‹ Montaigne, études et fragments;Chapitre 32 sur 55 · Essai», liv. II, chap. xvi · texte numérisé non relu

Essai», liv. II, chap. xvi

qu'il appelait « le lieu de sa naissance, et de la plus part de ses ancêtres », n'avait vu naître qu'un de ses ancêtres, son père, le 20 septembre 1495; et quand celui-ci mourut, Montaigne n'était pas davantage dans le vrai en écrivant de sa main sur les Éphémérides de sa famille ces mots qu'on y lit encore : « Il fut anterré à Montaigne, au tumbeau de ses ancêtres » , car son père fut le premier de sa race à être enterré là comme à y naître, et les seigneurs de Montaigne qui l'avaient précédé dans ce caveau funéraire étaient les ancêtres du vendeur, non les siens. Enfin le nom d'Eyquem, au lieu d'être dans sa famille une chose d'autrefois, accessoire et lointaine, à couler entre parenthèses, était son véritable nom patronymique; son bisaïeul, son aïeul, son père avaient tous continué à le porter, même depuis qu'ils possédaient et prenaient le titre de seigneurs de Montaigne; et quant à lui-même, pendant trentecinq ans, c'était sous le nom de Michel Eyquem de Montaigne qu'il avait été inscrit sur les Éphémérides de sa famille à la date de sa naissance, que plus tard il était entré à la Cour des Aydes de Périgueux et^ le 3 décembre 1557, à la Cour du Parlement de Bordeaux, et qu'il avait été désigné dans son contrat de mariage avec Françoise de la Chassaigne le 22 septembre 1565. Mais le 18 juin 1568 son père était mort; Michel était devenu le chef de la famille : aussi, dès le 31 août de la même année, dans un acte d'accord passé entre sa mère et lui au sujet de la succession qui vient de s'ouvrir, on voit Michel de Montaigne se dépouiller d'Eyquem, et désormais il aura soin

non seulement de laire ce nom dans les notes qu'il ajoutera aux Éphémérides, mais encore de le rayer dans les notes qui s'y trouvaient consignées, Le parti pris est évident: quelle en est la cause? Montaigne a beau dire : « Si je durois à vivre longtemps, je ne croy pas que je n'oubliasse mon nom propre * », personne n'admettra qu'en faisant imprimer ses Essais, il eût oublié en 1580 que jusqu'en 1578 il s'était luimême appelé ainsi. Le fait est qu'il ne voulait plus s'appeler ainsi parce que c'était un nom de bourgeois et de marchands, du moins dans sa famille personnelle* Le nom d'Eyquem, très ancien et très répandu dans le .Médoc et le Bordelais, avait été porté par les seigneurs de Lesparre, avant même la domination des Anglais en Aquitaine. Mais les Eyquem, originaires de Blanquefort, de qui Michel descendait, avaient fait leur fortune à Bordeaux depuis le milieu du XV® siècle, par le commerce des vins, du poisson salé et du « pastel », et, quoique la richesse les eût conduits à de brillantes alliances, à de nombreuses charges municipales, et même au château de Montaigne, ils n'avaient abandonné ni là rue de la Rousselle ni les affaires commerciales.

Montaigne a-t-il voulu dissimuler ses ancêtres bourgeois et marchands? S'est-il proposé de nous tromper sur la noblesse de son origine ? Et sa bonne foi a-t-elle à souffrir du propos de Scaliger à ce sujet

1. Essais, liv. Il, chap. xvii. — E4ï-6mM»bel et Royer, t. III, p. 45.

OU des découvertes récentes qui viennent le confirmer ? Avec Montaigne il ne faut jamais user d'une grande rigueur, et quand môme on trouve un fait qui dément son dire, il serait injuste de conclure que Montaigne a menti.

C'est Marivaux, je crois, qui a dit : « Tout le monde est bourgeois gentilhomme, jusqu'aux gentilshommes mêmes ». Tel est exactement le cas de Montaigne, et sans but précis, sans mensonge évident, rien qu'avec un peu de dextérité et quelques réticences, il a réussi — ou il s'est laissé aller — à nous faire voir sa famille et son propre rang dans la société de son temps sous un jour qui ne montre pas tout. Montaigne avait incontestablement le droit d'intituler ses premiers Essais : « Essais de messire Michel seigneur de Montaigne^ chevalier de Vordre du roi et gentilhomme . ordinaire de sa chambre » ; tous ces titres lui appartenaient bien. Il aurait même pu ajouter que, depuis plus de deux ans, le roi de Navarre l'avait nommé gentilhomme de sa chambre comme le roi de France, mais Henri IV ne perçait pas encore sous Henri de Bourbon, et Montaigne laissa cet autre honneur dormir sur une page de son journal privé. Il ajouta seulement aux éditions suivantes de son livre qu'il était maire et gouverneur de Bordeaux. Encore un coup il en avait le droit, et quand il lui plut en 1588 d'effacer cette « légende de qualités et de titres » et de se réduire à n'être plus que Michel, seigneur de Montaigne, il avait le droit aussi de faire remarquer cette suppres-

sion, et d'en tirer quelque éloge... s'il en reste à tirer d'une modestie ainsi soulignée.

Non seulement Montaigne parle de lui, mais il a de la peine à admettre que les autres n'en fassent pas autant. Il ne voudrait pas que Tacite s'excusât de rappeler une de ses magistratures; c'est un trait qui lui semble « bas de poil ». Tacite n'a-t-il pas l'air de reprocher indirectement à Michel la publication de ses lettres patentes de Citoyen romain*? A mesure qu'il avançait en âge et s'enhardissait à se peindre par le menu, ce dessein qui lui paraissait d'abord farouche et monstrueux lui paraît de plus en plus raisonnable et naturel, et il revient sans cesse à argumenter contre ceux qui le critiquaient de manquer de réserve ou qui n'ont pas jugé bon d'en

manquer.

Que Montaigne ait été vaniteux, et que sa vanité se soit attachée à ce qui était le moins essentiel en lui, contrairement à tous ses préceptes, je m'en soucierais médiocrement si ces prétentions de gentilhomme et de parvenu ne se retrouvaient pas dans tous les traits regrettables ou blâmables de sa vie. Il n'avait qu'à rester franchement et simplement ce qu'il était, le fils enrichi et anobli d'une famille bourgeoise et marchande de Bordeaux, pour échapper à toute une

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