‹ Montaigne chrétien; réflexions tirées de "Essais."Chapitre 73 sur 90 · SUICIDE · texte numérisé non relu

SUICIDE

La contexture naturelle regarde, par son usage, non seulement nous, mais aussi le service de Dieu et des aultres hommes; c'est injustice de nous tuer pour quelque prétexte que ce soit.

Hegesias disoit, que comme la condition de la vie, aussi la condition de la mort debvoit despendre de nostre eslection.

Mais cec^ ne s'en va pas sans contraste : car plusieurs tiennent, Que nous ne pouvons abandonner cette garnison du monde, sans le commandement exprez de celuy qui nous y a

mis; et Que c'est à Dieu, qui nous a icy envoyez, non pour nous seulement, ouy bien pour sa gloire, et service d'aultruy, de nous donner congé quand il lui plaira, non à nous de le prendre : Que nous ne sommes pas nayz pour nous, ains aussi pour nostre païs : Les loix nous redemandent compte de nous pour leur interest, et ont action d'homicide contre nous; aultrement, comme déserteurs de notre charge, nous sommes punis en l'aultre monde.

Il y a bien plus de constance à user la chaisne qui nous tient, qu'à la rompre, et plus d'espreuve de fermeté en Regulus qu'en Caton; c'est l'indiscrétion et l'impatience qui nous haste le pas. Nuls accidents ne font tourner le dos à la vifve vertu ; elle cherche les maulx et la douleur comme son aliment ; les menaces des tyrans, les géhennes des bourreaux, l'animent et la vivifient.

C'est le roole de la couardise, non de la vertu, de s'aller tapir dans un creux, soubs une

tumbe massive, pour éviter les coups de la fortune; la vertu ne rompt son chemin ny son train, pour orage qu'il fasse.

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