LA RAISON SANS LA GRACE
Toutes choses produites par nostre propre discours et suffisance, autant vrayes que faulses, sont subjectes à incertitude et débat. C'est pour le chastiment de nostre fierté, et instruction de notre misère et incapacité, que Dieu produisit le trouble et la confusion de l'ancienne tour de Babel : tout ce que nous entreprenons sans son assistance, tout ce que nous veoyons sans la lampe de sa grâce, ce n'est que vanité et folie ; l'essence mesme de la vérité, qui est uniforme et constante, quand la fortune nous en donne la possession, nous
la corrompons et abastardissons par nostrefoiblesse. Quelque train que l'homme prenne de soy, Dieu permet qu'il arrive tousjours à cette mesme confusion, de laquelle il nous représente si vifvement l'image par le juste chastiement de quoy il battit l'oultrecuidance de Nembroth, et anéantit les vaines entreprinses du bastiment de sa pyramide : Perdam sapientiam sapientium, et prudentiam prudentium re~ probabo. La diversité d'idiomes et de langues de quoy il troubla cet ouvrage, qu'est ce aultre chose que cette infinie etperpétuellealtercation et discordance d'opinions et de raisons, qui accompaigne et embrouille le vain bastiment de l'humaine science ?
Les choses qui nous viennent du ciel ont seules drôict etauctorité depersuation; seules, la marque de vérité : laquelle aussi ne veoyons nous pas de nos yeulx, ny ne la recevons par nos moyens ; cette saincte et grande image ne pourroit pas en un si chestif domicile, si Dieu
pour cet usage ne le prépare, si Dieu ne la reforme et fortifie par sa grâce et faveur particulière et surnaturelle.
Se faire la poignée plus grande que le poing, la brassée plus grande que le bras, et d'espérer enjamber plus que de l'estendue de nos jambes, cela est impossible et monstrueux ; ny que l'homme se monte au dessus de soy et de l'humanité : car il ne peult voir que de ses yeulx, n'y saisir que de ses prinses. Il s'eslevera, sy Dieu luy preste extraordinairement la main ; il s'eslevera, abandonnant et renonçeant à ses propres moyens, et se laissant haulser et soublever par les moyens purement celestes. C'est à nostre foy chrestienne de prétendre à cette divine et miraculeuse métamorphose.