VANITE DE LA SCIENCE
La philosophie ne me semble jamais avoir si beau jeu, que quand elle combat nostre presumption et vanité, quand elle recognoist de bonne foy son irrésolution, sa foiblesse, et son ignorance. 11 me semble que la mère nourrice des plus faulses opinions, et publicques et particulières, c'est la trop bonne opinion que l'homme a de soy. Ces gents qui se perchent à chevauchons sur l'epicycle de Mercure, qui veoyent si avant dans le ciel ils m'arrachent les dents : car, en l'estude que je foys, duquel le
subject c'est l'homme, trouvant une si extrême variété des jugements, un si profond labyrinthe de difficultez les unes sur les autres, tant de diversité et incertitude en l'eschole mesme de lasapience, vous pouvez penser, puisque ces gents là n'ont peu se resouldre de la cognoissance d'eulx mesmes, et de leur propre condition, qui est continuellement présente à leurs yeulx, qui est dans eulx; puis qu'ils ne sçavent comment bransle ce qu'eulx mesmes font brans- 1er, ny comment nous peindre et deschiffrer les ressorts qu'ils tiennent et manient eulx mesmes comment les croirois-je ?
Quand tout ce qui est venu, par rapport, du passé jusques à nous, seroit vray, et seroit sceu par quelqu'un, ce seroit moins que rien, au prix de ce qui est ignoré. Et de cette mesme image du monde qui coule pendant que nous y sommes, combien chestifve et raccourcie est la cognoissance des plus curieux? non seulement des événements particuliers, que fortune rend
MONTAIGNE CHRÉTIEN a 5
souvent exemplaires et poisants, mais de Testât des grandes polices et nations, il nous en eschappe cent fois plus qu'il n'en vient à notre science : nous nous escrions du miracle de l'invention de nostre artillerie, de nostre impression; d'aultres hommes, un aultre bout du monde, à la Chine, en jouïssoient mille ans auparavant. Si nous veoyions autant de monde comme nous n'en veoyons pas, nous appercevrions, comme il est à croire, une perpétuelle multiplication et vicissitude de formes. Il n'y a rien de seul et de rare, eu esgard à nature, ouy bien eu esgard à nostre cognoissance, qui est un misérable fondement de nos règles, et qui nous représente volontiers une très faulse image des choses.
La science passe de main en main, pour cette seule fin d'en faire parade, d'en entretenir aultruy et d'en faire des contes, comme une vayne monnoye inutile à tout aultre usage et emploite qu'à compter et jecter.
Nous prenons en garde les opinions et le savoir d'aultruy, et puis c'est tout.
Nous, que disons nous nous-mesmes? que jugeons nous? que faisons nous? Autant en dirait bien un perroquet.
Qui fagoteroit suffisamment un amas des asneriesdel'humainesapience, il diroit merveilles.
J'en assemble volontiers, comme une montre. Jugeons par là ce que nous avons à estimer de l'homme, de son sens et de sa raison, puisqu en ces grands personnages, et qui ont porté si hault l'humaine suffisance, il s'y treuve des defaults si apparents et si grossiers.