‹ Mont-Revêche (volume 2)Chapitre 6 sur 14 · Parce que tu lui déplais · texte numérisé non relu

Parce que tu lui déplais

- A quoi as-tu vu cela?

- J'ai vu cela en même temps que j'ai vu autre chuse.

- Quoi donc?

- Qu'il est amoureux d'une autre personne que toi.

- Cest donc de toi?

- Non; c'est d'Olympe Dutertre.

- Ah ! fit É véline d'un air étonné ; puis elle ajouta avec Mill'erence : Eh bien! qu'est-ce que cela me fait?

- Et à moi ! dit Nathalie en haussant lès épaules.

- Tu es sûre de ce que tu dis? reprit Éveline un peu '•feuse.

- J'en étais sûre avant qu'il vint ici. 11 lui a écrit des tr$ sur son album, au dernier voyage qu'elle a fait à

>b sans nous; des vers bien plats, par parenthèse!

- Elle te les a montrés?

5ft MONT-REVÉCHE

— Je n'ai pas demandé sa permission pour le» lire. Est-ce qu'on met des secrets dans un album?

— Alors, c'étaient des vers qui ne prouvaient rîeu !

— Ma chère amie, dans le monde, les vers sont fart de faire des déclarations d'amour à une femme sous le nez de son mari et devant tout le monde.

— Tu dis pourtant qu'ils étaient plats, ces vers?

— Veux-tu les lire? je les ai là.

— Ah! lu les as copiés?

— Non, je les ai retenus... Et elle passa une feuille volante à Évelinc, qui s'écria, après les avoir lus : Mais je les trouve charmants, moi, ces vers-là î je les aime mieux que tous les liens !

— C'est que tu ne t'y connais pas. Us n'ont qu'un mérite, c'est d'exprimer assez adroitement une passion très-vive.

— Voyons donc, dit É véline en les relisant; et quand elle eut fini, elle garda le silence et rêva. Puis elle dit : J'y vois plus d'adulation que d'amour.

— L'adulation n'est-elle pas le langage de l'amour?

— Celle-là est excessive. <

— Olympe est admirablement belle, c'est incontestable. -— Trop pâle I

— C'est la mode d'être pâle, et rien n'a plus de succès • auprès des artistes. Tes belles couleurs, souvent trop vives, seraient en disgrâce dans un salon.

— Bah! c'est un goût dépravé, cela! Mais qu'est-ce que cela me fait, encore une lois? Si le 1 imeur me trouve trop fraîche, le gentilhomme me rendra plus de justice, et il verra qui, de moi ou d'Olympe, sait faire changer de pied au galop, et enlever net ce changement dans un tournant dangereux; il ne me fera pas de vers, lui, mais on prend ce qu'on trouve !

— Tu oublies que les semblables se fuient et que les contrastes se cherchent ! Le lion n'a pas plu& de goût pour toi, que toi pour lui.

— Tu as vu aussi cela, ce soir, au salon, où l'on ne voyait rien?

MONT-REVêCHE Si

—ftiatteB&u •

— Quoi donc? celui-là aussi fait la cour. à Olympe?

— flhbki fera; elle l'a charmé avec quelques mots, efle cause bien, elle est fort séduisante. Il lui a demandé à elle montait à cheval. Fort peu, a-t-elle répondu, je n'ai pas le temps. Là-dessus, il s'est écrié qu'elle avait bien raison de n'en pas perdre à de pareils amusements; •jne, pour lui, il en était dégoûté, et qu'il ne comprenait plus ie plaisir qu'on pouvait trouver à cheval auprès d'une femme, car c'était La plus incommode manière de causer, d que quand on avait le bonheur d'entendre une voix comme la sienne, on devait regretter tout ce que lé mouvement et le bruit des chevaux en fait perdre.

— Mais tout cela n'était, pas flatteur pour moi... pour mon père,, qui m'avait reproché de passer ma vie à cheval.

— Ton père n'entendait pas. Est-ce que tu n'as pas remarqué qu'on parle toujours bas aux jeunes femmes, et ju'on ne parle tout haut qu'aux maris et aux demoiselles?

— Tu es méchante, Nathalie î Tu voudrais me rendre jalouse de ma belle-mère. Je f avertis que c'est inutile, je ne le serai pas au pjint de vue de la rivalité et de la coquetterie. Je ne le serais que si elle nous enlevait le cœur de mon père.

— Et tu trouves que ce n'est pas un fait accompli?

— Non, non, cent fois non ! Tais-toi !

— Tu trouves tendre de la. part de notre père de nous *|«itter et de nous envoyer coucher à onze heures, le jour de son arrivée?

— 11 était .fatigué du voyage. Il avait sommeil.

— A preuve qu'il n'est pas encore cfluché et que les émisées de leur appartement rayonnent dans la nuit comme la flamme de l'amour dans l'âme aveuglée de notre pauvre jeune homme de papa! — Ici Nathalie partit d'un rire nerveux, haineux, horrible à entendre. Ce n'é^ tait pas la jalousie injuste, mais excusable d'une fille qui dispute l'amour de son père. C'était le profond dépit d'une

femme sans cœur qui hait et maudit le bonheur des autres. Éveline en fut effrayée. Une rougeur brûlante couvrit son front. — Us s'aiment donc bien! dit-elle en aspirant de toute son haleine l'air frais de la nuit. Mais, faisant un dernier effort pour échapper à la maligne influence de sa sœur aînée, elle regarda d'un autre côté et dit pour changer l'entretien :

— 11 paraît que personne ne dort cette nuit, car les croisées d'Amédée sont éclairées aussi Ce bon Amédée! il travaille, il fait des chiffres, il compte nos richesses et les augmente par Tordre et l'économie qu'il y porte.

Puis, entraînée par une succession d'idées assez naturelle, Éveline ajouta :

— Il ne possède rien, lui, et il n'y songe pas. 11 est l'homme d'affaires de la famille. 11 ne désire rien pour lui-même, heureux qu'il est d'être utile à mon père et à nous ! Il serait bien juste qu'une de nous le récompensât un jour de tant de soins et de désintéressement! Allons! allons! Nathalie, si Olympe nous enlève les amoureux de pagsage, elle fait bien, elle nous rend service; car le bonheur est peut-être là, dans ce pavillon carré, où Amédée veille pour nous, et je crois bien que celle de nous qui l'y trouvera sera la plus sage des trois.

— Ainsi, tu te rabats, en désespoir de cause, sur le pauvre cousin? dit Nathalie d'un air triomphant, car elle avait enfin, à travers mille détours, amené Éveline au point où elle la voulait. Eh bien ! ma chère petite, il te faudra encore renoncer à ce pis-aller. Des charmes plus puissants que les tiens s'y opposent, et ce n'est ni à toi, qu'il dédaigne comme une éventée, ni à moi, qu'il déteste comme un juge clairvoyant, ni à la Benjamine, qu'il regarde comme un zéro, que pense, à l'heure où nous sommes, le romanesque et mélancolique Amédée.

— Affreuse Nathalie ! dit Éveline en voulant quitter la fenêtre, oserais-tu prétendre aussi que notre belle-mère...

— Tais-toi et regarde, dit Nathalie en la ramenant et en la forçant de s'avancer avec elle sur le balcon.

— Que veux-tu que je regarde? dit É véline cédant à un ! suavement de curiosité irrésistible.

— Rien, répondit Nathalie; cette lune blafarde qui tturt comme une folle dans les nuages ! Puis, fermant derrière elle le lourd rideau qui devait empêcher leur lumière d'être yue au dehors, elle baissa la voix : Parle tout las, dit-elle, et regarde la fenêtre d'Amédée.

— Elle est fermée, le rideau de mousseline cache seul •es vitres. Mais je distingue le globe lumineux de sa lampe.

— Tu crois qu'il est là? qu'il travaille, qu'il ne pense •ju'à supputer le nombre des bestiaux vendus dans l'année, et à enregistrer celui des gerbes de blé rentrées dans dos greniers à la moisson dernière?

— Eh bien?

— Amédée n'est pas dans sa chambre, il n'est pas dans «m pavillon; seulement il laisse sa lampe allumée pour nous faire croire qu'il y fait des chiffres. Si le massif de sapins ne nous masquait pas sa porte , tu verrais qu'elle est ouverte. .

— Où donc est-il?

#— Regarde maintenant l'aile du château tout à l'heure brillante, qui est rentrée dans l'obscurité. Mon pèr* est dans» chambre, Olympe dans la sienne; l'un dort, l'autre est censée dormir.

— Enfin, où veux-tu en venir?

— Regarde les buissons de clématite qui s'étendent sous la fenêtre d'Olympe, et qui nous masquent aussi la petite porte de son boudoir donnant sur le perron de la tourelle; oe vois- tu rien?

— Rien du tout.

— Regarde mieux; attends que ce nuage se détache du visage de la lune; à présent, à côté du buisson, dans cette lacune sur le sable blanc et uni?

— ie vois comme une ligne noire. C'est l'ombre de 'pielque chose.

— Ou de quelqu'un.

— Cest immobile... C'est l'ombre d'un objet quelconque donl nous ne pouvons nous rendre compte.

— Et à présent, est-ce immobile?

' — Non, l'ombre grandit, diminue... elle marche. Ob! qu'elle est nette par moments ! Cest une personne qui est là, je n'en cloute plus. Une personne qui se croit cachée par le massif, mais que la lune frappe de ce côté, et qui ne songe pas que sa silhouette se projette vers celui que nous voyons. Ehbien! est-ce Amédée, dis, Nathalie, est-ce lui?

— C'est lui ou elle, dit Nathalie. C'est peut-être tous les

deux.

— Il n'y à qu'une ombre, je te le jure.

Alors c'est lui. Plus d'une fois, dans des nuits encore

plus claires que celle-ci, j'ai vu s'agiter les branches de ce côté; plus d'une fois, quand le silence était plus profond, j'ai entendu le faible grincement de la porte d' Amédée qui s'ouvrait ou se refermait; plus d'une fois ensuite, j'ai vu son ombre passer sur son rideau et la lumière disparaître. C'est alors qu'il rentrait et supprimait le fanal menteur de ses veilles laborieuses*. Que d'autres choses j'ai vues ! que d'autres choses je sais! Que de soupirs étouffés, que de regards dérobés, que de fleurs ramassées, q«e de rougeurs subites, que de pâleurs mortelles !... Le pauvre jeune homme en perd l'esprit.

Lui, ce garçon si froid, si invulnérable, qui ne voit

rien, qui ne devine rien, à qui Ton serait obligé de faire des avances pour lui faire comprendre qu'il peut plaire?

— Ah! É véline, tu lui en as fait ! tu te trahis î

. pas plus qu'à un autre. J'en fais un peu à tout le monde pour avoir le plaisir de désespérer ceux que j'attire à mes pieds. Où est le mal?

— C'est petit, c'est pauvre. Ah ! qu'Olympe sait régner mieux que toi! Elle ne dit rien, elle! elle fascine; elle n'appelle pas, elle attend; elle n'escarmouche jamais, elle triomphe toujours.

— C'est donc une coquette de premier ordre, selon toi?

I -Ta es simple, de faire une pareille question ! I - Eh bien ! il faudra que je l'observe , que je l'étudié, i que je m'empare de sa manière, si c'est la meilleure. I Là-dessus Éveline, toujours légère et sans fiel, mais inf Me et préoccupée, quitta brusquement le balcon, où le .^t devenait superflu , la lune étant complètement voi- *. Elle ne voulut plus écouter une parole de Nathalie ; ' k sentait que cette parole était empoisonnée, et elfe y Pistait, comme une bonne et vaillante Glie qu'elle était >ti fond du cœiu\ Mais le coup était porté. Cet invincible ^oin de plaire et de régner qui la tourmentait était froissé -ir un obstacle qu'elle avait dédaigné jusque-là, et qui décriait gênant, effrayant pour sa personnalité. Elle dormit rt mal et rêva dje Thierray, de Fiavien et d'Araédée, sans noir lequel obsédait particidièrement sa pensée, ^uant à Nathalie, elle dormit mieux qu'elle n'avait fait ie^uis longtemps. Elle avait atteint son but et remporté une première victoire.

Caroline, qui était couchée depuis deux heures, ne s'éveilla qu'au jour, mais sous le poids d'un terrible cauchemar. Elle rêva que le hibou mangeait sa plus belle faucUe. Elle courut ouvrir sa fenêtre, et la fauvette appri- H>i$ée, mais libre, qui dormait sur un arbre voisin, vint lussitôt voltiger- sur sa tête. L'enfant essuya ses larmes, •ui donna mille baisers , et la laissa repartir pour aller, -lie-même, achever son somme.

Amédée était déjà levé , il traversait la pelouse pour îlkr surveiller les travaux de la campagne. 11 vit Benjamine i sa fenêtre, mais Benjamine n'avait vu que sa fauvette. Quand le soleil se leva, Fiavien, qui avait très bien Àjrroidans son castel de Mont-Revèche, entra tout botté ' t tout habillé dans la chambre de Thierray.

— Allons, debout^ paresseux! lui dit-il, la matinée est «iilmirable, et tu perds le plus beau soleil, ajouta-t-il avec

wphase, qui ait jamais doré la cime des forêts.

— Où allons-nous ce matin? dit Thierray en cherchant » «'«veiller tout à fait. •

Nous allons à la plus prochaine cité morvandiote, trouver le premier notaire qui nous tombera sous la main, pour signer la plus solennelle procuration qu'il saura rédiger. C'est une plaisanterie d'assez bon goût que je veux réellement faire à mon voisin Dutertre. Cet homme me plaît; je veux le lui prouver en lui faisant remettre, dès ce matin , un acte qu'il pourra garder dans ses archives, acte passé à M. Dutertre, lui donnant plein pouvoir de vendre à lui-même au prix qu'il jugera convenable la propriété qu'il a envie d'acheter.

— C'est fort galant, cela, dit Thierray en se frottant les yeux ; manières de parfait gentilhomme ! Savez-vous que vous êtes heureux, vous autres, quand vous êtes assez riches pour risquer de pareilles folies, de pouvoir les faire avec succès? Si un pauvre poète faisait cela, on dirait : Il est fou ! il fait le grand seigneur, et il sacrifie à sa vanité son seul morceau de pain, fruit de ses veilles laborieuses! Si un petit* bourgeois s'en avisait, on dirait : C'est une finesse de gueuserie. Le bon juif sait bien à qui il a affaire, et qu'il tirera de cette flatterie le double de son enjeu ! Mais chez le comte Flavien de Saulges, c'est la simple courtoisie d'un homme qui sait vivre et qui ne tient pas d'ailleurs à la bagatelle de cent mille francs ! Voilà de ces déclarations que je ne pourrai jamais faire à une femme, moi !

— Monsieur le comte a demandé ses chevaux, dit Gervais en entrant; ils sont prêts.

— Mes chevaux ! dit Flavien en riant. Ce brave homme joue ici le rôle du Caleb de Ravenswood. J'ai demandé la patache et César, mon bon Gervais! Nous verrons à Château-Chinon si nous pouvons trouver quelque cari oie plus légère et quelque bête plus imgambe à acheter ou à louer pour le temps que nous devons passer ici.

— M. le comte croit que je plaisante, reprit Gervais. Il y a dans la cour deux beaux chevaux tout sellés, avec un groom sur un troisième cheval; et, sous la remise, il y a une petite voiture de chasse qui est un vrai bijou. Si monsieur veut voir...

. Il ouvrit la fenêtre : Flavien et Thierray y coururent et tirent toutes les merveilles annoncées par Gervais. Ils des- I ceodirent aussitôt dans la cour pour les admirer de plus I P^.

— Quelle est la fée qui nous procure de pareilles surprises? dit Flavien. Ou bien ayons-nous, parmi nos voisins, on fils de famille ruiné qui nous envoie à essayer toutes tes pièces de son encan?

— Mon Dieu ! monsieur, la chose est plus simple que cela, dit Gervais. M. le comte avait dit devant moi, hier; qu'il faudrait voir ce que Ton pourrait trouver en chevaux et en voitures dans les environs. J'en ai parlé aux :ens de Puy-Verdon, ils l'ont rapporté à leurs maîtres, et, tout à l'heure, ce jockey vient d'arriver avec les chevaux, un autre domestique et la voiture. Le domestique est reparti en disant que tout cela était au service de M. le comte pour tout le temps qu'il en aurait besoin, le groom, U voiture et les bêtes.

— Te voilà devancé, c'est-à-dire enfoncé! dit Tbierray à Flavien; Dutertre se lève plus matin que toi, à ce qu'il parait; sa courtoisie prévient la tienne.

— Je hiï revaudrai cela, répondit Flavien.

— Que feras-tu?

— Tu vas me le dire, toi dont le métier est d'avoir des idées.

— 11 m'en vient une : c'est de lui envoyer César et Gervais dans un vaste bocal d'esprit de vin; il a peut-être un musée d'antiques !

Gervais fit une grimace qui voulait être un sourire, mais où il entrait plus de mépris que d'admiration pour l'esprit de Thierray.

— Non, dit Flavien, cela ferait peur aux dames. Si je i envoyais toi-même ?

— Dans l'esprit de vin ?

Ici le groom, qui, tenant les chevaux en mairi, n'avait pas eu l'air d'entendre un mot, trouva la conversation

agréable, et partit d'un rire qui' fendit sa bouche jusqu'aux

oreilles.

— C'est le page de mademoiselle É véline, dit Thierray à Flavien. La jeune lionne s'en mêle aussi, puisqu'elle te cède cetta pièce de sa ménagerie.

~ Gomment t'appelles-tu? dit Flavien au groom.

— Créjusse, monsieur, répondit-il avec aplomb.

— Cest un nom du pays?

— Non, monsieur, c'est un sobriquet que madame m'a donné comme ça.

— Un sobriquet! Créjusse! Je ne comprends pas, dit Thierray.

— C'est, repartit le groom, un jour que je disais comme ça à madame qui m'augmentait mon gage : Merci, madame, à présent me Yoilà riche comme un Créjusse. Alors madame m'appelle toujours de ce nom-là, et tout le monde en a pris l'habitude.

— Très-bien, dit Flavien, vous me paraissez un garçon de beaucoup d'esprit, monsieur Crésus. Écoutez ceci : Je vous donne tout de suite cinq louis, si vous me dites ce qu'il pourrait se trouver, par hasard, d'agréable aux dames de Puy-Verdon dans ma maison ou dans ma propriété, outre la propriété elle-même.

Le groom ne parut ni trop ébloui ni trop déconcerté. C'était un petit paysan morvandiot, têtu et résolu. 11 garda le silence un instant, puis il dit :

— Le mois dernier, ces dames sont venues se promener ici. Elles sont entrées dans le jardin; elles se sont reposées dans la maison. Dites donc, père Gervais, je parie que vous ne. savez pas à quoi elles ont fait attention, ces dames ! Vous y étiez, pourtant!

— Elle n'ont fait attention à rien ! dit vivement Manette qui accourait se mêler à la conversation et qui craignait un élan de galanterie de nature à dépouiller le manoir de Mont-Revèche de son petit luxe suranné. De quoi voulez-vous que des dames si riches et qui ont tant de

telles choses aient pris envie ici, où tout est vieux et fasse de mode ?

-Cest à cause de cela précisément, dit Thierray. I *o>wa, Crésus! Vous avez le coup d'oeil du génie, vous, "je vois que vous tenez une idée. Parlez !

— Pardié ! ce n'est pas malin, dit le groom. 11 y a, dans i fc salon de Mont-Rev&he', quelque chose que je n'ai pas

% moi . je tenais les chevaux quand ces dames V sont atrées; quelque chose que je ne sais pas le nom qu'il a. 'es dames Font bien dit en causant dans la voiture »iume nous revenions, mais je n'ai pas pu m'en soutenir, et j'ai toujours eu envie de le voir depuis. Voilà, oODsieur.

— C'est tout? dit Flavien. Ton idée ne vaut pas cent "'U>, et tu nous la donnes pour une idée de cent francs !

y a beaucoup de choses peut-être dans mon salon de HoQt-Revêche. Y sommes-nous entrés, Thierray ?

— Non pas que je sache, répondit Thierray, mais le Qument est venu d'éclàircir ce mystère. Viens, Crésus...

— Créjusse, monsieur!

— Cest la même chose. Viens, te dis je. Gervais, tenez f* chevaux.' Votre idée est en hausse, Créjusse! elle vaut *ingt francs.

— Mais vous n'entrerez pas comme ça au salon, dit tonette, j'ai les clefs.

— Donnez-les moi, dit Flavien.

Manette, malgré une répugnance assez visible, choisit ne grande clef dans son trousseau, passa devant et alla, ers l'angle de la cour, ouvrir une porte Vermoulue, qui 1 était élevée que de deux marches au-dessus du sol.

— Sais-tu, dit Thierray à Flavien en l'arrêtant sur ces ■arches, pendant que Manette entrait pour ouvrir les OQtrevents du salon, que ton manoir de Mont-Revêche, a au soleil, est une chose ravissante ?

— Oai, dit Flavien, c'est un petit Louis XIII assez gentil, et mieux conservé que je ne pensais. Hier, à la pluie, tout cela était sombre et hiunide; cela sentait le

rhume de cerveau, espèce d'incommodité ridicule, hideuse, et que je crains plus que l'apoplexie. Mais, ce malin, je me réconcilie avec cette petite construction. Elle est assez originale. Je voudrais pouvoir la transporter en Touraine ; cela ferait bien dans un coin de mon parc.

— Ah ! créjusst que tu es ! s'écria Thieiray ; avec quel dédain tu parles de ce bijou, toi qui a des châteaux renaissance"'en Touraine, et peut-être des châteaux gothiques dans tous les coins du territoire i Tu trouves cela gentil, cette petite cour où viennent se resserrer ces façades irrégulières, mais toutes élégantes et curieuses, aux plans sveltes et nus, -couronnés d'ornements .plus sobres que ceux de la Renaissance, moins froids que ceux du grand siècle; ces fenêtres qui ne sont ni le carré du seizième siècle, ni le carré trop long de la fin du dix-septième ! Sais-tu que le pur Louis XIU est ce quH y a de plus rare en France depuis le grand abatis de châteaux que suscita la minorité de Louis XIV? Regarde le tien : c'est un bon vieux petit frondeur qui se donne encore à la sourdine des airs de féodalité dans ses étroites proportions; un domicile non fortifié, mais cependant agencé, sinon pour les bravades de la défensive, du moins pour les mystères des conspirations;. tout en dedans, portes, fenêtres, escaliers, cuisines, écuries, chapelle, salon, ayant rendez-vous sur le préau commun el inaccessibles aux regards du dehors; à l'extérieur, presque rien que des murailles froides plongeant sur un fossé circulaire, et n'ayant d'ouvertures que celles qui permettent de voir sans être vu. J'appelle cela une perle, une perle noire, si tu veux, ce sont les plus belles. Cette couleur de vieillesse, que, Dieu merci ! ta tante a laissé moisir autour d'elle, cette liberté de végétation qui s'est déjà faite depuis six mois que la mort est entrée ici, ces vieux sureaux qui sortent des crevasses, ces grilles rouillées, ces girouettes qui ne tournent plus, ces pavés régulièrement cerclés d'herbe vive qui forment comme un tapis grisâtre à fins carreaux verts, cette longue tourelle à pans coupés avec son petit beffroi, ces vioiiers

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mes sur les corniches, ces roses trémières qui montent •rs les fenêtres closes, comme pour appeler en vain un z&é sur leur beauté ; tout cela, te dis-je, me plait et me nnsporte, et si j'avais cent mille francs, je ne te laissera pas le rendre à Dutertre qui a des terres et des châmi plus qu'il ne lui en faut. Ah! la vie de l'artiste! Velle est triste, et fermée à toutes les jouissances dont »a seul pourtant sait le prit ! Avec ée castel et la petite • ne de bois et de prairies qui l'environnent, je serais le "is riebe des hommes, je redeviendrais paisible, heu- ^n\, naïf et bon ! je n'aurais plus de faux besoins, de iui plaisirs. „ 11 y a ici un paradis fait à ma taille, et il îtà quelqu'un qui s'en défait, parce qu'il n'en à qne ire, en faveur de quelqu'un qui l'achète, quoiqu'il n'en i pas besoin !

- Mon cher Thierray, dit vivement Flavien, dont 'une généreuse s'ouvrit largement tout d'un coup à l'idée «» rendre heureux un de ses semblables, je veux... A la manière dont il avait serré le bras de Thierray, ce •fermer comprit ce qui se passait en lui et ce qu'il allait tire.

-Arrête, mon cher ami! lui dit-il. Merci pour cette* i*-osée! mais ne l'énonce pas. Rappelle-toi qui je suis. Flavien se tut. Il connaissait la fierté susceptible de "toerray.

-Ta as bien tort ! dit-il en entrant dans le salon,' où fïnette avait fait pénétrer les rayons du soleil matinal, et ■'» déjà monsieur Crésus,les mains passées dans la ceinare de buffle qui pressait sa taille carrée et trapue, sifflait eu promenant un regard curieux sur Tameubleaent.

Le salon de la défunte chanoinesse n'avait pas été destaé dans le principe à l'usage qu'elle lui avait attribué, t'était une pièce quelconque qui se trouvait dans le coin » mieux abrité de la cour contre le vent du nord, et par '•"nseqnent le mieux exposé aux rayons obliques que le ^«1 projetait entre deux petites masses d'architecture si-

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tuégs eo face des croisées. De neuf heuses da-matm à midi, on pouvait donc jouir, dans ce coin privilégié, d'un peu 4e lumière et de chaleur, avantage refusé à toutes les autres faces de cet édifice, dont l'ensemble présentait assez les dispositions intérieures d'un pigeonnier et la profondeur d'un puits. Grâce à cette circonstance, la pièce susdite avait été choisie pour réchauffer les membres frileux de la chltelaine, et elle l'avait meublée à l'époque où, jeune encore, agréable, spirituelle, chanoinesse, mais bossue et maladive, elle était venue enfouir son existence triste et fière au fond de cette province. C'était en 1793, après sa sortie de prison, car elle avait payé son tribut, comme tant d'autres, à l'époque de la Terreur, et croyant comme tant d'autres que la révolution recommencerait indéfiniment, elle avait été chercher l'oubli dans «ne solitude. Elle était pailie de Paris suivie d'un fourgon qui portait toute sa fortune mobilière, depuis son lit à baldaquin jusqu'à son coffret i ouvrage en bois de violette. Soigneuse et proprelte comme une vieille fille, sédentaire et inactive comme une infirme, soignée par des valets d'ancienne roche, de ceux qui respectent jusqu'aux petits chiens des douarières, elle s'était amoindrie, séchée, éteinte insensiblement dans un âge très-avancé, sans que sa tenture de perse jaunie eût reçu une tache, sans qu'une parcelle de la marqueterie de ses étagères eût été. enlevée. Sa vie s'était usée sans user aucun objet autour d'elle. Le salon était resté à peu près tel que le jour où elle avait lu la Quotidienne pour la première fois, et que celui où, pour la dernière fois, elle avait essayé de la lire. Sa bergère en bois sculpté et peint en gris était encore devant la cheminée ; le coussin de tapisserie, ouvrage de sa main débile, semblait attendre ses pieds amaigris; les; chenets surmontés de vases cannelés en cuivre doré, brillaient de tout leur éclat dans l'àtre vide et sombre ; les glaces ternies et piquées par l'humidité avaient presque perdu leur reflet, et ne renvoyaient que des images confuses comme des spectres. Le seul objet animé de ce sanctuaire était un

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«n peraoqoet, presque blanc à force d'avoir grisonné, *pê, réveillé sur son perchoir, au moment où le so- *1 pénétra jusqu'à lui, fît entendre un cri rauque,

I *aiBà pour se plaindre à Manette d'être dérangé avant

I *«a heure.

— Serait-ce par hasard de cet affreux perroquet que te daines de Puy-Verdon ont pris envie? dit Flavien.

— Ce perroquet 1 s'écria Manette effrayée : le perroquet de madame! un vieux ami qui L'a vue. naître, qui la ^ie mourir et qui verra peut-être mourir les jeunes gens qui sont ici! Sachez, monsieur le comte, que cet animal * appartenu à votre arrière-grand'raère, cl qu'il a, d'après les papiers de la famille, plus de cent ans révolus.

— Ah! mais, dit Thierray en ôtant son chapeau, ceci devient intéressant ; monsieur le centenaire (et ici il salua (tfoTondément le perroquet), permettez-moi de vous présenter mou respect. Vous devez savoir bien des choses, et je gage que vous pourriez nous chanter la complainte «ir la mort du maréchal de Saxe que l'on vous apprit w doute dans votre jeunesse.

— Hélas! monsieur, répondit Manette, il a su tant de •hoses qu'il ne se souvient plus de rien. Il ne parlait même rfos depuis longtemps, lorsque...

— Eh bien! quoi? dit Flavien frappé de l'émotion de Manette.

— Attendez, monsieur le comte, répondit la vieille, il <c secoue, il se gratte, il se rengorge, il va le dire, le seul mot nouveau qu'il ait appris, et dont il se souvienne aujourd'hui. Allons, Jacot, puisqu'il faut que tu le dises I... Mes bons amis...

— Mes bom arrvis, dit d'une voix cassée et plaintive le perroqaot. — Mes bons amis, jt vais mourir t

— Voilà une triste parole! dit Flavien; qui donc la lui * apprise?

— • Hélas! Monsieur !... dit Manette, et ses yeux se remplirent de larmes.

— Allons! Crésus, dit Thierray qui n'avait pas donne beaucoup d'attention au trouble de Manette, est-ce là l'objet de la convoitise de ces dames? Au fait, c'est sérieux, un oiseau centenaire, c'est un monument!

— Ces dames ont parlé d'oiseaux, de beaucoup d'oiseau.\; dit Crésus.

— U n'y a pas d'autres oiseaux ici que celui-là ! s'écria Manette irritée, et M. le comte ne le donnera pas ! écoutez, écoutez ce qu'il dit, la pauvre bête !

— Je vais mourir ! je vais mourir ! répéta le perroquet avec une sorte de râle effrayant.

— Mais, enfin, m'expliquerez-vous ce cri sinistre! dit Flavien.

— Vous ne le devinez pas, monsieur le comte?... Eli bien ! sachez qui, dans les trois derniers jours de sa vie, votre grand'tante, toute paralysée et toute agonisante, ne pouvait pas dire un autre mot que celui-là. Elle ne bougeait plus de son fauteuil. On ne pouvait la lever ni la coucher, on eût craint de la tuer en la touchant, tant elle était faible. Jacot, qui était habitué à être caressé par elle, tout étonné de ce qu'elle n'approchait plus de son perchoir, essayait de lui parler pour se faire remarquer : il ne pouvait plus, il ne savait plus dire un mot ; mais, à force d'entendre sa maîtresse nous répéter d'un ton dolent : Mes bons amis, je vais mourir / il a cru qu'elle lui commandait d'apprendre ces mots-là, et pour se faire caresser et affriander comme il en avait l'habitude, il s'est mis à les dire comme un écho. Gela a fait peur à madame. On a emporté l'oiseau dans une autre chambre, mais il n'a pas désappris cette plainte, et, depuis six mois, il la dit aussitôt qu'il voit du monde. Eh bien ! monsieur le comte, croyez^vous que les jeunes dames de Puy-Verdon trouveront cela bien réjouissant, et qu'elles ne feront pas tordre le cou à cette pauvre bête quand elles l'entendront parler?

— Vous avez raison, Manette, dit Flavien, que ce rérit

I MONT-REVÊGHE 65

^ dtrfeté, Hen qu'il n'eût vu sa grand'taute que quelk jours eu toute sa vie, dans un voyage qu'elle avait n» Paris pour un procès, ceci rentre dans la religion \ zA, et je vous donne ce perroquet avec charge d'en

• ioiQ à mes frais et dépens !

h oh! c'est inutile, monsieur. Cela a été prévu dans le ioxBt de madame la chanoinesse, et il y a une rente Kituée pour moi comme pour lui.

!-Ehî c'est vrai, dit Flavien, je l'avais oublié; oui, i ixmne Manette, en même temps*que le sort de (ierl et le TÔtre sont assurés, celui de Jacot est à l'abri des ^ du sort... Thierray, salue encore ce centenaire;

< un rentier, il jouit d'une pension de vingt-cinq francs i rtate.

-Il est plus riche que moi, dit Thierray. Es-tu bien Kjue ce soit le même perroquet? ajouta-t-il à voix ^. Pour conserver la rente, comme celui-ci a une réi nion de longévité, je gage qu'on le fera vivre deux ou siècles dans la famille Gervais, en lui substituant des •indus de deux ou trois générations de son espèce.

-N'importe, dit Flavien, Manette, vous aimez cette i wn, je le vois. Je mettrai dans mon contrat de vente r* vuôs y demeurerez le reste de votre vie, ainsi que

•tel Gervais. , .

- Merci! monsieur le comte, Dieu vous bénira! dit la »' ille eu s'inclinant devant Flavien et en donnant un baikr à Jacot. Leurs vieilles têtes, en se rapprochant, préfèrent à Toeil de Thierray une ressemblance d'un co- •ijue et* en même temps d'une tristesse extraordinaires. -Igré cette remarque, qui le fit sourire, il ne put se dé-

ndre d'une sorte d'attendrissement qu'il secoua vite en

•celant à Flavien l'objet de leur visite domiciliaire, au

- Cet ameublement, si complet et si bien conservé, lui

-il est un spécimen d'une rare homogénéité. Tout y

...rte' la même date, Louis XVI, depuis les choses de

'«I jusqu'aux derniers accessoires, depuis les tentures,

les boiseries et les tapis, jusqu'à la corbeille brodée en rufcahs au passer, la miniature de madame la Dauphàne et ïé soufflet en bois de rose. Décidément, le salon est, dans son genre, aussi précieux et aussi intéressant à examiner que le cbâteau, et je vois là une foule de petites merveilles qui ont pu tenter les jeunes élégantes. Voyons! il faut en finir,. si tu, lie yeux que ton bouquet du matin arrive à midi, ce qui est une heure indue dans les annales des petits soins. m

'— Viens ici, Crésus, dit Flavien en posant le pommeau de sa cravache contre l'oreille rouge du groom : tu as parlé d'oiseaux? il y en a sur cette écran. Est-ce cela?

— Non, monsieur le comte, dit Crésus, ces dames out dit comme ça : « Les oiseaux, les jolis petits oiseaux qui sont sur la table ! »

— 11 n'y a ni cage ni petits oiseaux sur ces tables, dit Tbierray en faisant de l'œil le tour de la chambre.

— Et il n'y en a jamais eu, dit Manette. Madame n'aimait et ne supportait que le perroquet.

— Étaient-ee des oiseaux vivants, ou des oiseaux en peinture? dit Thierray à Crésus.

• — Dame ! je ne sais pas, répondit-il en se grattani l'oreille, ça devait être vivant, car oh a parlé comme d'ut bruit qui s'entendait.

— Ah! dit Thierray, la chose s'éclaircit, et vos action: montent, monsieur Crésus; vous êtes fort intelligent, a vous écoutez ce qui se dit à la portée de vos longue oreilles. Tiens! ce doit être cette montre à répétition dit-il à Flavien ; il y a des oiseaux en or vert guilloché su le fond d'or jaune de la boîte, et cela est d'un travail exquis

Crésus rêva et dit d'un ton capable :

— Non, monsieur, ça n'est pas encore ça. Mademoiselle Éyeline a dit : « Je le mettrais au salon, car il n'y aurai pas de place dans ma chambre; » et je pense, monsieur que la chambre de mademoiselle serait bien assez grande.

*- Pour contenir une montre de la grosseur d'un oignon Vous êtes un grand logicien, monsieur Crésus, et vos uwiu

I MONT-ftEVECHE 6Î

îres paroles sont des traits de lumière. Vous nous avez

! ^élé que l'objet en question appartenait au genre mas-

, rnlio et faisait du bruit; doné, ce n'est ni une montre ni

uie horloge, mais ce peut être un coucou ou un tourne-

tooche.

— Ou un instrument de musique, dit Flavien.

I —Monsieur le comte brûle! dit enfin Manette, qui savait fert bien de quoi il s'agissait, et qui avait espère qu'on '<* le découvrirait pas, car cette recherche lui avait paru i abord une profanation. Mais l'espoir de rester au chà- : au Pavait radoucie, et dès lors elle désirait complaire à n jeune maître.

— Pardié! s'écria Crésus, si vous étiez là quand on a : iiardé la chose, ^te n'est pas malin, à vous, de la deviner, vie Manette. Mais, tout de même, vous me volez cent *«<i$ francs; car, sans moi, vous n'auriez rien dit.

— Il a raison, dit Flavien. Manette, ne dites rien. Perche, Crésus, cherche1, ton idée t'appartient.

Crésus se mit à fureter avec le flair d*ùn valet curieux et la précaution d'un paysan méfiant. Enfin, il découvrit, ■nos l'angle le plus obscur du salon, derrière les fauteuils qui lai formaient une barrière, un grand meuble oblong ouvert d'une toëe verte. Il souleva doucement cette toile •4 trouva en dessous une couverture de laine.

— C'est un lit! fit-il. '

Et il laissa retomber la couverture. Mais, se ravisant, il la souleva de nouveau et découvrît uu bois noir lisse tflmme de l'ébène, bordé d'une large raie dorée. Une clef * offrit sous sa main.

— Cest un coffre, dit-il. Peut-on ouvrir?

Sur un signe affirmatif de Flavien, il rejeta les couverlares, tourna la clef et essaya de lever le couvercle. Le couvercle résista. Alors, comme un chat qui tourne autour d'un fromage pour savoir par où l'entamer, il Se pencha d droite, à gauche; puis, découvrant un onglet, ïl tira la planche de sa rainure et Se trouva en face d'un clavier |4acé dans des parois d'un vermillon aussi beau que la

<>* MONT-RKVÉCHK

$m bette laque chinoise, et tout rehaussa de dorures ^r

bois. . ' ,/., u; ."

— C'est ça! s!écria-t-il, c'est une sonnerie comme celk> qu'il y a au château de Puy-Verdon ; seulement les grande? claquettes, qui sont blanches là-bas, sont noires ici, -et fo petites, au lieu d'être noires, se trouvent être blanches.',. Et, puis, il y a deux sonneries, ajouta-t-il eu faisant retnarquev qu'il y avait un double clavier; et ça rend un bruit, dit-il encore en posant ses gros doigts spatules sur les touches d'ébène.

— Eh bien ! c'est un clavecin, un clavecin en bon état, chose rare aujourd'hui, dit Thierray en essayant les claviers. C'est un meuble curieux et précieux, en effet, un charmant cadeau à offrir à des personnes de goût..* Mais rien ne prouve que ce soit cela! Manette, ne dites .rien. M. jCrésus a parlé de table, d'oiseaux, et il faut gu'illcs trouve, s'il veut toucher tout à l'heure le capital de cintj louis.

-T-6h! il faudra bien les trouver, dit Crésus, dont la figure épaisse, appartenant au type calmouk, s'était illuminée d'une certaine intelligence à l'idée de l'or. *

Et il tourna et chercha si bien qu'il souleva le couvercle anguleux du clavecin, l'appuya sur son bâton rougç> admira le dessous du couvercle, qui était peint en verni Ulqn, verni et doré comme le tabernacle du clavier, et enlin découvrit a,u$yeux charmés de Thierray l'intérieur d'un dçsplus coquets et des plus riches instruments du dixhuitième siècle : les cordes de laiton, fines comme des cheveux, résonnant sur leurs petits becs de plume, le mécanisme naïf de l'instrument centenaire, dont la voix avait quelque rapport avec celle du perroquet, et, enûu, la table d'harmonie, ce fin morceau des artistes luthiers d'ayant la révolution, planchette de sapin mince comme une feuille de papier, lisse comme du satin et couverte de peintures jnates aux teintes éblouissantes de pourpre et d'azur. Des arabesques .d'une «charmante fantaisie entouraient l'ouverture circulaire par où le son tentait de se ré-

MOtfT-ftËVÊCHE fîd

■eiruier damia boîtfe mïèrieuTe. Desfeuîllages verts ^enrôlaient gracieusement autour d'une couronne d'étoiles forint fotfà de cobalt; et, pour consommer le trtompte d^âre^s- partout, sous là trame dorée des cordes inétalli^aés,' couraient et Voltigeaient de beaux oiseaux 'antastîques aux vives couleurs, au bec et aux pattes d*àrant, becquetant des fleurs splendides et faisant mme ajouter, pair leur ramage , aux harmonies évoquées stir 'tcJavier. ' • l ' ,l ■

-Allons, c'est un bijou, dit Thierrày à'F&vîëh, et une Tffiositc de prix. Dans notre siècle d'utilité et dé réalité, fl a perfedfohné la sonorité, on a atteint la solidité; mais ■tans l'heureux temps auquel remonte cette machine co- |nrtte,Fimagination suppléait aux jouissances de PorèUle, -t les yeux Charmes rêvaient des concerte d'ôîsetfux certes qui chantaient dans rame plus que dan? le tympan. ft! mon Dieu! là voix humaine était-elle moins belle pour être accompagnée par ces sons grêles, et la pensée 'nusicale des maîtres était-elle moins puissante et moins sublime pcmr ii 'avoir pas à son ser vicétotrtes les puissances de la matière?

Pendant que Thlerray dissertait ainsi, Flàvien, tout en Técoufent avec un certain intérêt, versait la gratification àfrdsu* et donnait des ordres à Manette. Deux heures après, n'était il la ville, où il bouleversait l'esprit positif lunatàîre en exigeant de lui la hizàrré rédaction dé Pacte itfil était impatient Renvoyer à #. Dutertre,' sous'fbfme te courtoise plaisanterie ; et Thierrày, monté sûr un* des taux dfôvaùx détachés des écuries de Puy-Verdon, escorfait au pas une charrette où lé clavecin , soigneusement posé sardes matelas, cheminait Vers le Pùy-Verdo», traîné fwî%j^ibîfe€ésar.

TUerrky 'arriva à dix heùreé ftb màtm , déàireux dé ne ^ncontiter aucune dès dames ftulertré avant d'avoir pu ^er1e~daverfftdans le salon. IhvM à déjeuner dès HveîBé:^r,»tttertré,<II eW'parfî^ein^'en règle^vis- HfcèWfcteiisémtes. DriteHre* était sorti* avec si tâtfme

70 MQNT-REVÈCHE

dans la campagne. Éveltne ci Nathalie, réparant le eVttfeit qu'une longue veillée avait apporté dans leur repos, fermaient encore. Benjamine, levée depuis longtemps, avait été soigner la volière; Thierray se trouva seul <tas lacour avec la figure sérieuse et légèrement étonnée d'Ame» dée Dutertre.

Après avoir écouté l'explication nécessaire» Amédée, souple et robuste, malgré l'apparente délicatesse de son organisation , mit bas son habit, passa une blouse, sauta sur la charrette, enleva les matelas, et, ne voulait passe fier aux mains rudes des serviteurs, aida Thierray à transporter jusqu'au salon l'instrument volumineux, mais léger, pans faire une égratignure aux vernis merveilleusement intacts que. Thierray avait eu soin d'envelopper de vieux numéros de la QwMdimne, seul journal auquel la chanoinesse eût été abonnée.

En se livrant de concert avec Amédée à ce petit travail, en l'aidant à enlever les quelques grains de poussière et les boute.de ficelle qui eussent pu nuire à l'éclat du coup d'œil; enfin, en le suivant dans sa chambre pour brosser son habit et laver ses mains, Thierray, toujours cheucheur et soupçonneux, s'était rapidement posé ce problème :

— Voici un fort joli garçon. Ses yeux sont des flammes douées, ses dents sont des perles, ses muscles sont d'acier, ses formes sont élégantes, ses manières et son extérieur sont d'un homme parfaitement élevé. H parle peu, mais sa physionomie et sa prononciation disent qu'il est intelligent et distingué; Gervais raconte qu'il a été élevé ici comme l'enfant de la maison, que M. Dutertre l'aime comme. son fils, et se fie à lui par-dessus tout; qu'il s'est adonné à l'étude de l'agriculture, et qu'il surveille et dirige en grand les vastes exploitations territoriales de son onde. Donc, c'est un homme charmant que Ton peut ranger, chose rare, dans la catégorie des hommes utiles.

« Les femmes aiment-elles les hommes utiles? Non ! mais eUes aiment les. hommes charmants. Donc celui-ci doit ftreaimé céans, d'une ou dû plusieurs /emmes, et il

^ïimé « raison do degré de charme qui l'emporte en' i w ru6le. Quel est ce degré, «fil existe? » Et tout en échangeant quelques mots de conversation «rate avec Amédée, en regardant avec une attention .sétrante tons ses mouvements, toutes ses expressions physionomie, il le trouva si calme, si simple, si à prû- '■* dans toutes choses, qu'il ne sut que penser. -S'il était passionné, comme sa mélancolie l'indique, ' disait-il, l'équilibre serait détruit, l'homme qu'on doit jtkt remporterait de cent degrés sur l'homme qu'on ti estimer. Mais cette mélancolie n'est peut-être qu'une Aire de tempérament.

D jeta un coup d'œil sur Tintérieur du pavillon carré n'habitait' son jeune hôte; il était, conformément à l'opu- ^e de la famille, aussi richement décoré et meublé que «fcible chez un jeune homme modeste et laborieux. Mais 4 devinait une sorte d'effort pour s'abstenir des jouissances d'un lux» qui ne hd appartenait pas. Amédée n'alitrien. Son père n'avait pas fait de bonnes affalées. H M mort endetté. Dutertre avait tout payé 5 il avait élevé •rpheiitï avec soin, avec tendresse, mais dans àm tenaces su but sérieux du travail. Amédée n'apportait donc pu son travail dans le budget de te famille, travail intcl- :eat, assidu, dévoué, mais qu'il ne considérait que «e Y acquit d'une dette sacrée, et en retour duquel Si boulait accepter que le nécessaire* Ce nécessaire, dans -s habitudes somptueuses au niveau desquelles il fallait ^ase tenir un peu, eût été lé supetâu pour Thtcrmy pi était tort gêné, voulant mener la vie d'un homme du aunde, et ne trouvant pas encore dans son. talent les ressources nécessaires. Aussi, au premier abord, fut-il tenté 'e faire compliment à Amédée du bien-être dont il parais- -ait jouir • mais tout aussitôt il devina que ces félicitations >e hii savaient pas agréables.

K quoi> entre autres choses, le devina-Wl? à un mor- ^u de gros savon-ponce que lui offrit le jeune homme !*mr se laver les mains. Le savon de- l'ouvrier suria ta-

n MONT-REV*CHE

blette de marbre blanc d'une toilette garnie dé porcelaines de .Saxe! tout est révélation pour l'observateur attentif. . Ce faible indice en disait assez. La toilette toisait partie du mobilier abondant et superbe de la maison. Le savon rentrait dans la dépense personnelle et journalière d'Amédée. Du savon pierreux à de si belles mains! Il y avait là. selon Thierray, une parcimonie qui sentait l'abnégation héroïque : car on tient à ses mains quand on les a charmantes, quand on a vingt-cinq ans et quand on demeure dans une maison où il y a quatre paires de beaux yeux pour les apprécier.

— Voilà une complication! pensa Tbierray. L'homme vertueux l'emporte sur l'homme charmant comme sur l'homme utile. Les femmes aiment-elles les hommes vertueux? Oui, si la passion l'emporte sur ces trois faces de l'individu. L'homme passionné est te roi natmwt * de la création. ' *

— Vous cultivez le lépidoptère? dit-il en riant et en jetant un coup d'oeil sur une pile de cartons bien rangés, aux flancs desquels on usait : arqy finis, poly ornâtes, ranesseêy etc.

— J'aime tes papillons, répondit Amédée en souriant comme un enfant pris en faute.

— Mais vous avez bien raison 1 c'est une passion que j'aurais si j'avais le bonheur d'habiter la campagne. Et puis, c'est un moyen de faire la cour aux femmes*

— Vous croyez ? dit Amédée avec un sourire très-froid .

— Oui, à la campagne,.les femmes, qui sont partoutessentiélleme&t artistes, aimant les richesses, les beautés.* tes caprices charmants de la nature-: je parie qu'ici* toutes les daines aiment les papillons et vous en demandent.

— Non, pas toutes, répondit nonchalamment Amédée.

— Nous nous renfermons dans l'impénétrabilité, pensa Thiemiy> nous avons un secret de coeur. Dans une, heure je saurai laquelle des dames Dutertre aime les papillons.

-r Amédée! Amédée! ton filet, vite ! cria de la pelouse.

MONT-REVÊCHK 73

«avais 4e femme aussi forte que celle d'un petit garçon. fe^tomW superbe, là, sur le jasmin de ta fenêtre!

Tbierray courut à la fenêtre et vit Benjamine sur la pelouse. En le voyant, elle sourit, mais ne se troubla point, et lai dit avec la franchise et l'absence de timidité d'un *rilahle entant ;

— An! bonjour, monsieur; comment voua portez-vous ? Tbierray lui rendit presque paternellement son salut. —Dites donc à Amédée, reprit la jeune fille, que les

papillons se poseront bientôt sur son nez, au train dont il leur fait la chasse.

Amédée s'approcha tranquillement de la fenêtre et lui jeta son filet en souriant. Elle le ramassa, éburut après le papillon* et disparut avec lui.dans les massifs d'arbustes rafleuffe

Anédéfr était aussi cahne qu-aupwravant.

— Allons! elles sont deux qui aiment les papillons, pensa Thierray.

La cloche sonna le déjeuner.

— (Test le premier coup, dit Amédée, Nous avons encore une demi-heure avant le second. Voûte-vous que nous fassions on tour de jardin ?

— Volontiers, dit Thierray.

« Si, entre le premier et le second coup de cloche, je ne devine pas ton secret, à toi, disait Thierray intérieure- I tuent, mon jugement est un sot et un flâneur. » *

— D'autant plus, ajonta^-iï en s'adressait à lui, que je Voudrais me munir d'un objet indispensable ^oureouron-

I ner ma mission' ici.

— Que vous faut-il ? dit Amédée.

— Un bouquet, fût-il d'herbes des ehantps, pour placer 1 <ur le pupitre du clavecin que je: su» chargé de présenter.

Cest une galanterie bien usée, n'est-ce pas ? mais ici^ce

n'est pas même une galanterie. C'est une simple étiquette

! h placer* sur un objet, comme pour dire, de la' part de

mon ami M* deâautges : Je vous ai vendu ma propriété",

mais je me suis réservé cette bagatelle pour avoir à tous

l'offris.

— Fort bien, répondit Amédée, Allons dire au jardinier en chef de nous faire un bouquet.

-*- Quoi ! tous faites faire vos bouquets par les jardiniers, ici, quand vous avez la liberté et le bonheur de pouvoir les . faire vous-même ?

-^ Mais un bouquet équivalant à un écriteau, ce n'est plus un bouquet.

• — Qui sait ? dit Thierray en examinant son hôte ; j'ai peut-être des instructions secrètes. Sous cet écriteau affiché à tous les^eux, Tarai dont je suis l'ambassadeur veut peut-être cacher un hommage, et je vous avoue que je ne sais rien d'intéressant et d'amusant comme de composer un bouquet pour une femme, même quand on n'agit que par procuration. .

— Pour une femme? objecta Amédée toujours calme, ou maître de lui-même. Vous m'aviez dit que ce présent était ! offert aux dames de Puy-Yerdon, et j'avais compris que c'était, comme le bouquet, une offrande collective. Toutes jouent du piano.

— Mais qui en joue le mieux ?

— Sans contredit, c'est Évelioe.

— Flavien n'en sait probablement rien, dit Thierray en l'observant, et je vous avoue que je ne sais pas à laquelle de ces dames il a pensé en particulier.

— Je crois qu'il n'a pensé à aucune, mais à toutes, répondit un peu sèchement Amédée.

— Vous avez raison, dit Thierray, et vous me donnes une leçon de convenantes. Il est évident que Flavien ne peut se permettre d'offrir un présent à aucune des demoiselles Dutertre en particulier. i

— J'ai dit une sottise, pensa-t-il, mais je l'ai fait exprès. ; J'ai éveillé un sentiment de jalousie. Reste à savoir s'il est collectif ou particulier. .

— Mais, reprit-il tout haut, l'hommage pourrait, sans

1 ^wapee aucune, s'adresser à madame Dutertre ex-

Ltoement.

— Oui, dit Amédée toujours calme, mais dédaigneux, | estwi pot-dovin offert par 14. deSaulges à la femme [i son acquéreur.

— Ob i que vous êtes positif ! s'écria Thierray ; appeler i nœ attention eiqutseuu nom brutal et malaonnant de pot- ! lè-vfo ! Il me semble que je vois du vin bleu dans un pot

ie kïenee égueulé s'approcher des lèvjea pures de madame

ûutertre !

Thierray remarqua que la figure d'Àmédée ne faisait

pas un pli. Mais il crut voir qu'à la pensée des lèvres d'0~ i ompe, les siennes devenaient pâles commentait habi- , tueOement le reste, de son visage. Cependant sa Voix ne

taie* aucune" e%aotion en disant :— Si nous causons tou-

joars, nous ne ferons pas le bouquet», Tenez, voilà mon

sécateur, commencez.

— Si j'étais sûr, reprit impitoyablement Thierray, que te clavecin et le Jbouquet fussent spécialement offerts à roadame. Doter tre, je vous demanderais quelles sont les fews qu'elle préfère.

— Et je vous répondrais que je n'en sais rien, dit Aîné- <tée. Je crois que ma tante aime toutes les fleurs.

Ce mot ma tante fut prononcé d'un ton de domesticité ;i chaste et si respectueux, que les soupçons de Thierray fuient écartés. On n'aime pas sa tante, perça-t-il, même quand elle n'est que la femme de notre oncle... C'est une *irte d'inceste. Pourtant on aime bien la cousine, qui est la fille de notre oncle... et on épouse Tune et l'autre avec* 4Q sans dispense du pape. Voyons donc 1 nous n'avons pas ''score nommé la troisième cousine.

— Sur mon honneur, reprit-il en s'adressant à Amédée, je tous jure que si mon ami a une intention particulière, je n'en suis pas le confident. J'ai parlé pour parler, comme b oiseaux chantent pour chanter, parce que le ciel est teau et que les arbres sont verts. Je dois donc m'en remettre à votre opinion, qui est la plus sensée; Le bouquet

7C MONT-REVÊGHE

doit être collectif, et nous devons le prouver, en réunis- ,ft4ft

sant tou'es.les fleurs qui plaisent à toutes les belles *hô- >r' tesses de Puy-Verdon. ..

— Voilà un monsieur très-bavard, pensait Amédée, % *

— Donc, reprit Thierray, prenons des œillets pour ma- ; dame Dûtertre, elle doit aimer les œillets. * ' ^

-^- Pourquoi? * '' **&

— C'est une idée que j'ai l des roses pompons pour ma- : 1: demoiselle Caroline ; un peu de tout pour mademoiselle '•'' Éveline ; et pour mademoiselle Nathalie, que [réservons- -;^ nous? , ^

Le bout d'une baguette que tenait négligemment Àmé- "

dée toucha soit à dessein, soit au hasard, une ortie qui ;^J

perçait le gazon à ses pieds. . ..... '

— Oh ! oh ! se dit Thierray, celle-là, il la déteste, . * * Le second coup du déjeuner sonna. Amédée, qui parais- c ^

sait supporter plutôt qu'éçouterThierray, tressaillit et pa- ^ [ rut impatient de retourner vers la maison . Ce pou vait être ;* *\ une commotion naturelle sur des nerfs délicats ; il pouvait ^'i !' aussi avoir faim ; mais Thierray voulut s'attribuer la vie- * : M 4 tpire d'avoir au moins découvert quelque chose. :> 1 — Il y a dans cette maison, pensa-t-il, des bruits qui le '* font frissonner et quelqu'un qui l'attire irrésistiblement. "-< Donc il est passionné plus qu'il n'est utile et vertueux., \l '■ j aime Benjamine comme sa sœur, il respecte Olympe^ il ^t abhorre Nathalie... c'est donc Éveline qu'il aime. Éveline > doit aimer les papillons. *<; Cette circonstance, cette supposition, gratuite pu non, v*l 'décida des sentiments et des pensées de Thierray pour tout ^ i\ le reste de la journée. 11 avait été amoureux à Paris, pendant quelques jours, de madame Dûtertre, amoureux sans l a désir arrêté, sans ébranlement de cœur. L'assaut qu'il ?a avait subi la veille, en s'imaginant qu'elle était grand'mère, <i les plaisanteries de Flavien, les siennes propres, avaient «y dépoétisé en lui cette brillante image; et puis,' Dûtertre >m lui avait paru beau et respectable^au milieu de sa faraiÛe. ' .; "<m accueil était si cordial ! il inspirait tant d'estime et de

I MOflT-REVÈCHE 77

I wannatefaoce à tous les gens du pays qui parlaient de

œîîftierraj. n'était corrompu qu'à la surface, par bra-

ide, par affectation. Son cœur avait de la jeunesse, de la

| fcwture, des instincts de religion sociale. 11 s'abstint donc

f t faire attention, ce jour-là, à la victime qu'en riant il

;tait choisie en quittant Paris ; et, se sentant excité par

u première idée de lutte qui lui tombait sous la main, il

«sohit d'être amoureux d'É véline, au moins jusqu'au cou-

ber du soleil, ne fût-ce que pour faire enrager Aroédée.

On est beaucoup moins scrupuleux envers la fille d'un

mi qu'envers sa femme, parce qu'on peut l'épouser si l'on

trnve à la séduire ou seulement à la troubler ; et quand

île est riche autant que belle, la perspective nva rien d'ef-

i ayant- Pourtant, si Thierray eût refléchi ce matin-là, il

* serait abstenu, car l'idée de s'enrichir par le mariage

tesait toutes ses notions sur la dignité et la liberté de

•artiste;

Mais déjà Jules Thierray n'était plus l'homme qui avait jiitté Paris trois jours auparavant. La campagne, le grand *ïr, le soleil' de septembre, l'aspect des vieux manoirs, le mouvement à travers les grands bois, les beaux jardins', te fleurs luxuriantes, et plus que tout cela, l'indéfinissable influence que répand dans l'air qu'on respire la présence d'un groupe de femmes jeunes, belles, jolies, opulentes, et forcément plus avenantes à la campagne qu'à Paris, ne fût-ce que par devoir d'hospitalité ou par désœuvrement, c'était de quoi enivrer un peu cette tête vide et l'emporter hors du cercle rigide que lui' avaient tracé la vcfôde du scepticisme et ses instincts de farouche indépendance."

F^ succès d'É véline' sur Thierray fut fatalement favorisé par l'attitude que prit, sans préméditation, madame ftutertrè. Elle avait l'habitude, aussitôt que paraissait uu franger,* et surtout un jeune homme, de s'effacer enticicment, pour laisser briller les' filles de son mari. A Paris, *& elle se trouvait comme tête à tête au milieu du monde avec ce ihari passionnément épris d'elle, elle redevenait

MONT-REVÊCHE -môme et laissait percer une Tire intelligence. Hais déveuée à ses devoirs avant tout, elle ne quittait presque jamais la campagne et la famille. Aussi n'était-elie pas ri liante d'habitude. Thierray ne l'avait vue que dans un île ces rares intervalles oit elle ne craignait pas d'exciter de funestes rivalités. Quand il la trouva si réservée, si peu communicative, si sobre de se faire voir et entendre, bien qu'il reconnût qu'elle était encore phis belle que ses iiiles d'adoption, il la jugea guindée,— Je ne m'étais pas trompé sur sa jeunesse et sur sa beauté, se dit-il, mais je m'étais fait illusion sur son esprit. et sa grâce. C'est une vaniteuse indolente qui s'admire elle-même et se croit disprisée d'être aimable.

Personne ne songea à entrer au salon avant de se met- 1 iti à table, le repas était servi, Dutertre avait faim. Thierray put aller déposer le bouquet sur le clavecin sans être ubservé.

Olympe et Benjamine étaient habillées de même, en Lose. La belle-mère avait dû céder aux désirs de l'enfant, qui prétendait fêter par là l'arrivée de son père chéri, et dont la passion était de copier les vêtements d'Olympe avec autant de soin que ses sœurs en mettaient à s'en éloigner. Aussi, Nathalie arriva-t-elle Favant-dernière, avec une toilette bleu céleste, très-belle, mais très-mélancolique; et É véline la dernière, avec une robe de foulard bariolée de fleurs et couverte de rubans chatoyants. Chez ('lie, la profusion et la fantaisie n'excluaient pas le goût. Klle était éblouissante de parure en avant l'air <fe s'être arrangée à la hâte et au hasard.

Cette" toilette étourdit Thierray. — EsUelle toujours ainsi, se dit-il, ou suis-je pour quelque chose dans cette gracieuseté? — Il ne passa pas cinq minutes auprès d'elle, car il arriva précisément qu'elle vint occuper la place résilie vide à son côté, sans trouver moyen de lui prouver par ses observations qu'il appréciait sa science et en goûtait les raffinements. Il y avait plusieurs autres commensaux, arrivés pour saluer l'arrivée de Dutertre. Le déjeu-

I m était assez bruyant, à cause du mouvement des valets, I de la sonorité de la vaste salle en boiserie, de la gaieté I eommunicative de l'amphitryon et du mouvement incee- I sant de Benjamine. Grâce à ces circonstances, Thierray pat bientôt lier une causerie assez animée avec sa voisine. Elle reçut d'abord avec moquerie les compliments adressés à sa toilette.

— Comment, monsieur, lui dit-elle, vous faites attention à nos chiffons ? On nous avait dit que vous étiez un brame sérieux t

— Qui m'avait ainsi calomnié ? dit Thierray.

— Ah ! vous convenez, reprit Éveline, que des qu'on "'occupe de toilette, on perd le droit de prétendre au sérieux?

— Non pas ! 11 y a sérieux et sérieux, comme il y a toilette et toilette. Ne voir que la valeur ou l'éclat des choses, c'est être frivole; mais apprécier le choix, l'arrangement, l'harmonie, c'est faire de Fart, et je déclare que M>us êtes une grande artiste.

— Votre approbation doit me flatter, dit Éveline; les romanciers ont besoin de s'y connaître pour peindre. des types. Voyons! à quel caractère attribueriez-vous mon costume dans un de vos personnages? Mes chiffons seraient-ils Tindice révélateur d'une âme fantasque ou profonde, courageuse ou timide?

— 11 y aurait de tout cela, répondit Thierray, des contrastes piquants et des énigmes terribles dont on donnerait peut-être sa vie pour savoir le mot.

— Tais-toi donc f dit tout bas Eveline à Nathalie, qui lui adressait la parole. J'écoute une déclaration. — Expliquezvous mieux, dit-elle en se retournant vers Thierray, et ne laites pas trop de littérature avec moi qui suis une fille de campagne. Dites tout bonnement ce que je suis, ce que je Pense,

— Jusqu'à, ce jour vous n'avez rien aimé.

— Ôh ! & fait : mon cheval!

— Vous eu convenez* rien que votre cheval^

80 MONT-REYÈCtiE

— . oh ! mes parents, ma famille, cela va sans dire...

— Vous vous aimez encore plus vous-même.

— Mais vous me dites des injures, je crois, et je n'aime que les compliments, je vous eu avertis.

— Je né vous en ferai pas. Vous êtes peut-être une aine affreuse, un caractère détestable !

— Tu appelles cela une déclaration? dit à Êveltiie Nathalie qui écoutait.

Kveline éclata de rire et regarda Thierray eu face.

— Et moi je vous trouve charmant, dit-elle, je vous v» prie, recommencez.

— Cela vous amuse? dit Thierray, c'est dans l'ordre. Vous savez, que vous avez des forces pour faire souffrir, et vous ferez beaucoup souffrir,

— Qui donc? les gens assez fous pour m'aimer?

— Ou pour vous le dire, répondit Thierray en serraut les lèvres d'une manière expressive.

— Conviens qu'il a un joli sourire, dit É véline à Nathalie, pendant que Thierray répondait à son voisin de gauche.

— Allons ! répondit Nathalie en haussant les épaidcs, te voilà éprise d'un sot ou d'un roué!

— Ou d'un roué? reprit É véline. S'il est amoureux de moi à la première vue, il est dans la première catégorie; s'il Test de ma belle -mère, et qu'il veuille se servir de moi comme d'écran, il est dans la seconde ; nous verrons bien!

Sur la un du repas, Flavieu arriva, et sachant qu'où était encore à table, il passa par le perron du jardin dans le salon, admira le bou air que Thierray avait su donner à son offrande, et envoya tout doucement Crésus porter au cabinet de travail de Dutertre la procuration signée de sa main. Puis il se mit à faire le tour des jardins, ne voulant pas assister en provincial à son triomphe.

Le triomphe fut complet. D'une part, le charmant clavecin tant convoité par É véline et si bien apprécié par Olympe; de l'autre, le cordial et flatteur badinage de la procuration paraphée et signée que le secrétaire de DiUer-

MONT-REVÊCffE 81

«luiâfearta an raffieu du salon : il y avait certes de ' Mi donner une bonne idée des manières du jeune gent «somme, et ce tat eneorè mieux quand Crésus, appelé et

(«stioniié à ^incitation de Thierray, raconta à sa mode ranent M. de Saulges s'y était pris pour deviner cç qui

V<irrait être agréable aux dames de Puy-Verdon.

i Jésus était, comme tous les grooms qui ont affaire à «bonnes gens, un enfant fort gâté. Éveline l'avait peut- ** un peu trop rabaissé au rôle de bouffon. II en liraiœ ?anité, une audace singulières, et prenait pour auaalde traite d'esprit les balourdises qu'elle lui faisait ré- '*tor. A s'étendit donc avec complaisance sur son office

* km à Mont-Revêche, et n'oublia pas la gratification F il avait reçue.

i -Allons, c'est un homme du plus beau monde, dit ^halie d'un air ironique.

-C'est un homme fort aimable, dit Olympe, qui voulait «parer cette impertinence auprès de Thierray. Dans tous

* mondes possibles le désir d'être agréable est une quart*1 du cœur.

-C'est un bon voisin, et voilà comme je les aime, dit to^rtre. Confiance, c'est-à-dire honneur et loyauté.

-C'est un charmant monsieur, dit Benjamine, il comj"od mon papa!

-Puissance et prestige de la richesse î dit Thierray lutta à Évelmè; quand ce ne sont pas là des séducto'w, ce sont' encore des charmes.

-Èies-vous riche, monsieur* dit Éveline avec une Iterté d'interrogation qui confondit Thierray.

- Je n'ai et n'aurai probablement jamais rien, made- *>aelle, répondit-il avec un empressement hautain.

-Eli bien! tant mieux! répondit-elle étourdimeht.

- Àuriez-vous l'extrême bonté de m'expliquer cetU Ne?

8* MONT«R&VÊCB£

— Ah L vos* sanro que je sim use idvjnto Av^mv wis l'avez ditl

' — Dois-je tâcher de deviner le sphyni? » •

— C'est de la prétention que de 'croire y arriver si vite !

On apporta le café et des cigares. Madame Dutertre alluma le bout d'une cigarette en paille et fit mine de la fumer pour donner l'exemple à ses hôtes. Tous les hommes profitèrent de la permission, et pendant qu'Olympe toussait à la dérobée ses trois bouffées d'étiquette hospitalière, Éveline prit un gros cigare et fuma comme un garçon au nez de Thierray avec l'intention presque évi- . dente d'essayer sur lui l'effet de ses excentricités. Il en fut choqué d'abord et ne se gêna point pour lui dire que c'était affreux. Elle jeta aussitôt son cigare, s'amusa une demi-minute du trouble naïf qui s'empara de lui à cette concession inopinée, et alla chercher un autre cigare en disant : Vous aviez raison, celui-là était affreux. Est-ce que vous ne fumez pas ?

— Si fait, répondit-il en allumant son cigare à celui qu'elle venait d'allumer elle-même et qu'elle lui tendait familièrement; je fume sans cesse.

— Vous aves tort! .

— Pourquoi?

— Ah! si je vous explique toutes mes paroles, quand est-ce que vous commencerez à devfiier mes pensées?

M. Dutertre passa près d'Éveline, lui ôta en souriant son cigare, le jeta bien loin, malgré ses réclamations, et la laissa causer avec Thierray.

Pendant que ces deux jeunes. gens faisaient assatft de coquetteries innocentes de la part d'Éveline, mais assez dangereuses pour Thierray, Nathalie, blessée de n'être l'objet des attentions exclusives de personne, quitta le perron où l'on fumait et causait à l'abri d'une vaste tendine d'étoffe de palmier, et s'enfonça dans les massifs de" la pelouse. Insensiblement, perdue dans d'assez chagrines

•AiONT-REVÊCHE 8S

ffierie^ ëBe soigna dans le ■ jardin a»gkiis< et ae trouva tait à coup face à face arec Flavien. »

Mais ce face à feee ne troubla pi l'un ni l'autre. Eu imrch^itii'^pas lent, et; mesuré, Nathalie n'avait pas Veillé Flavien, qui, assis sur un banc de gazon et la tête m peu renversée contre la tige d'un platane, dormait du *>mmeil du juste.

De Saulges avait ces besoins de repos subft et complet jae Jesjaatures actives et robustes éprouvent et satisfont li où elles se trouvent, à moins qu'elles ne soient forcées Je les combattre par'un effort de la volonté. 11 s'étaitlevé ■■le grand matin, il avait fait six ou sept lieues de pays au trot allongé d'un vigoureux cheval, il avait déjeuné à la ijile en repassant par Mont-Revêche, il était réparti sans ^ûger à faire une sieste; enfin il était las, il se trouvait •lans un lieu solitaire et frais, et, sans dessein prémédité, il dormait comme un roi, ou comme un paysan.

.Nathalie fut choquée de celte grossièreté, et tournant ^èi-ementles talons sur la mousse discrète, elle s'étoîgna avec mépris; mais, au bout de trois pas, cette réflexion Tarrêta ; J'ai menti hier soir à Évelinô eu voulant lut faire croire que ce garçon était déjà éprfe d'Olympe; II1 ne la connaît pas, il ne se soucie ni d'elle ni de nottsV Cest, quant à nous, un cœur libre, une table rase* 11 vient ici pour vendre son domaine, preuve qu'il n'a aucun désir de OQBemr un. pied-à-terre près, de nous, aucun, dessein >i'épouser l'uru3 de nous. Je dois donc le traiter comme un peraopnagft-gans conséquence, i>uis(^u'il n'est pas enrôlé teie.çefif^ des prétendants à ma dot. Il est riche, c'est un droit à mon estime. Je méprise les pauvres qui cajolait les ridicules et les travers d'une femme riche. 11 n'a l»as été, frappe des charmes transcendants d'Olympe, puisqu'il .dorjb au, lieu de courir au-devant des remercîments quil'atlendenU.^a.^alanterie à l'endroit dû clavecin est œlie.d'un.lj^fppie quj apporte un cornet de bonboné à des petites fiUes^ Sa confinée en mon père est lô' dédain seijîoe\irial.jd'un patricien qui ne veut pas être en reste de

84 MONT-RE VECHE

procédés vis-à-vis d'un roturier. Décidément, M- de-âjfNtlges a du bon, et par la raison que je ne lui plais pas, j 'aimerais assez à lui plaire.

Elle se rapprocha, et se tenant un peu en amer* du banc, de manière à voir le dor^aeur en proûl et à pouvoir disparaître derrière les massifs au moindre mouvement qu'il ferait pour s'éveiller, elle examina sa figure troc attention.

Flavien avait une de ces beautés fières et vaillantes qui flattent l'orgueil d'une souveraine; la taille élevée, les épaules larges, la ceinture fine, les traits admirablement dessinés, la chevelure blonde, épaisse, abondante; les mate grandes, mais blanches, et d'une belle forme : enfin, fat vigueur et la fierté des antiques raees équestres.

a II est trop beau pour ne pas être un peu bêta» pansa Nathalie. Mais la nullité, chez ces ètres-là, est couverte d'un trop beau vernis de savoir-vivre pour qu'une femme ait à en rougir. On n'aime pas tes gens pour ce qu'Us «ont, mais pour ce qu'ils paraissent aux autres. La rené Elisabeth eût pris ce noble seigneur pour un de ses grands officiers, et quoi qu'en dise É véline, je suis reine, je suis Elisabeth, je suis Anglaise par nature plus qu'on ne le pense.

» Comment plairais-je à ce grand vassal? Comment le î-etiendrais-je ici, au moins tout le temps des vacance», ne fût-ce que pour n'être pas abandonnée au fretin des prétendants, pendant qu'Éveline jette déjà son dévolu sur k seul homme d'esprit de la société? Je suis aussi bette dans mon genre que M. Flavien dans le sien, et d'une nature encore plus aristocratique, malgré mon origine bourgeoise. Là où celui-ci ne saurait que commander, je saurais régner. J'ai du talent, prestige infaillible sur ceux qui n'en ont pas. — Oui, mais je n'ai pas de coquetterie, et dans ce temps-ci, il faut qu'une demoiselle fasse les avances pour se faire remarquer d'un homme qui n'aspire pas à une dot. Mais suis-je bien sûre de n'avoir pas de coquetterie? J'ai le désir d'être admirée, et la coquetterie, c'est

) feçrôinfe a** service du besoin de plaire. L'esprit r Éve- I fee «ira; mais moi j'ai du génie, et je ne saurais pas ' ïfai servir pour la satisfaction de mon amour-propre I » |ffle réfléchit encore longtemps. *Je crois, Dieu lui partane, que pendant cette orgueilleuse et grave méditation de Nathalie, il arriva à Flavien de ronfler un peu. tohaMe ifén fut point émue, et même cette pensée lui îinf involontairement : « Avec un mari qui ronflerait, on «irait tout de suite le droit de passer les nuits à écrire * 'tas toi. »

« Ifefe pourquoi ne nous rechérche-t-il pas en mariage? wasa-t-elle. Nous sommes plus riches que lui. 11 faut qu'il *>it sans dettes, ou sans ambition, ou fiancé déjà... ou •■Qcore, amoureux d'une femme mariée. Enfant que j'é- '»! avant tout, il feut savoir cela. »

EUecueMlit une manche d'azalée, approcha derrière le banc sur la pointe du pied, la laissa tomber dans le chaf«»u de Flavien qui était placé à côté de lui, puis, se glis- ^tconmie une couleuvre dans les buissons, elle alla d'un *ff tort tranquille rejoindre le premier groupe qu'elle vit paraître sur la pelouse.

Ratien s'éveilla. Au moment de remettre son chapeau ^ sa tête, il fit tomber la branche d'azalée; il l'examina ropeu comme un chien de chasse flaire la piste d'un gitift suspect.

— Cest une déclaration, dit-il... Ces filles de province, florame ça s'ennuie ! "Voyons !

H détacha nue des fleurs qu'il mit à sa boutonnière, et froissa le reste de la branche qu'il fourra dans la poche décote de son habit. Puis il se leva et prit le chemin du thiteau, résolu, dans le désœuvrement de son propre «but, à voh- Tenir l'aventure.

flnWaît pas fait trois pas qu'il rencontra Caroline.

- ft-ïi'y a, pensa-t-il, que les petites filles pour faire en jouant de pftretfs coups de tète. Elles appellent cela dos espiègleries!

Mais CaroHne-, qui cherchait Nathalie, l'accosta avec sa

ô6 MONT-RÊVÊCHÎÏ

manière accoutumée : Bonjour, monsieur, commrnt vousjwrtez-vous? .

• Il ne fallait que rencontrer ses beaux grands yexfx vifs, hardis et tranquilles, pour ne pas douter un instant de son indifférence et de sa pureté. Aussi Flavîen lui offrit-il son bras, qu'elle accepta sans embarras, pour retourner vers sa mère, un peu vaine d'être traitée comme une personne raisonnable, et s'efforçant de régulariser son pas • vagabond, qui savait courir et non pas marcher.

lX ,•■••.

En ce moment Thierray, après s'être éloigné d'Évdine pour ne pas paraître d'une assiduité choquante, était revenu, comme naturellement, reprendre l'assaut av*c elle.

— Mademoiselle, lui disait-il, aimez-vous les papillons?

— le les déteste, répondit-elle. Ce sont les emblème? de ma propre légèreté, et je ne demande qu'à me distraire de moi-même.

— Votre cousin Amédée aime beaucoup les papillon^ mademoiselle.

— Ahî dit Éveline avec son irréflexion accoutumée, c'est parce que sa tante les aime !

Il s'en fallut de peu que cette parole imprudente n'éloignât subitement d'Ëveline l'hommage qu'elle prétendait accaparer. Thierray ne voyait encore dans ses rapports avec le groupe féminin de Puy-Verdon, que le plaisir de tourmenter, d'effrayer, de* supplanter, en passant, le rival qui lui tomberait sous la main. Ses yeux se portèrent rapidement sur Olympe et sur Amédée, qui échangeaient à voix basse quelques paroles dans un coin, debout l'un et l'autre.

11 n'y avait rien de plus naturel que de voir ces deux personnes se consulter sur quelque détail d'intérieur avec cette sorte de petit mystère officiel qu'on affecte en pareille circonstance, pour ne pas troubler le loisir ou l'amusement des autres par un retour ver$ les choses de la

I MONT-REVÈCHE 87

I îfté. M*ts Thièrray, se croyant sur la voie d'une découle importante, faillit oublier Éveline, qui, déjà, n'ait plus riea de mystérieux pour lui, pou* courir après mbre <Tun mystère nouveau. Il sentit passer en lui amie un vague frémissement de curiosité qu'ÉveEne nt pour un frisson de jalousie.

-Nathalie avait deviné juste, pensa-t-elle. M. Thièrray

* amoureux de ma belle-mère. Allons! c'est un combat

* livrer, et je le livrerai, lî ne sera pas dit que cette jeune fanme, à qui je permets d'accaparer le cœur de mon pot, ne nous laissera pas un pauvre adorateur.

Elle fît si bien que TMerray resta enchaîné à ses côtés, a peu préoccupé, un peu acerbe, un peu rebelle, mais, won retenu par un lien de fleurs, du moins empêtré tas un écheveau de soie. Flavien arriva, et en recevant bremercîments et les éloges de la fomiDe, il ne songea p'% chercher dans les yeux de. toutes les femmes qui se trouvaient là (car H était arrivé plusieurs voisines) la folle 41 la railleuse qui avait jeté à sa tête, c'est-à-dire dans «b chapeau, la branche d'azalée. Avant qu'il n'eût rencontré les yeux de Nathalie, celle-ci avait tu la fleur à sa boutonnière, et s'était dit : « Ou il n'aime personne, ou il est facile à distraire. Avec une passion sérieuse, on ne se famé pas à la première venue, et cette fleur est sur lui c.rorae un écriteau sur une maison à vendre ou à louer. » Elle prit un journal qu'elle fit mine de parcourir, et luand Flavien, par un détour savant, trouva le moyen de *eair la saluer, elle était si bien préparée à lui faire un accueil de glace, qu'après lui avoir souhaité fort gracieusement le bonjour, il s'éloigna en pensant : « Certes, ce ï »t pas cette précieuse dont je porte les couleurs à ma luutonnière!»

Evelioe causait avec tant d'animation sans même le voir, et Thièrray l'absorbait si bien, que Flavien sourit en se disant que ee n'était pas celle-là non plus.

Quehjae dame du voisinage? Il ne s'en trouvait précisent pas une seule qui fût jolie, et on ne suppose jamais

88 ttONT-UËYEQHE

(ju'un mystère de ce genre puisse cacher 119e tiffer» ridicule ou déplaisante. ■. - '• , Restait madame r Dutertre. . fille avait . acniwMi -et remercié Flavien avec une cordialité gracieuse et eeJaie ; elle n'avait pas paru remarquer la flair d'asalée. Pourquoi l'eût-eile remarquée, si elle n'y était peur rien*

Mais tout d'un coup Flavien fit une remarque à aon tour. Olympe avait, dans les nlis.de bob jabot de dentelle, une fleur d'azalée toute semblable à la sienne et coupée fraîchement, car, on le sait, cette fleur ne. vit qu'on m-

lant séparée de sa. tige.

FouonsI se, dit encore Flavien* — » Mon cher voisin, dit-il à Dutertre,, c'est donc une affaire laite, vous êtes propriétaire du petit domaine de Mont-Revècbe. le tic m'en occupe plus. Mais, ajouta- Vil en regardant Mrianic Dutertre, madame comprendra aussi bien que vous qu'il est des choses qu'on ne vend ni ne donne» des souvenirs de famille dont on ne se sépare pas. Ainsi le lit» la Chambre, le petit caste), qui partent encore, pour ain» dire, l'empreinte de ma vieille grand'tanie, je n'ai jamais compté m'en dessaisir. Heureux aujourd'hui pourtant de détacher un échantillon de ce vieux mobilier, je l'ai mis à vos pieds, madame, ne sachant rien de plus précieux à vous offrir qu'une relique ainsi consacrée. Mais, comme je ne peux pas vous apporter la tour de Monfe*RftYécfae pour la placer sur votre cheminée, pennettex-moi de la garder pour moi. Aucune personne de votre famille ne voudrait habiter ce pauvre donjon si petit, si triste, si complètement isolé. Moi je m'y trouve bien, je l'ai pris déjà en amitié, et je souffrirais de le voir habité par un fermier. Je vous livre, mon cher Dutertre, les bâtiments d'exploitation qui sont au bas du monticule, mais je vous demande de me laisser sans regret ma colline de hrayère, mon fossé rempli de broussailles, et mou pied-à-terre de Mont-Revêche à côté de vous. Distrayez donc la valeur de cette habitation de celle que vous attribues à. la propriété, entière. . .

-~Jttfc «st natte, mon cher voisin, répondit butertre. '4s aortes de manoirs, qui ont une valeur historique ou ntistàlae, tèen o«t aucune dans le» affaires de ce pays-ci, d pwealfttawdèBstis te marché dans les contrats d'achat * de. sentes à moins qu'Us ne fournissent un local à l'exploitai»» agricole. Ce n'est point ici le cas; la ferme de M<jniHite*êene est suffisante comme bâtiment, et votre donjon, qui ne serait pas volontiers habité par un fermier <m sa réfutation d'être hanté par les esprits), risquerait te tomber sous les outrages du temps. Nous ne distrairons donc rien de la valeur totale de la propriété, et vous gar- <feree, vous, en toute propriété, la colline de Mont-Revêdie et tout ce qu'elle comporte. A présent, laissez-moi tous dire que, dans notre marché, voilage qui m'enrichit te pte : c'est ^intention que vousavez de garder un pied- *4ens auprès de nous et de nous faire espérer par là le séjour eu Je retour d'un excellent voisin.

Madame Duiertre approuva son mari par un regard où Havkn crut-vuir de l'émotion, et un sourire cordial qui «e changea- pourtant en rougeur lorsqu'il lui baisa la main, apr^s avoir «être chaleureusement celle de Butertre.

Nathalie n'avait rien perdu de cet entretien quelle avait paru «e pas entendre. La partie est gagnée, se dit-elle, il restera^ « Un château pour une fleur, c'est assez cheva- Jerosque. » Et elle plaça à son corsage une fleur d'azalée qu'elle avait mtse en réserve pour les besoins de l'aventure. Fiavien n'y prit pas garde.

firetine aussi avait ouvert l'oreille, et comme elle ne Votetïnaît pas, ainsi que Nathalie, à tenir les veux baissés «ur un journal, elle vit l'espèce de trouble enjoué et animé de Plavien, l'espèee de satisfaction tout à coup embarrassée d'Olympe. Un regard un peu trop hardi de ce dernier avait intimidé la jeune femme au milieu de sa candeur, et, chose étrange, Évelhie, cette fille de dix-huit ans, ne tooprenait pas la timidité. Elle pensa donc que Nathalie Mail? bien deviné et qu'une affaire de cœur ou de coquetterie s'engageait entre YexceUerU voisin et sa bette-mère.

Elle s'approcha de lui pour essayer l'effet d'utfe bordée au hasard:

— M; de Saulges n'est ni romanesque, ni curieux, je le vois, dit-elle. On lui parle d'esprits, on lui apprend que son château est hanté, et il n'y lait pas la moindre attention.

— Est-ce que tous ks châteaux ne sont pas hantés? répondit Flavien. Tous ceux que j'ai habités ont leur légende. Le vôtre n'aurait-il pas la sienne?

— Oh! il n'y a de spectres que dans les châteaux. abandonnés, ou dans ceux qui sont encore habités par des nobles, dit Dutertre. La bourgeoisie réaliste a mis à la porte de chez elle le monde des rêves, et c'est grand dommage, convenez-en, mesdemoiselles !

— Mais vous ne noue dites pas, s'écria Thierrayi la nature des apparitions de Mont-Revêche ! Gela m'intéresse, moi! Libre à M. de Saulges d'être blasé sur les légendes, puisqu'il en a autant que de châteaux à son service; mais moi qui ne possède pas le plus petit fragment de mâchicoulis, je serais fort curieux de savoir quelles aventures nous attendent dans les nuits d'automne du Morvan.

*— Ah! dit vivement Éveline, vous voyez bien que vous comptes prolonger votre séjour ici jusqu'aux nuits. brumeuses d'octobre ou de novembre ! Quand je vous le disais!

Et en même temps elle regarda Flavien qui regardait Olympe. '

— Je l'espère bien! dit M. Dutertre. Est-ce que nous n'avons pas formé Je projet de courir et de chasser toute la saison, mon cher Thicrray? Je suis à vous pour cela, une fois par semaine, car je ne chasse que le gros gibier. Mais nous nous verrons plus souvent, je l'espère; tous les jours, si vous voulez ! C'est ainsi que j'entends la vie de campagne. Pas d'invitation, pas de visites! Qu'on aille, qu'on vienne, qu'on soit les uns chez les autres comme dans la famille commune, et surtout que rien ne rappelle'l'étiquette méfiante et la discrétion forcée de la vie de Paris.

| rtril jmm de là, après une semaine de beau soleil,

I ans des choraes magnifiques, après des journée» entière»

àpmocnades en voiture^ de péohe ou dttojiitat»on-a*ec

I iteaitte Dulertre, Flavien et Thierray rentraient auma-

F ofrdfettMit-Revêehe, entre onze heures et minuit Le

' loups avait changé dans k soirée ; le soleil s'était couché

i tane et voilé; la brise était restée assez tiède; nais une

f petite ploie fine avait commencé à tomber.

En revenant à cheval, cote à cote, de Puyverdoni Mwt-Revéche, les deux amis s'étaient parlé à bâtons romf pts, canine on peut parler au trot à l'anglais*, quand on I ne se ralentit que pour monter une côte rapide ou dee- I ombre/ dans ^obscurité, une pente dangereuse. | — Crésus! avait dit Flavien au groom, dans un de ces aterralfeg; vous ne partirez pas demain sans que je vous

i — Ost donc demain que je quitte monsieur?

| — A mon grand regret, certainement, monsieur Créas î mais j'ai enfin trouvé, dans votre pays de sauvages,

| cbevaut, domestique et voiture, et il est temps que je vous rende à vos fonctions auprès de mademoiselle Éveline, qui a bien voûta se priver de vous pendant huit jours.

— Oh, panhé! elle peut bien se passer de moi tout le restant de sa vie, objecta philosophiquement Crésus. Elle

' a bien d'autres laquais que moi à ses ordres, et j'ai plus besoin d'elle qu'elle n'a besoin de moi.

j — Ne rendes pas notre séparation trop déchirante, monsieur Crésus, en nous montrant les trésors de votre esprit, dit Thierray, et puisqu'on n'a plus rien à vous

I lire, reprenez votre distance à douze 'têtes de cheval en

I urière; surtout comptez bien, et qu'il n'y en ait pas une

' de moine.

! — Sont-Os bêtes ! pensa Crésus, c'est égal, ça paye bien ;

t et il opéra son mouvement de retraite à l'amère-garde.

— H fait presque froid ce soir, dit Tiiierray.

( — Non, c'est la campagne qui devient triste, répondit . Flavien. 11 reprit le trot, et Thierray le suivit.

S* MONt-HBVÊCHE

— Décidément, mon cher, dit Thiemy, sonqutar bout de en minutes ils te remirent au pas pour trnterter un marécage, je ne «ris pas né cavalier, le trottas fatigue. Je n'aime que le pas et le galop.

— Mais, mon trèsNcber, nous irons comme tu tondre* Hègle raûwe, je te suivrai. Est-ce que par basané ta te gènes «veemoiw

— Non; mais* devant le monde» je te suis par aaoo«r~ propre, et quand nous sommes seuls, je te suis par habilude.

— Pourquoi mettrais-tu ée i'amour-propre à cela? Tu montes parfaitement bien.

— Il est Yffi qu'on ne met dormeur-propre que dans les choses qu'on ne fait pas bien, et c'est à cause de cela que j'ai la sottise d'en mettre dans l'équitatien. Je l'ai apprise arec rage; je me suis assoupli les musetos et assuré la main avec une rapidité étonnante. J'ai analysé l'étude du cheval assimilé à l'homme, et de l'homme assimilé an cheval, avec un sérieux formidable. J'ai dépensé plus de force physique et de volonté pour cette belle science que peur apprendre, à penser et à écrire, le tout par amourpropre; et malgré tout, Évelinem'adit ce soir une grande vérité : Vous nous jetés de la poudre aux veux; voue ave» bonne grâce, vous faites valoir 'votre monture; mais vous n'êtes pas vraiment solide, et un beau jour vous vous causeras le cou,

— Était-ce une métaphore?

— Peut-être! Mais il en est de cela comme de tout le reste. Pour être homme de cheval, il faut avoir abordé le manège dès l'enfance. 11 faut être né, pour ainsi dire, à cheval , comme les enfants de famille et les grooms, comme les jeunes seigneurs et les enfants de. ferme. Nous autres, descendants des races vouées au commerce, à la chicane, aux arts ou aux métiers, toute notre force, toute notre souplesse, toutes nos aptitudes sont dans le cerveau on dans la main. Nous naissons et grandissons dans I» fitm* sière des comptoirs, des bureaux ou des ateliers. Née «nis-

f lftOH?»IIEY£€&E **

jfes'yéfefeat, note sang, s'y apa*iwrit, bous avivons Us 41* par te* nerfs. Husiterd, si les séductions du . torffvapnaert- de noua, nôea semâtes asses adroits* («a perséTérants pour imiter Je« hommes de loisir dans («s^tejdajes.nos wmfam, daasnos habitudes; mais, i^raaoaiiexefcé, bous ne sommes jamais qu'une cen- | Abçon du patriciat, et les femmes ne s' y trompent guèr*; m plus que j^us-raêmes, quand nottsiKM*examintroe de

-C'est possible, répondit Flavien. Peut-être même, à «ibir voua traiisforwer ainsi, perdez-vous ce qui vous ut, en bien des points, supérieurs à noua,

-Quels sont donc, selon toi, mon cher ami, ces points *ai(Krieràté?

-Tujes a* signalés toi-même. Vous a#ee des nerfs, ce pi «ous rené beaucoup pk*apie* à .vous emparer de la «de ctaliselkm que la Ottissatoce qui réside dans nos «uscles, et qui relègue notre voie au.teesfe4e la chevaine. Vous vives par le cerveau* par la souplesse de l'idée, « (acuité: du labeur persévérant, l'adresse de la.mam; toutes choses qui fout peut-être ranimai moins beau, *i»qni font* à coup sûr, l'homme plus fort. Ne vous ttofoea donc-pas, hommes du tiers : vous n'êtes pas nés nàfcval sur des chevaux, mais vous êtes nés à cheval sur amande,

Q y avait loin, comme on voit, de cette conversation a «Ue de la chevauchée du bois de Boulogne, huit ou dix MH* auparavant. Lee rttea étaient interverti* entre ces ta jeeaes gens. Chacun cédait l'avantage à l'autre, de tooe grâce. La jalousie était devenue épanchement; la Nita, concession. C'est que tous deux étaient amouflNMtt %ue l'amour rend naïfs par moments, qu'il soit pis^PBfai))lejS£,.l^a£^ disposés à s'a-

M»er vaincus.

Cependant* aucune confidence . n'avait été échangée *&***,, Flavien mettait un soin extrême à ne jamais pononeer devant Thiermv le nom qui le ^wéoccupai^ et

H MONT-RE VÊCHE

Thierray, en parlant sans cesse d'Yveline, hfeit avait «n-

core jamais parte sérieusement.

Le silence de la nuit ê^ profond lorsque *nontèwnt la colline de Mont-Revêche. La chouette, logée- dans fe donjon, faisait seule entendre son cri aigro-dmau La lune pète paraissait à travers la phrie fine, comme un* lampe dans son globe de Terre nuit.

— Quel paysage mélancolique! dit Thierray, c'est une nuit d'Ecosse, une nuit à apparitions.

— A propos, dit Flavien, as-tu fini par savoir queUe figure ont les revenants de notre donjon? Je n'ai pins pensé à m'en informer.

— Évehne m'a conté cela; mais eUe est si moqueuse que je n'en crois rien. Cela me fait songer à interroger Crésus. — Avaticez, riche Créais, et dites-nous et qui ret>ie** a» château de Mont-ftevècbe.

— Bah! monsieur, c'est des bêtises! répondit k groom morvandiot d'un ton sceptique.

••— 11 est possible que vous soyez un esprit fort, reprit Thierray, mais répondez à la question qu'on vous «déesse, «an» plus de commentaire.

— Eh! mon Dieu! ils disent comme ça dans le pays qu'il y revient une dame.

— Jeune ou vieille? dit Flavien.

— Ah! ça, on n'en sait rien; on l'appelle la dame au loup, parce qu'elle paraît avec un grand loup blanc qui la suit comme un chien,

— Vous vous abusez, monsieur Crésus, reprit Thierray, son loup est noir.

— Non, monsieur, c'est son masque qui est noir.

— Nous y sommes, dit Thierray à Flavien : ette, n'est suivie d'aucun quadrupède; mais elle a un masque de velours noir sur la figure. Continuez, Crésus. Quelle figure a-t-elle sous son masque?

— Ça dépend, monsieur. Quand elle est de bonne humeur, elle est toute jeune et assez gentille, qu'on dit. Quand elle est en colère, elle est \ieilie et laide comme un

tl MONT-REVÈOHE 95

wk. ^Êtm.qjmmA elle veut faire mûrir quelqu'un, et Mefle tire son masque, on voit une âgnre de mort des~ wét» et il; faut partir dans la huitaine» Voilà ce qu'on nais, c'est des fameuses bêtises.

- Tort cela* est très»eonforme à la version d'Évehae, Ibienay en mettant pied à terre; car on était entré |» la cour du château. Eh bien! cette légende est jolie. I -Comment, vous n'êtes pas couché, Gervais? dit Flaioi à son vieux serviteur qui venait à sa rencontre. Je *b ai défendu de veiller pour m'attemlre; ce service-là «est plus -de .^otre âge.

— Oh! que monsieur le comte ne lasse pas attention, fondit le vieillard; c'est que je tiens à fermer la porte tù-mème derrière ces messieurs.

— Eh bien! croyez-vous que nous ne soyons pas assez ffinds garçons pour la fermer nous-mêmes? Au lû^tfu Ut !• tt>a vieux brave.

— J'y vais, monsieur, répondit Gervais après avoir été tter et palper la porte déjà fermée; avec une insistance

— Cest que nous ne saurions pas la fermer comme hû, &! dit Grésus à demi-voix à Thierray. Vous ne voyez pas «ju'il fait une croix dessus avec ses doigts? Ah! vous pariez de la dame au loup! c'est lui qui gobe cette bêfce-là!

— Vraiment! dit Thierray. Écoutez donc ici, père Ger^ mis. Est-ce que vous l'avez vue, vous?

— Qui donc, monsieur? dit Gervais tout ému.

— Eh ! la dame au loup !

— Oui, monsieur, répondit le bonhomme avec une grande assurance, et en faisant le signe de la croix. Puisque tous plaît d'en parler et de la nommer, je ne suis p» un entant pour en avoir peur, Je suis bon chrétien, Dieu merci! et je sais des prières pour l'éloigner. Mais tf&tte&moi de fou- et d'imbécile, si vous voulez, je l'ai vue eoouhe je «vous vois, et justement là, à la place où vous êtes, . ' 4 .

96 MONT-REVÊCHf?

lln^AWtpa*à4i«ïttterée^«irtto*«0BWttûii«ài tement posée. Aussi, ni Flavien ni Thienay n'y i rait» et plus curieux qu'épilogneurs, ils le pressèrent <fe questions.

— U est aisé de vous contenter, messieurs; car eela n'est pas un conte, c'est une histoire... La dame Héiyetle de Mont-Revêche est morte ici en l'an 1065, et voua «ses son portrait dans le grenier quand vous voudra. Eh bien t le costume qu'elle a dans son portrait, elle le porte encore; et le masque que vous verres sur sa figure, elle ne le quitte pas pour se promener dans les bois. Mais quand il lui prend fantaisie d'entrer dans le château, elle l'été, et c'est alors qu'elle est nuisible.

— L'a-t-elle ôtë devant vous? dit Thierray. \

— Non, monsieur, elle n'en a pas eu le temps? je l'ai | exorcisée, et elle s'est dissipée en brouillard. i

— Ainsi, vous ne connaisses pas son visage? - I

— Non, Dieu merci l I

— Jfais vous ne nous aves pas dit son histeiae. i Gémis frémit; mais se remettant aussitôt :

— Je suis ua vieux soldat, dit-il, et je n'étais pas plus . poltron qu'un autre devant les Croates, qui m'ont fendu le cerveau à coups de sabre au passage du Mincta Je . peux donc me moquer d'une mauvaise àme en peine. Voilà l'histoire, messieurs; elle n'est pas longue, mais elle ^st vraie ;

« La dame Hélyette de Mont-Revêche était amoureuse d'un croquant, dit Gervais, on dit un petit clerc de Gamecy. Pour se défaite de son mari, qui avait découvert son intrigue, eUe donna dans la science du diable» dan* les poisons, et. elle montait dans le haut du donjtm, oit vous verres ses fourneaux. Elle composa un breuvage qui fit mourir lentement monsieur son mari, Traochelj*m de Mont-Revêche. Et comnae la chose lui réusait sans éveiller les soupçons de la justice, elle résolut d'épouser sonjupant

MONT-BEVÉCftK< y7

; mais elle apprit que le drôle était déjà maie Ronjugue, et elle s'apprêta à le faire mourir même façon. Or, comme elle était en train de seufes fourneau* d'enfer, une belle nuit, je ne sais quelle' le die versait dans la chaudière, lui sauta au visage fa fit une brûlure effroyable. Cela fit- du brnit. Le lut eut réveil et quitta le pays. Madame Hélyette I seule et mourut vieille, ayant, depuis ce* moment, tors posté sur la figure ee qu'on appelait un loup, ilequel elle voulut être enterrée, pour cacher jusque lie toaa&éau la marqae de sou crime. Les paysans, «ut Ignorants et qui arrangent tout à leur idée, lot sur le mot, prétendent qu'elle avait apprivoisé un fed vilain loup, à qui elle faisait dévorer ceux qui ne fceot pas la taille; qu'il a été enterré- à se* pieds et l revient avec elle ; .mais cela est faux, et je vous conte Hoire exacte telle que je l'ai entendu raconter à maie la ebanoinesse, qui la savait bien, la tenant du plus Ém curé des paroisses environnantes: »

Servais, ayant fini sa narration, fit encore gravement le m de la croix, salua son maître et voulut se retirer. *> Attendes* Gervais, dit Flavien; u'existe-t il aucun dotait sur cette histoire dans les titres de la propriété? -Non , monsieur, répondit Gervais. Vous y trouverez h les noms, titres, contrats et ventes qui prouvent festence de madame Hélyette et de M. Tranchelion; mais tcelte histoire, qui n'a été qu'accréditée par la rumeur JÙique, madame votre tante a eu beau chercher, il ne «eeatd* traces.

-Sinon te portrait et les fourneaux? dit Ttnerray. Ma irjeaame coucherai pas sans les voir.

- Ni moi non plus, dit Flavien. Prêtez-nous votre langue, Gémis, car il doit pleuvoir dans le donjon.

-Non*; monsieur le comte, le donjon est bien couvert. la» je vais vous éclairer moi-même.

Et, avec une résolution qui contrastait avec ses eroyanttswperrtitieuses, le bonhomme marcha devant eu*>4râ>

98 MONT-REVÊGHE

versa la cour, monta l'escalier du donjon et ne e'arri dans une sorte de grenier où, parmi de vieux meu trouva et leur montra le» débris d'un alambic et les d'un fourneau à expériences chimique» qui avj noirci par le feu. Puis il toucha diverses toiles ri anciens portraits détachés de leurs cadres, qui n< taient presque plus de traces de peinture sur leur Usée, et il en choisit une qui paraissait un peu miew servée. '

— C'est elle ! dit-il sans l'ouvrir.

— Emportons-la, dit Thierray, nous la verrons r au salon ; car si cette figure est désagréable au bon Ge il est inutile de le contrarier et de le tenir éveillé longtemps. '"**

Gervais salua en silence, conduisit ses maitrefc.au s alluma des bougies, leur fit remarquer qu'il y aval feu, une bouilloire, du thé, du rhum, des citron^ gâteaux, des cigares, et se retira fort calme, tandis Crésus, après avoir rentré et pansé ses chevaux, i gnaât aussi sa chambre ett sifflant avec insouciance.

— Voyons madame Hélyette ! dit Thierray en déroi la toile.

La toile était un peu écaillée- partout, un peu mai aux rats dans les angles : néanmoins, madame Hél) était parfaitement visible, et la peinture n'était pas t mauvaise. La dame était en amazone du temps de nu raoiselle de Montpensier. Elle portait un chapeau de i tre mou avec une plume verte; son justaucorps chan était serré d'une écharpe. Elle avait les cheveux bom comme naturellement, et ces cheveux étaient blonds; cou, le menton et la m*in paraissaient jeunes; la bou< était charmante, vermeille et doucereuse; le masque n cachait le reste. Sur le fond du tableau, on lisait en 1 très dorées au pinceau le nom et la date que Gémis av, signalés avec exactitude.

— J'emporterai cette peinture et je la ferai jestmu* ditFlavien,

— Garde-t'en bien, dit Thierray, elle perdrait toute sa

,deur, tout son caractère; fixons-la à la tenture avec des

pingles, et nous lui trouverons un cadre en harmonie

vec son air de vétusté.

Ils trouvèrent sur la pelotte de la chanoinesae des épiâmes qui avaient servi à la toilette de la chanoinesse, et nadarae Hélyette fut exhibée à la muraille. En ce mo- ^nt, une voix rauque et plaintive prononça distincte- , tînt dans un angle de l'appartement : Mes bons amis, je »ais mourir !

C'était le vieux perroquet, qui, trompé par les lumiè- ■a, procédait lentement à son réveil quotidien en faisant igros dos et en répétant les paroles uniques de son vocai laire.

/— Quoi, cette affreuse bête est toujours ici? dit Flavien. Vraiment, tout est lugubre dans ce sombre Morvan et dans tette maussade demeure de Mont-Revêche S > — Pour le coup, dit Thierray en Rapprochant de Jaeot ç centenaire, et en le grattant avec une sorte de comptaince, c'est toi qui as des nerfs, ce soir, mon cher ami. De 'ùoi te plains- tu? Tu es dans un vieux château, petit, mis revêche au possible ; autour de toi, des terres que ;u n'as pas l'ennui et la déception de faire valoir, puisqu'elles sont vendues, et, de toutes les manières d'exploi-' ter la propriété territoriale en France, c'est la seule que ;e comprenne et que je voudrais mettre en usage si Dieu lavait affligé d'un patrimoine. Tu as, du haut de ton domaine, une vue magnifique, pour peu que tu veuilles monter les cent dix-sept marches de ton beffroi. Tes bois n'ont plus d'épines pour toi depuis que tu t'y promènes in amateur ; mais ils ont toujours du gibier qu'on te prie en grâce de tuer pour sauver les sarrasins et les pommes de terre d'alentour. Enfin, tu as des revenants dans ton château, une légende terrible, un portrait mystérieux, des fourneaux d'alchimiste et une voix de sibylle qui a appris des paroles de mort, tout exprès pour, réjouir tes oreilles romantiques dans les nuits d'automne. Que diable

100 MONT-RE VÈCHE

te faut-il de plus? Si j'avais tout cela, moi, sentaient pour un an, je me reforais le cœur et l'imagination, pamv tout le reste de ma vie.

— Et qui t'empêche d'y rester, Thierray ? d'y rester im an, dix ans, toujours, si bon te semble? Voyons, ne toqxtu pas accepter mon château de Mont-Revèche, à présent qu'il a été bien constaté qu'il n'avait aucune valeur commerciale, et qu'il pouvait entrer dans le contrat ou Tester en dehors, sans rien changer aux conditions do la vente?

— Tu oublies, mon cher Flavien, que pour habiter une masure comme celle-ci sans qu'elle vous tombe sur b tête, il faut au moins mille francs de réparation tous les ans, et qu'avec ma plume je me fais tout au plus six miflp livres de rente, à la condition de travailler sans relâche. Tu crois donc que les vers rapportent quelque chose ? Or, je fins malgré moi beaucoup de vers, et ma prose ne ne dédommage pas du temps qu'Us me font perdre.

— Eh bien ! gardons ce manoir à nous deux. Je me chargerai de l'entretenir, de l'étayer...

— Et les portes et fenêtres? dit Thierray. Du côté de la campagne il y a économie; mais sur le préau, xtotune ruche, une dentelle !

— Cela me regarde aussi, puisque je me suis impoeû •comme un devoir de rester propriétaire de la maison de

ma tante. Faisons donc ce marché-là ; tu auras, ta vie durant , la jouissance nette de cette maison, sans aucune charge d'entretien ni d'impôts, et j'y viendrai de temj* en temps philosopher ou fumer avec toi... Sais-tu faire du punch? 11 y a là tout ce qu'il faut.

— Oui, je sais faire le punch ! Mais cette idée matéria-, liste qui tè vient, ajouta Thieiray en versant feau dans h théière, me ramène au sentiment de la réalité. De quoi vivrais-je ici ? Tu n'as pas la prétention de me nourrir. Nous avons vendu nos terres (tu vois que je parle déjà en seigneur de Mont-Revêche), et je ne veux pas manger les pierres de mon donjon... Ah! attends! une idée! je connais déjà tes moindres détails de mon habitation !

I MONT-îtËVÊCHE loi

| M ife Ouvrir un tiroir de bureau en bois de rose, et y

^ prt/u petit livre de pauvre apparence, un simple livre

ie «résine, mais très-propre, et même parfumé àj'am-

[ se, cettnpe te contenu de tous les tiroirs de là ch&noi-

w».**A«née 1846^!... dit-il, c'esfl'année dernière. Jour-

■i^e U^etnaîne... mémoire de Manette; dépense de

!*Mç livres 6 sous .. Pas possible \ pour une semaine?

>flwi5d(mcî cet ordinaire doit faire frémir! Menu du

^septembre! tiens, c'est la date d'aujourd'hui : uù pou-

fc, m* turite, uite omelette soufflée... Menu du U : une

arpe, u» perdreau, croquettes de riz... Et les déjeuners,

'i n'en est pas question ! Ah ! j'y suis; les déjeunm se

«ot avec les restes des dîners, du laitage, des œuf*..,

» wons donc : épices, savon, bougie... Manette est untré-

** de probité. Ma portière me compte ma bougie le dou-

*... Avec la nourriture, le chauffage, etc., etc., ,104,

ttfc, 105 francs' par mois.,, par an, un peu plus de douze

f«its livres...

— La terre de Mont-ftevêcbe en rapportait deux, mille, * ma tante faisait des économies.

—Vive Dieu! et je ne vivrais pas ici comme Sancho •tons son île ! Si fait ! Je passe lhiver ici, Flayienr je d.éprase vingt-cinq fouis, et je retourne à P'aris avec, de l'exo; tooporat et trois volumes non mangés d'avance ; ma for- ''One est faite... Et' si tu veux m'en croire, tu. restera* **€H»r; tu {préposeras du monde, tu rajeuniras ton ^«t tenèriie tet tu épouseras une des demoiselles Dutotrc pour faire une bonne fin.

— Laquelle me cèdes-tu ? dit Flavién en riant. Ah I ■pie ton punch est fade ! Est-ce Nathalie ou la Benjamine prfci'Wie* laissés?

— Ott dit "que Nathalie fait des vers superbes ? -Pouah!

— Àh cà ! rappelle-toi donc que j'en fais, moi, et dissoute Ion mépris.

— Efc î mon cher, c'est à ton punch que je fois ty grimée. J'aime les vers^ et je sais que Nathalie les fait bien.

102 MONT-ttEVÈCHE

— Et elle est belle ! Un air de reine du dixième siècle !

— Des bandeaux nattés ! Je déteste cela. N'importe, ses vers sont beaux.

Et Flavien bâilla.

— Tu les connais donc ?

— De réputation.

— Je crois que tu préfères Benjamine !

— . Pauvre petite fille ! dit Flavien. Elle est adorable 1 Je la mettrais en pension jusqu'à sa majorité.

— Alors, c'est donc Eveline! Évëline l'amazone, la d&me de mes pensées?

— Je ne veux pas t'en dégoûter ; mais ma femme ne montera jamais à cheval : elle me rappellerait trop mes maîtresses.

— Alors... c'est donc madame Dutertre, la belle Olympe?

— Mon cher ami, tu me parles mariage ! Je ne peux pas épouser madame Dutcrtre !

— Mais tu peux l'aimer.

— Aimer, moi, une femme qui ne serait pas à moi? Et mon besoin de domination, qu'en fais-tu ?

— Je crois que c'est une prétention que tu as; car tu es le caractère le moins emporté, le plus égal et le plus obligeant que je connaisse.

— Possible. Mais, ce qui me plaît, je veux le posséder; et ce que je possède, je ne veux pas le partager. Parlons de toi : il faut rester ici.

— Pourquoi?

— Parce qu'il faut épouser Èvcline.

— Pourquoi encore ?

— Tu es amoureux d'elle.

— Me demandes-tu cela sérieusement?

— Je ne te le demande pas, je te l'affirme.

— Flavien!...*

— Thierray !

— Est-ce que tu crois possible que je sois amoureux, après tout ce que je t'ai dit ?

— Oui.

1 MONT-REVftCHE 1M

- Je ipe serais donc trompe sur moi-même jusque pré-

-Sort, tû fes menti à toi-même.

- Oh ! oh !

-Oui, mon cher, j'ai des raisons pour brusquer tes fctours d'esprit et tes mignardises de moquerie.

- Ah! voyons ! quelles raisons ? ' -Une seule suffira, et c'est la meilleure : j'aî de Fes-

-ae, j'ai de l'amitié pour toi.

- Voici la première fois de ta vie que tu me dis cette ■nue parole, et nous nous5 connaissons depuis trente ans !

- Oui, mais il y a trente ans que tu sais que je t'afme, 1 il est même fort inutile que je te le dise aujourd'hui.

- Pardonne-moi, Fiavien, dit Thierray en lui tendant & mains avec effusion; mais je ne l'avais jamais cru.

- Vraiment ? dit Fiavien étonné : c'est mal, cela ! Et il K>ita à lui prendre les mains; mais il fit réflexion, et les lai serrant : — Oui, tu es méfiant, dit-il, c'est-à-dire malheureux, je dois te pardonner.

- Que veux-tu? J'étais le fils de ton avoué. C'était si peu de chose que le fils d'un procureur de province dans les idées de ta noble famille ! Nous avons fait ensemble nos premières études, mais il y avait aussi une distance •l'âge entre nous. J'étais ton aîné de quatre ans'; j'étais humilié de commencer si tard et d'être sur lés mêmes bancs d'école avec un enfant à qui la fortune tenait lieu de précocité.

— J'aurais donc dû souffrir davantage, moi qui, parti du même point, restai si fort en arrière ?

~ J'avais la raison de mon âge et la volonté de ma race, voilà tout. Quand je sortis du collège, je te trouvai déjà homme, et moi je n'étais qu'un écolier mal habillé, gauche et honteux.

— Oui! on m'avait retiré du collège où je ne faisais tien, et où tu te distinguais, pour me faire mener la vie

de château, où j'appris l'escrime, l'équitàtion et l'art de

nouer ma cravate. Tu m'admiras beaucoup, ' sans doute ?

m MONT'REVÉCHË

— Je l'avoue, dit Thierray, j'eus honte et — . C'est que, bien que beaucoup plus homme que moi,

tu étais encore à bien des égards un enfant. Quart à moi, je l'étais tout à fait, et je méprisai ton latin et ton grec, que j'envie aujourd'hui.

— Tu n'avais pas grande idée de moi et je le sentais. Je te baissais presque, et pourtant je t'enviais.

— Moi; voilà la différence, dit Flavien, et je m'en souviens bien, je t'aimais.

. — Et pourquoi ?

— Je n'en sais rien. Mes parents te trouvaient suffisant ni sot. Cela me faisait de la peine, je savais que tu avais de l'esprit,

— Ce n'était donc pas seulement de la politesse» de l'affabilité, ces manières de bon garçon que tu conservas toujrurs avec moi ?

. . — Non, c'était un besoin d'équité envers toi. Je t'aurais voulu moins savant et moins content de toi-même h certains égards ; mais quand on te refusait ce qui était ciil à ton intelligence, à ta fierté, à ta droiture, j'étais révolté de cette injustice,

— Mais depuis, Flavien, quand nous nous sommes retrouvés jeunes gens, et puis hommes faits, dans le monde, n'as-tu pas eu pour moi le sentiment de la protection plutôt que celui de la sympathie?

• — J'ai eu l'un et l'autre, mon cher ami.

— Mais tu aurais dû me connaître assez pour savoir que cette idée d'être protégé par un homme...

— Moins instruit et moins intelligent que toi, te blessait? n'est-ce pas, c'est cela?

— Eh bien! oui, soyons francs. N'as-tu pas sur moi d'autres avantages incontestables ? Tu es beau comme un chasseur antique, et je suis maigre et noir comme un scribe. Tu es un noble comte, et je suis un croquant, moi, comme l'amant de madame Hélyette. Tu as la grâce et l'aisance qui font que tu causes souvent mieux que moi ï,';ms te donner aucune peine, tandis que je sue sang et

UONT-REVèCHE 105

au, biweB avoir L'air, pour mettre un frein à une exalton qu'on peut prendre pour de l'emphase, à une ironie <oi pourrait être taxée d'impertinence. Tu es toujours 4us la science de la mesure des mots, et je ne suis que tans celle de la mesure des idées. Tu vogues à ton aise feosle convenu, moi j'y étoufle; enfin tu pourrais être un <*t sans qu'on s'en doutât, et moi être traité de fou, en Jy«nt beaucoup de raison. Donc, passe-moi la vanité d'agir cru quelquefois que j'avais le fonds et toi la forme, aujourd'hui tout tombe devant ta franchise, et je f avoue «ïi* je me sens le plus petit de nous deux.

— Pourquoi donc, mon ami?

— Parce que tu viens de me dire une grande parole : J' foi toujours aimé! Et moi qui en avais toujours douté, je sens que le coeur vaut mieux que l'esprit.

Thieriay, en parlant ainsi, avait une larme au bord de ^paupière. 11 était moins bon réellement que Flavien, mais ii sentait plus vivement, et il réparait une vie de méfiance d de jalousie par une heure d'entraînement et d'effusion plus profonde qu'il n'était donné à Flavien de le lui rendre.

Pouitant ce dernier vit l'émotion de son compagnon et lui en sut gré.

— C'en est assez, ami, lui dit-il en lui prenant encore la main. Pardonnons-nous le passé, et disons-nous que nous nous sommes toujours estimés et protégés mutuellement. Dans les réunions de jeunes gens de mon espèce où je l'ai attiré, je t'ai sauvé, à ton insu, plus d'une méchante affaire. Dans les réunions de gens de lettres et d'artistes où je t'ai suivi, je suis certain que tu m'as sauvé plus d'un ridicule. Ne soyons jamais humiliés de nous devoir une assistance mutuelle, et brûlons au feu de l'amitié toutes nos petitesses,

A présent, continua-t-il, permets-moi de te parler de ton avenir. 11 peut être beau. Tu n'es pas né pour aspirer péniblement à la fortune, il faut qu'elle vienne te trouver; tes goûts sont ceux d'un homme d'élégance, d'indépenfance, de contemplation. Ton talent n'a pas besoin du sti-

mutent de la misère. Loin de là, la misère le glacerait», car si tu sais souffrir, tu ne sais pas renoncer. Sois donc riche, si tu le peux. Épouse mademoiselle Ëvetine Dutertre.

— Épouser une fille riche, arriver au luxe, à la liberté, à la satisfaction de tous mes appétits par une platitude? Jamais!

— Depuis quand est-ce une platitude d'épouser une femme qu'on aime ?

— Eh bien! oui, je l'aime, puisque tu Tas deviné, maispas comme tu crois. J'en suis amoureux, je la désire passionnément, mais...

— Mais quoi?

— Mais elle est coquette et je la crains.

— C'est une coquetterie innocente. *

— Qui peut devenir terrible, odieuse par conséquent h . mes yeux, après m'avoir semblé charmante.

— Cependant cette tille est bonne au fond du cœur. — . C'est vrai! je vois que tu Tas observée mieux que je

ne pensais. Mais j'ai peur d'elle. Que veux-tu que je te disel Mie est blonde... blonde comme madame Hélyetiel Et Thierray, qui s'était retourné vers le portrait, tressaillit involontairement.

— Allons, poète! allons, rêveur! dit Flavien en riant, ne vas-tu pas imaginer une ressemblance sous ce masque?

— La femme coquette est un éternel personnage de bal masqué, reprit Thierray. Tiens, ami, ne m'interroge pas trop, je ne sais encore où j'en suis. Dans huit jours j'en serai peut-être fort dégoûté ; je le suis à chaque instant, mais elle me reprend. Rendre et reprendre, c'est la devise et la science de cette amazone consommée; mais moi, qui suis un cheval assez quinteux, je prendrai peut-être le mors aux dents. Ne faisons doïic pas de projets. Laissemoi m'oublier un peu dans ce jeu délicat, excitant et nerveux, qu'une jeune fille charmante livre à mon imagination. Ne me rappelle pas qu'elle est riche, et que tout cela pourrait bien finir par un notaire et un adjoint A ce tableau ma flamme pâlit, et je pense à M. Tranchelion, qui

MONT-REVÈCHE M

«fatfSKll-étre pas plus empoisonné que nous le sommes, mb qtà fat prdbablëment haï, méprisé et trompé par rite Monde masquée.

— Je lié te dirai plus que quelques mots, répondit Fiarien. Dutertre est riche, mats vraiment grand. 11 veut que ses filles se marient à leur gré... Tu vois chez lui des gentifehommes, des industriels, des fonctionnaires, des artistes, des riches, des pauvres, des partis de toutes sortes, a an mot. Ces demoiselles ont donc de quoi choisir; nais pour le mariage entends-tu bien? Elles vivent dans une grande liberté; elles ont une belle-mère jeune, qui ne voudrait ni ne pourrait les gouverner. Dutertre est persuadé qu'elles savent se gouverner elles-mêmes... Si tu t'apercevais du contraire, si cette indulgence, cette loyauté des parents, venaient à enhardir des caprices... des malheurs domestiques... tu comprends, mon ami : Dutertre est le plus pur, le plus généreux, le meilleur des hommes... On se reprocherait toute sa vie d'avoir répondu à sa. confiance par une trahison. Bonsoir! il se fait tard; et comme, grâce au signe de croix que Gervais a fait sur la porte, madame Hélyette se tiendra tranquille cette nuit, nous allons, je crois, dormir profondément.

Les deux amis se séparèrent. Thierray songea quelques instants aux dernières paroles de Flavien. Elles n'inquiétèrent pas sa conscience.

— Je ne suis pas un enfant, se dit-il, pour séduire malgré moi et mettre à mal bêtement une jeune fille. J'ai traversé plus d'un danger. Je ne suis plus dans la première fleur de là jeunesse ; j'ai assez usé mes passions pour u'amr pas un immense mérite à les gouverner. Et là-dessus il s'endormit.

Celle même nuit, à peu près à là même heure ou les habitants de Mont-Revêcbe avaient devisé de la sorte, Dutertre causait avec Amédée à Puy-Verdon. Après le départ de Flavien et de Thierray, chacun s'était retiré dans son

appartement à l'exception du chef de la Camille, ^mravaft suivi Amédée dans le pavillon carré, sous prétexte d'aï* faires. Quand ils furent seuls, Dutertre, fermant les *egis^ très que son neveu avait ouverts devant lui, lui^tarlu ainsi :

— Mon enfant, lu es triste, j'en veux savoir la cause. Amodée tressaillit douloureusement, n'essaya pas de

nier, mais ne répondit pas.

— Voyons, dit Dutertre en lui prenant les deux mains, n'es-tu pas mon fils? Ne dois-je pas connaître ton coeur, et ne dépend-il plus de moi de te rendre heureuse?

— Mon oncle, mon père ! 3'écria le jeune homme en serrant les mains de M. Dutertre, je suis assez heureux si vous êtes content de moi, et je ne demande qu'à vous" servir toute ma vie, de près, de loin, comme vous voudrez.

— Amédée, je veux que ce soit de près ; je veux que tu ne quittes, pas ma famille, à moins que tu ne sois dégoûté d'en être.

11 attendait une effusion, un aveu. Amédée eut des larmes d'attendrissement et ne parla point.

— Voyons, voyons donc! reprit Dutertre. de la confiance, enfant ! Est-ce de toi-même ou de moi que tu doutes?

— Ni de moi ni de vous, mon meilleur ami, dit Amédée. Mais j'ignore sur quoi vous m'interrogez.

— Sur ta mélancolie. Sais-tu que je te trouve etangé?

— Je me porte bien, je vous le jure; et si je suis mélancolique... — oui, je reconnais que je suis mélancolique, — - il m'est impossible de vous en dire Ja eause.

— Impossible 1 s'écria Dutertre. étonné de la fermeté de cette réponse. 11 y a entre ton cœur et le mien quelque chose d'impossible ! Amédée, j'ai donc quelque tort envers toi? j'ai donc mérité de perdre ton affection?

— Ah ! je m'attendais à cette épreuve ; mais elle est terrible ! s'écria le jeune homme avec une profonde émotion. Tenez, mon oncle, épargnes-la-moi I Je vous aime plus que la vie; je serais le dernier des ingrats ou des égoïstes, si je vous préférais quelque chose ou quelqu'un sur la terre. Vous êtes mon premier amour, ma première vénération,

MONT-REVÊCHE iftft

iawp*çorôr devoir ; vous êtes le seul cri de mon âme, le <ul but de ma vie. Le mal que je ressens ne me vient pas Je vous. S'il me tenait de vous, je ne le sentirais pas, ou je le bénirais l

— Eh bien t quoi? dit Du tertre. U faut donc que je define f K véline est coquette, et, pour ie moment, tu es jaloux de M. Thierray.

— De M. Ttiierray? ie n'y ai pas songé, mon oncle. J'ignore si Évetine est caquette. 11 me semble qu'elle a le droit d'ê're tout ce qu'elle veut être, ie ne suis pas amoureux d'Évgliae.

— Regarde-moi en faee pour me dire cela, dit Dutertre ca souriant. Tu n'es pas, tu. n'as jamais été amoureux i'Êveline?

— Pas plus que si elle était ma sœur. Regardez-moi bien, mon oncle r vous verres que je ne vous trompe pas.

— Ah çà!... reprit Dutertre fort étonné, la délicatesse,' la vertu, ont-elles sur toi assez d'empire pour étouffer l'amour dès son premier germe? Dis-moi donc, Àmédée, est-ce que tu t'es jamais persuadé qu'il fallait être riche peur devenir mon gendre?

-— Jamais! Je vous connais trop bien pour cela. Je sais que si nous nous aimions, É véline et moi... Mais nous ne nous aitaons pas, mon oncle, ou du moins, nous n'avons que de l'amitié l'un pour l'autre.

— Quoi! ces promenades ensemble, cette espèce de domination qu'eUe s'abroge sur toi, cette infatigable complaisance de uVpart, ce soin jaloux de la protéger..:

— Je fais mon office de frère.

— A centre-eceur, peut-être? C'est impossible.

— Oui, mon -onde, il est impossible que je me fasse à coittje*€03ttr l-'écuyer, le gardien, le serviteur et le protecteur de.vêtee fille, puisque c'est mon devoir, et un devoir rempli envftr* vous ne me semblera jamais pénible ni désagréable.

— fcnfciy tu oie donnes ta parole d'honneur que l'assiduité^Tkiwrav ne te chagrine pas?

110 MONT-REVÊGHE

— < Je vous en donne ma parole d'honneur.

— Allons ! Olympe et moi nous nous sommes trompé». .^

— Olympe !... ma tante croit que... Amédée, un instant . troublé, se remit aussitôt. Oui, ma tante s'est trompés, ... diMl.

— Alors, c'est donc Nathalie, ma muse sérieuse, qui t s'est emparée de ton imagination ?

— Non, mon oncle, je n'ai jamais pensé à Nathalie plus ,. qu'à Éveline.

— Eh bien! c'est donc ma Benjamine ? Je ne me serais pas attendu à cela; car je ne la croyais pas en âge d'inspi- .'. rer un sentiment.

— Mais non, mon oncle, Caroline n'est pas en âge d'in- / spirer...

— Alors, ce n'est donc personne d'ici? Voilà qui m'é- ^ tonne et m'affecte un peu, je te l'avouerai. Quoi! j'ai f. élevé un être excellent, avec la secrète ambition d'en faire l tout à fait mon ûls ; il est ce qu'après tout examen et toute < t recherche, je puis offrir de plus aimable, de meilleur et t de plus sûr à mes filles, et il n'en est pas une qui lui plaise assez pour qu'il veuille se donner la peine de lui plaire à son tour? 11 faudra que ce trésor nous échappe et aille faire la joie et l'orgueil d'une famille étrangère 1 Allons, mon amour-propre paternel est piqué, tu vois, et mon âme un peu affligée; mais je ne t'en aime pas moins, car l'amour ne se commande pas , et je vois bien que ton cœur ne t'a pas demandé la permission de s'échapper de la maison.

— Non, mon oncle, mon cœur ne s'est pas échappé d'ici et ne s'en échappera jamais. Je ne me livre pas au sentiment de l'amour; je défends ma jeunesse de cette tentation, que vous seul devez nïinterdire ou me permettre un jour. Je n'ai pas encore pensé au mariage Si vous .voulez que j'y songe plus tard, j'y songerai; si vons faites dépendre en partie votre bonheur de l'affection que pourrait me témoigner une de vos filles, je tâcherai d'en inspirer à votre Benjamine, quand elle sera en âge de *es-

MONT-REVÊCHE iil

sentir un sentiment plus vif que l'amitié fraternelle. De nés trois sœurs, c'est celle dont les goûts et le caractère «raient le plus conformes aux miens. Mais elle n'a que eue ans, et montre encore les douces aptitudes et les développements incomplets de l'enfance. Laissons-la grandir, et dans trois ou quatre ans, je serai, j'espère être •ligne d'elle et capable de la rendre heureuse.

Cette réponse fat faite avec franchise et fermeté. Dutertre sourit avec affection.

— A la bonne heure! dit-il. Ce projet, car ce n'est encore qu'on projet, me charme sans me rassurer beaucoup. N'Importe, tu me laisses de l'espoir, et je t'en remercie. Ma Benjamine!..» Oui, celle-là.*, elle est bien bonne, n'estce pas, Amédée? Elle m'aime comme tu m'aimes... et eue chérît sa jeune mère comme nous la chérissons !

Dutertre^ absorbé par une. foule d'idées tristes et douces, rëta un instant, caressant les unes et refoulant les antres, fl ne vit pas le malaise douloureux d' Amédée, et il allait lui dire bonsoir, lorsqu'un souvenir le frappa, mais ans Finquiéter* — A propos, dit-il, explique-moi donc ces plaisanteries de Nathalie , auxquelles Éveline a pris me sorte de part, l'autre jour. Tu te promènes donc la mil Sur la pelouse, ou dans les massifs? Tu rêves doue à la hine comme un amoureux de roman? Gela f est bien permis; mais pourquoi ces demoiselles avaient-elles un tir piqué, presque menaçant, en f interrogeant sur tes prétendus travaux £e la nuit, et sur ta lampe, qui, disentelles, brûle souvent dans le vide?

•^ Ne me questionnez pas sur une chose si frivole, mon oncle, répondit Amédée plus triste que confus. Je ne pournâft pas sens répondre.

—'Allons! je comprends ! cela ne me regarde pas, en effet, -et j'ai tort de vouloir pénétrer les petits mystères de feAonduUe d'un jeune homme. Pourtant, mon ami, je dois /le «dire que, dans une maison comme la nôtre, où 4eircgarito d'une innocente, mais violente curiosité enkxtàk, épient toutes choses sans les comprendre, il faut

Il* MONT-REVÉCHE *

que le mystère de ces petites feiblesses soit cmptet...

— tyim ! mon onde, s'écria Amédée surpris et même blessé, tous me croyez capable d'avoir une intriguente ce genre dans votre maison? Vous pensez que si le démon de la jeunesse troublait mes nuits, je respecterais assez peu le sanctuaire de votre famille pour satisfaire mes passions sous le toit qui protège votre femme et vos filles, et pour les exposer à surprendre seulement un regard échangé avec, quelque femme attachée à leur service? Non, non! cette maison m'est sacrée ! et je n'y voudrais pas même caresser une pensée qui pourrait souiller la pureté dcTair qu'on y respire.

— Noble cœur! dit Dutertre en l'embrassant : ah ! je le vois, je ne t'estime pas encore ce que tu vaux ! Pardonnemoi, enfant! Mais alors, quand tu te promènes seul, la nuit... es-tu poète? ou es-tu triste?

— Peut-être suis-je l'un et l'autre, mais c'est sans le savoir, je vous jure, répondit Amédée avec un sourire mélancolique et candide.

En ce moment un cri aigu et déchirant retentit dans h nuit sonore. Dutertre tressaillit, et son regard terrifié rencontra celui d'Amédée.

— Qu'est-ce donc ? dit-il, ce cri est parti de mon appartement ? C'est la voix de ma femme !

Et il s'élança vers la porte. Amédée le retint.

— Non, mon oncle, dit-il, n'y allez pas.

— Gomment, n'y allez pas! s'écria puterlre*

— Ce n'est pas... non, ce n'est pas ce que vous croyez,., il n'y a rien là qui doive vous effrayer...

Amédée parlait dans une sorte d'égarement. Dutertre était trop effrayé, pour y faire attention. 11 se dégagea et courut vers l'aile du château dans laquelle on pénétrait, de ce côté de la pelouse, par le perron de k tourelle. 11 traversa le boudoir qui occupait le rez-de-chaussée, ra«mta l'escalier en spirale et entra dans son appartement. Tout était calme et silencieux. Olympe parut «éveiller dès qu'il entra.

— Olympe, vous donniez ? lui dit-il. Alors voua rêviez ? Vous avez crié. C'est vous» n'est-ce pas, qui avez crié ? Je ne prendrais pas une autre voix, pour la vôtre 1

— J'ai crié ? dit Olympe, qui parut (aire un grand effort pour s'éveiller ou pour se souvenir. Je n'en sais vraiment rie», mou ami ! Je n'ai pas conscience de cela. Mais <fu 'importe ?

— Ma chère femme, vous n'êtes pas malade ?

Elle porta doucement à ses lèvres la main de Dutertre qui tenait les siennes, et comme accablée du sommeil de la santé ou de la fatigue, elle retomba sur son oreiller et ses yeux se fermèrent. Dutertre interrogea son pouls, il était lent et faible ; il toucha son front de ses lèvres, il était frais et calme. Elle avait un sourire angélique, une pâleur transparente, une beauté idéale.

Dutertre éprouvait pour cette jeune femme tous les transports de la passion, mais ce n'était pas l'unique cause de non attachement pour elle. C'était, avant tout, une estime profonde, un respect sans bornes, une tendresse inépuisable. Il l'aimait comme sa femme, peut-être encore plus que comme sa maîtresse. C'était une affection aussi complète, aussi vaste, aussi élevée que l'âme qui lui servait de sanctuaire.

Il la regarda se rendormir, plongé dans une extase respectueuse, car il y avait, dans sa passion, de ces moments d'idolâtrie où il se trouvait heureux de la contempler sans qu'elle y prit garde, liais une douleur vague traversa tout à coup son rêve de bonheur : Si elle était malade ! pensat-il, si j'allais la perdre! et une sueur froide glaça son front. .

Pourquoi donc cette idée ? se dit-il encore. Est-ce un pressentiment? Est-ce l'instinct delà misère humaine qui nous présente toujoui-s le souvenir de la mort au sein des délices de la vie?

U s'éloigna sans bruit, se souvenant qu'il avait laissé la porte du boudoir ouverte et qu'Àmédée l'avait suivi jusque-là. En redescendant l'escalier de la tourelle, il fut

frappe d'un autre souvenir qui se dessinait plus net, a mesure que son inquiétude se dissipait. Amédée n'avait point paru surpris du cri qu'ils avaient entendu. Il s'était efforce de retenir son oncle, au lieu de partager son empressement à porter secours à Olympe. Cela était inexplicable.

— Mon ami, dit Dutertre en retenant son neveu dansi le boudoir et en lui parlant à voix basse, bien qu'ils dc pussent être entendus de personne, il y a quelque chose d'extraordinaire dans le sommeil de ta tante. On ne crie pas ainsi sans faire un rêve affreux, et on n'a pas de tels rêves sans en garder le souvenir au réveil. Tu as eu l'air de savoir ce que cela signifiait, tout à l'heure. La pensée ne t'est pas venue comme à moi qu'un voleur entrait chez ma femme ou que le feu prenait à ses rideaux. Tu étai* j triste, mais pas étonné le moins du monde. 11 y a là quel-; que chose d'incompréhensible. Il faut me le dire. ]

— Oui, il faut vous le dire, je le sens, répondit Amédée avec effort ; mais, si je vous le dis, vous souffrirez beaucoup, et ma tante me fera des reproches qui me déchire-ront le cœur, la conscience, peut-être !

— Amédée, dit vivement Dutertre, il faut parler! Astu fait serment d'avoir un secret pour moi ? je t'en dé-, gage. Je suis tout ici, le père, l'ami, le maître des cœurs et des consciences, parce que je suis l'esclave dévoué au bonheur de chacun de vous. Parle vite, je le veux l

Dutertre exerçait en effet sur une partie de sa famille ! un ascendant illimité. Cet homme, la douceur, la tendresse, la débonnaireté même, était né pour régner suites âmes aimantes par la seule puissance de l'amour. Tout' son secret pour l'inspirer était de le ressentir lui-même avec ardeur, et, dans les choses du cœur, il avait, avec les cœurs ardents comme le sien, une décision, une Vdlonté, un magnétisme, si l'on peut dire ainsi, qui le rendaient aussi fort avec ceux-là qu'il était faible et même doçié rfc- 4-vis des cœurs glacés.

Amédée, formé du même sang, doué des ïn&nés' distincts, reflet splendide et pur de cette âme <f elftej' ïe

MONT-REVÊGHE H5

^rraSrçdâ essayer de lui résister. 11 parla, mais avéCméwmcàEit d'abord.

I -Éâ tante est malade, dit-îl, je le crains. Ne l'avei- «Bîaufaàuàîsjcraîîit vous-même? Sa pâleur est-eHe natupdleT " ' ' ' • -

-*Omjt ouï, je le crains, dit Dutertrè; mais sa pâleur.. . Je Taî toujours vue ainsi !

— Oin', récrit lé jeune homme, vos yeux y sont haMta&. llsemblç que ce soit une condition dé son organisatîcta, |é«rce que c'est, dit-on, un des prestiges de sa beauté; mais c'est la preuve d'un refroidissement du sang qui jfet pas ordinaire à son âge, et qui, tôt ou tard, doit être ie symptôme d'un dérangement dans l'équilibre physiologique, fai un peu étudié la médecine depuis un an, nion »ncle. le ne la sais pas, mais j^Ia comprends, et je crois isiToir mieux que les médecins de ce pays la situation de matantç.,

— Parle donc', tu me fais mourir. Qu'a-t-eïlè ? Dépuis quand est-elle malade? Pourquoi me le éâche-fcàn? Pourquoi m'en fiait-elle mystère? Cest donc grave? '

— Oui et non. Après mûr examen, les premièw médecins de JParis (car elle a consulté à vôtre insu à Paris, à sou deviner voyage, il y a trois mois), les médecins de Paris lui ont déclaré dans une consultation écrite que fai entre lies mains...

— Montre-la-moi ! Récria Ûutertre.

— Je yous la montrerai, mais soyez certain que je ne vous troEopè pas.

— ((& biit déclaré...

T.jkma tante n'avait aucune lésion organique") ^;^e offrait l'apparence de la plus parfaite et de la plus saig^t ipème de la plus robuste constitution, matis quHl exi^Uc^j^ elle une surexcitation nerveuse incompré-> hensîble, et qu'il fallait y apporter prômptement et' M* fi^mp^t^^éde^ar l'emploi des calmants, des $ttlpé+ fiante.fei. Bfus;énergiquçSi

— Quels sont donc ces symptômes nerveux? Des cris

— Quelquefois un cri âpre et strident lui échappe au commencement de son sommeil. Ce cri, dont elle n'a pas conscience ou qu'elle ne veut pas avouer, m'a souvent fait tressaillir à l'heure où nous l'avons entendu ce soir. Et alors l'inquiétude me fait sortir de ce pavillon, qui est peut-être le seul endroit habité d'où on puisse l'entendre distinctement, et approcher de la tourelle. Toujours prêt à appeler, si quelque nouveau signe de souffrance me faisait craindre des accidents plus graves, je veille parfois des nuits entières, à portée de constater les progrès du mal dont seul j'ai arraché la confidence. Vous voyez, mon oncle, que ce n'est pas de la poésie que je fais au clair de U lune, mais une souffrance bien vive que j'éprouve et que je ne devais révéler qu'à vous.

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