nathalie, tu n'es qu'une avare, au contraire ; tu amasses les trésors de ta vengeance, et d'un mot placé à propos de temps en temps, tu foudroies mon arsenal de taquineries. Mais je suis meilleure que toi et reconnais que j'ai tort. Nous ferions mieux de nous supporter mutuellement, à présent surtout que nous voilà condamnées à vivre de longues heures vis-à-vis Tune de l'autre.
— Moi,* je ne m'en plains pas, j'aime encore mieux ta société bizarre et ta causerie incohérente que les fourberies caressantes d'Olympe, les trahisons niaisement bien intentionnées de la Benjamine; les remontrances pédagogiques de M. Amédée, et surtout que les indignations mal contenues de notre pauvre père.
4î MONT-REVÊCHE
— C'esftrtHiire que tu détestes tant tout le monde, que tu aimes mieux te reposer dans le dédain que f inspire ta frivolité? Tu devrais au moins excepter mon père...
— Ah ! tu poses la fille tendre et soumise, ce soir! Oui, oui, tu l'as fait, je l'ai vu! É véline, tu es lâche!
— Lâche de cœur, c'est possible. Ayant pour ma part le courage physique, je m'en contente, et ne rougis pas de céder à la fantaisie d'un père si indulgent pour moi et si parfait d'ailleurs.
— Fort bien, tu continueras à lui marquer la plus entière déférence, à la condition qu'il te laissera faire toutes tes volontés, même les plus absurdes, courir avec tout le monde, par tous les temps, par tous les chemins, exposer, ta réputation...
— Halte-là, ma belle! Vous seule prétendriez volontiers cela. Mais, vivant avec vos livres, vous ne savez, de ce qui vous entoure, que le mal que vous y supposez. Ma réputation ne risque rien au grand jour et au grand air. Plus j'ai de témoins de mes actions, moins je crains qu'on ne les calomnie, et ce n'est pas au milieu des chevaux, des piqueurs et des chiens, que la vertu d'une' demoiselle est exposée. On sait d'ailleurs que la main qui sait gouverner un cheval dangereux serait de force à châtier un insolent, et qu'une cravache voltige dans mes doigts aussi adroitement qu'une épée dans la main d'un homme.
— Fort bien ! tout cela me paraît du plus mauvais goût, et je ne conçois aucune espèce d'arme séante à la main d'une femme, quand l'austérité de son extérieur et le sérieux de ses habitudes ne la préservent pas de. la seule pensée d'une insulte. Mais passons, car je compte beaucoup plus sur l'escorte fidèle d'Amédée pour contenir les audacieux que sur tes moyens personnels de défense...
— Amédée est un sot qui, s'il me voyait insultée, me vengerait sans doute, mais en ne manquant pas de prouver que je suis dans mon tort, que c'est ma faute, et en me criant comme le maître d'école de la fable : « Je vous l'avais bien dit ! »
I MONT-REVÈCHE 43
— Ce serait révoltant, en effet, qne ce pauvre garçon, n se faisant couper la gorge pour tes sottise^, se permît de amraiurer contre sa souveraine adorée !
—Adorée! voilà une méchanceté d'un nouveau genre! ■retends-tu maintenant m'imposer le ridicule d'avoir pour imoureux mon petit cousin, un enfant dont nous avons 'ti pousser la première barbe ?
— Un enfant qui a maintenant une très-jolie barbe, et loi compte vingt-quatre ans , juste l'âge de madame olympe.
— Eh bien ! qu'est-ce que cela prouve? Une femme de 'iiigt-quutre ans a. le double de l'âge d'un garçon du ^me âge,
— Alors tu ne penses pas qu'il puisse être amoureux... In sourire sinistre passa sur les lèvres de Nathalie.
— De qui amoureux ? demanda É véline étonnée.
— De toi; répondit Nathalie négligemment.
— J'espère bien qu'il n'y songe pas, le cher enfant ! cela me ferait de la peine, car je l'aime beaucoup. C'est un ton garçon, malgré ses manies; il a été élevé avee nous, et je le regarde comme mon frère. Est-ce que tu le verrais d'un autre œil? Tu en es peut-être jalouse, toi, qui ne fais et ne penses rien comme les autres ?
Nathalie ne répondit que par un sourire et un mouvement d'épaules plus expressifs que toutes les paroles par lesquelles on peut exprimer le dédain qu'inspire un individu appartenant au sexe masculin. Puis eue bâilla, posa un instant son front élevé dans sa main longue et blanche, changea un hémistiche qui lui paraissait incolore, et se mit à l'écrire.
La pendule sonna le quart après minuit.
— Cette nuit est un siècle, dit É véline en laissant tomber -on livre que la jeune Tisiphone, .grande chienne griffonne courante de prédilection, se mit à déchirer à belles dents.
— Cette Jîête mange ton livre, dit Nathalie sans se déranger.
— Elle fait bien, répondit Éveline, il m'ennuyait. Décidément, je déteste Walter-Scott.
— Et pourtant tu singes assez Diana Vernon.
— Comme tu singes la reine Elisabeth, et comme Caroline singe Cendrilïon. Tout le monde singe quelqu'un, à dessein ou sans le savoir. 11 n'y a pas de type humain qui ne trouve son analogue dans le roman , dans la fable ou dans l'histoire. Ce qui rend la ressemblance souvent ridicule, c'est que les situations diffèrent. Ainsi, Benjamine habitant un château comme celui-ci, et servie par vingt laquais, jouissant des préférences d'un papa débonnaire, est absurde quand elle fait elle-même le chocolat •avec autant de hâte et de soin que si elle attendait des coups et des injures au bout de son œuvre ; moi, je subi ridicule en ayant l'air de chercher, à travers nos bois et nos collines, un père proscrit et persécuté, quand j'en ai un qui siège tranquillement à la Chambre , et règne puises vertus et ses richesses dans la province... Et toi, ma pauvre Nathalie, qui, au lieu de la plus brillante cour de l'Europe, n'as à tyranniser qu'une famille ennuyeuse et paisible...
— Ennuyeuse, c'est vrai, interrompit Nathalie, paisible, cela te plaît à dire. Éveline, sais-tu pourquoi nous n'avons envie ni de veiller, ni de dormir en ce moment? Cest que nous avons de l'ennui sans être paisibles.
— Pourquoi ne sommes-nous pas paisibles? C'est peutêtre la faute de notre caractère.
— Nullement. Le tien est celui d'un enfant qui s'amuse de tout; le mien, celui d'une femme qui méprise beaucoup de choses. Par nous-mêmes nous avons de quoi nous réjouir ou nous distraire : toi dans les choses riantes, moi dans les choses sérieuses. Mais, en dehors de nous, il y a une cause de trouble qui nous atteint déjà, et qui nous forcera d'éclater tôt ou tard. Cette chose fatale, ridicule, mais insurmontable dans notre destinée, c'est l'amour de notre père pour une autre femme que notre mère.
— Ah! je t'eu supplie, Nathalie, ne mets pas noire
I: irre mère en cause dans cet éternel procès que tu fais mon père. Tu n'avais que quatre ans quand elle est I • rte, je n'en avais que deux, la Benjamine venait de ■ litre ; aucune de nous ne l'a connue au point de se sou- •mr d'elle aujourd'hui, et l'amour filial n'est chez nous, -' ce côté, qu'un sentiment très-vague et qui aurait mau- ; v grâce à se plaindre du peu de temps que notre père ' une à sa douleur. Douze ans écoulés avant qu'il son- . it à se remarier, c'est un deuil sur lequel je ne vois que !»ri du Malabar qui puisse renchérir.
— Qne tu parles de tout légèrement, et surtout des •■ ^cs sérieuses ! Je ne te dis pas que notre père se soit "narié trop tôt; je te dis; au contraire, qu'il s'est récrié trop tard pour nous !
— Mais nous-mêmes, ce serait nous en aviser bien tard ■ ur le lui reprocher, toi surtout, qui avais déjà seize ans
and il nous fit pari de ce projet qui le rendait si heu- I ïi.v, et auquel, pourtant, l'excellent père eût renoncé s'il •us eût vues désolées et enrayées.
— Belle autorité pour faire une pareille folie, que le wisentement de trois petites filles qui s'ennuyaient au ■lurent et qui avaient hâte d'en sortir ! Je fus enchantée,
"jr ma part, quand mon père, "enfant lui-même dans entraînement de* sa passion, mit devant nos yeux d'en- :.nt le doux leurre de la liberté, de la vie de luxe à la uupagne, chose charmante à seize ans.
| — Et à dix-huit aussi ; je m'y plais encore beaucoup.
— Tu mens, tu commences à t'y ennuyer, et moi je n'y ennuie depuis longtemps. Nous sommes nées pour le i)nde, nous avons été élevées pour le monde ; nous ivons soif de notre élément, et nous vivons ici comme -y poissons jetés sur l'herbe, qui bâillent au soleil en en-
: >ndant le lointain murmure de la rivière.
— Voyons, Nathalie, tu es injuste : est-ce que nous ne [ wons pas du monde ici? est-ce que le monde n'est pas
partout pour les riches? Dans trois jours, l'arrivée de mon père sera l'événement du pays, et nous ne saurons à
46 MONT-REVÊGHE
qui entendre ; tu auras une cour de gens sérieux, moi un
cortège d'écervelés. . .
— Oui, oui, une lanterne magique qui durera deux mois, et quand mon père retournera à ses travaux parlementaires, la solitude, l'hiver, le silence ! Puis le printemps sans amour et sans espoir, Tété morne et accablant, j avec des moissonneurs pour coup d'œil et des mouches I pour société.-
— 11 est vrai que Tannée de dix mois est un peu longue, mais on peut tuer le temps, et quant à l'amour dont tu commences à être pressée d'éprouver les douceurs, moi je te déclare que je n'y pense pas encore.
— Tu mens, te dis-je ! Tu y penses moins souvent et moins sérieusement que moi, c'est possible, mais tu commences à te dire que l'amour n'est pas ici et ne viendra pas nous y chercher.
— Pourquoi non? Nous n'avons pas manqué de poursuivants jusqu'à cette heure.
— Des poursuivants de passage, et dont pas un ne nous convenait !
* — Nous les avons tous assez peu encouragés» Nous sommes difficiles, conviens-en.
— Et nous avons sujet de l'être ; nous ne sommes pas seulement difficiles à contenter : nous sommes difficiles à marier.
— Au contraire, nous sommes riches et on nous permet d'épouser des hommes sans fortune, à la condition qu'ils seront honnêtes, bien élevés, laborieux... Quoi encore ! Papa a là-dessus de belles théories assez romanesques...
— Et par conséquent irréalisables. Les jeunes gens pauvres qui recherchent de riches héritières ne sont pas fort honnêtes, car ils les trempent en feignant d'aimer en elles autre chose que leur dot. Les jeunes gens riche? sont insolents, ignorants, frivoles, sots...
— Quel pessimisme! J'espère que c'est ta bile qui te fait voir ainsi le monde. Mais, s'il en est ainsi, sais-tu que
1 2 n'est pas nous qui sommes difficiles à marier, mais le monde qui est difficile à épouser?
- 11 y a du vrai dans ta remarque. Mais ce qui est dif- Seile n'est pas impossible. Seulement il faut se trouver mcé en plein • dans les conditions où l'esprit, la pénétration, le jugement, peuvent servir à quelque chose. Ainsi; ;ae nous vivions dans le monde, à Paris, que nous voyagions en Angleterre, en Allemagne, en Italie, que nous menions la vie qui convient à notre situation dans la soïété • et au milieu de tous les flots que nous aurons à ^verser, notre œil saura bien découvrir, notre main -aura bien arrêter la perle une qui nous convient, au mineu des coquillages vulgaires qui se prendront à nos filets.
— Ne te sers pas de cette métaphore, je t'en prie. La vrle est toujours cachée dans une huître.
— Folle ! tu cherches toujours le mot et ne réfléchis à ien! Nous sommes riches, nous sommes belles, nous
sommes supérieures aux femmes du monde, et noua sommes peut-être destinées à attendre ici le limaçon dont le héron •-e la fable fut forcé de se contenter à l'heure du soir. Si ila continue, il nous restera à croquer le petit cousin *ntre nous trois.
—Oui, ce sera ce qu'on appelle croquer le marmot.
— Âhl que tu m'irrites avec tes sottes plaisanteries I ras-tu de bien bon cœur quand mon père viendra nous e : «. Vous voilà trois ; voici mon neveu Amédée Du-
-tre que j'ai élevé à la brochette pour vous, choisissez ! »
— Crois-tu, vraiment, que mon père le destine à Tune nous ?
-*■ J'espère qu'il le réserve pour sa Benjamine. Ils sont is*l'un pour l'autre, ces charmants enfants, et je ne use pas qu'on me fasse, à moi, l'injure de me l'offrir.
— Parce que tu rêves l'amour, l'idéal, que sais-je ? nais haftu, sans faire tort à Benjamine, qui ne pense en-
re et wpensera peut-être jamais qu'à élever des serins, ;. f avoue %ûe^*si*5e;me voyais réduite par disette à con- •erver intacf taon riàu de Dutertre, je m'arrangerais du
48 MONT-REVÊGHE
cousin Araédée plutôt que de bien d'autres. Il ne me plail
pas du tout, je te le' déclare, même il me déplaît un peu,
il m'ennuie ! mais, en somme, il est encore le plus joli
garçon, le plus convenable, le plus instruit, le plus propre
à faire un mari de campagne que nous .ayons sous la
main.
— Enfin, nous y viendrons, pensa Nathalie, mais tout à l'heure!... Voyons d abord... Éveline! dit-elle tout haut, comme si elle n'eût pas entendu ce que sa sœur venait de dire à propos d'Amédée : que dis-tu de ces deux nouveaux visages qui sont venus ce soir et qu'on n'a pas voulu nous montrer aux lumières ?
— Je les ai entrevus dans la cour, dit Éveline. H y a une espèce de lion qui m'a paru irréprochable.
— M. deSaulges?
— Oui, le nouveau voisin.
— Tu le trouves bien ? .
— Parfait, charmant, un homme délicieux! Mais après le premier coup .d'oeil accordé à la curiosité, je n'y ai plus fait la moindre attention.
— Pourquoi?
— Parce que je n'aime pas les animaux de mon espèce. Je les connais trop bien. Une lionne admirer un lion ! Allons donc !
— Mais celui-là montre quelque esprit ?
— N'ai-je pas de l'esprit aussi, moi, quoique Itaniv ~ Non, non, ma chère, les semblables se fuient et \m car trastes se cherchent, voilà l'idée que je me fais de r**nv et du mariage. £ j
— Alors, ï homme de plume te plairait davantage f* (
— Oui ; ce n'est pas une figure régulière, e'est j%am\ bilieux et d'une jeunesse équivoque; mais ça a des, s$m\ magnifiques d'expression, des dents si blanches, des*he-| veux si noirs... et le sourire fin... une physioDogrè'doiitJ la distinction vient du dedans et se r«'paa<ï jbu*jS^ ligne* peut-être incorrectes et communes iTaitlouj*... Tu rist Oui, j'accorde que, pour des yeux t^tfs. ihçgt assez laid
bis il a ce je ne sais quoi de rêveur, de souffrant, de mé~ utttiqne et de railleur qui me parait indispensable, Mne à la beauté, pour qu'elle ne soit pas ennuyeuse. 4-ce que c'est un grand nom littéraire, Jules Thierray ?
- Connais pas! dit Nathalie du bout des lèvres. 11 y a wrae cela deux ou trois mille écrivains célèbres dont, moins de faire partie de quelque cénacle, personne n'a
■i:n«ii$ entendu parler.
- Ce n'est pas une raison pour que celui-là n'ait pas Vaucoup de talent.
-Mon Dieu! dit Nathalie, cela peut devenir, comme *t autre, un écrivain de premier ordre! Il ne s'agit que i' Ire prôné dans un certain monde et de trouver ce qui «it£ le goût du moment ! Mais qu'importe son rang dans k hiérarchie des beaux esprits, s'il te plait par lui-même? -î il te plaît un peu?
- Beaucoup, ce soir ! Mais que sais-je, s'il me plaira ' main?
-Tache qu'il ne te plaise plus.