‹ Montaigne chrétien; réflexions tirées de "Essais."Chapitre 5 sur 90 · LA RAISON AVEC LA GRACE · texte numérisé non relu

LA RAISON AVEC LA GRACE

A une chose si divine et si haultaine, et surpassant de si loing l'humaine intelligence, comme est cette Vérité de laquelle il a pieu à la bonté de Dieu nous esclairer, il est bienbesoing qu'il nous preste encores son secours, d'une faveur extraordinaire et privilégiée, pour la pouvoir concevoir et loger en nous ; et ne crois pas que les moyens purement humains en soient aulcunement capables; et, s'ils Festoient, tant d'ames rares et excellentes, et si abondamment garnies de forces naturelles ez siècles anciens, n'eussent pas failly, par leur discours,

d'arriver à cette cognoissance. C'est la foy seule qui embrasse vifvement et certainement les haults mystères de nostre religion.

Mais ce n'est pas à dire que ce ne soit une tresbelle et treslouable entreprinse d'accommoder encores au service de nostre foy les utils naturels et humains que Dieu nous a donnez; il ne fault pas doubter que ce ne soit l'usage le plus honorable que nous leur sçaurions donner, et qu'il n'est occupacion ny desseing plus digne d'un homme chrestien, que de viser, par touts ses estudes et pansements, à embellir, estendre et amplifier la vérité de sa créance. Nous ne nous contentons point de servir Dieu d'esprit et d'ame ; nous lui debvons encores, et rendons, une révérence corporelle; nous appliquons nos membres mesmes, et nos mouvements, et les choses externes, à l'honnorer : il en fault faire de mesme, et accompaigner nostre foy de toute la raison qui est en nous ; mais tousjours avecques cette réservation, de n'es-

timer pas que ce soit de nous qu'elle despende, ny que nos efforts et arguments puissent attaindre à une supernaturelle et divine science. Si elle n'entre chez nous par une infusion extraordinaire ; si elle y entre non seulement par discours, mais encores par moyens humains, elle n'y est pas en sa dignité ny en sa splendeur.

Nos raisons et nos discours humains c'est comme la matière lourde et stérile : la grâce de Dieu en est la forme, c'est elle qui y donne la façon et le prix. Tout ainsi que les actions vertueuses de Socrates et de Caton demeurent vaines et inutiles, pour n'avoir eu leur fin, et n'avoir regardé l'amour et obéissance du vray créateur de toutes choses, et pour avoir ignoré Dieu : ainsin est il de nos imaginations et discours ; ils ont quelque corps ; mais une masse informe, sans façon et sans jour, si la foy et grâce de Dieu n'y sont joinctes. La foy venant teindre et illustrer les arguments, elle les rend

fermes et solides ; ils sont capables de servir d'acheminement et de premier guide à un apprentif, pour le mettre à la voye de cette cognoissance ; ils le façonnent aulcunement, et rendent capable de la grâce de Dieu, par le moyen de laquelle se parfournit, et se perfect aprez, nostre créance.

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