‹ Montaigne, études et fragments;Chapitre 33 sur 55 · Essais, liv. HI, chap. vin · texte numérisé non relu

Essais, liv. HI, chap. vin

nuée de reproches qui ne sauraient lui être épargnés. Il n'aurait pas eu ce dédain qu'il croyait philosophique et qui nous paraît puéril pour les devoirs d une charge municipale. Il n'aurait pas fui la magistrature comme une prison indigne de son rang, et la science des lois comme une étude inférieure à son génie. Il n'aurait pas, en parlant des autres études, toujours vu le tort qu'elles peuvent faire aux belles manières et au bel air, et son chapitre sur l'éducation serait autre chose que le programme d'une éducation de jeune seigneur d'après les souvenirs d'un enfant gâté.

Le père de Montaigne nous apparaît moitié bourgeois, moitié gentilhomme de province, occupé tantôt dans sa maison de la rue de la Rousselle à vendre ses vins, tantôt à faire rebâtir et fortifier l'ancienne maison noble de Montaigne. Il est un esprit naturellement ingénieux et pratique, demi-éclairé. Mais il quitta sa province, fit les guerres d'ilalie sous François V' (1515-1528), et l'influence de celle expédition lointaine sur son esprit est sensible. Les hommes de cette génération découvrirent l'Italie ; ils découvrirent un pays de beauté et de science, et revinrent en France tardivement épris des savants, avec le regret de leur jeunesse écoulée, étrangère aux lettres. Comme tous ses contemporains, Pierre Eyquem regretta « que son temps n'ait pas été tant idoyne et commode aux lettres comme était le présent, qu'il fûtencores ténébreux et sentant l'inféUcité et calamité des Goths, et qu'il n'y ait eu alors copie de telz pré-

cepteurs comme en avait son fils * ». Aussi voyons-nous Pierre Eyquem, qui n'avait, nous dit son fils, nulle connaissance des lettres, rechercher Taccointance des hommes doctes, faire accueil dans son château à M. Antoine Muret, à Élie Vinet, à Buchanan, à Gouvéa, et travailler au chef-d'œuvre de sa vie, qui est réducation de son fils.

Montaigne a maintes fois parlé de son père et du zèle ingénieux et doux de cet homme excellent. Mais pourquoi ne nous dit-il rien de sa mère, si ce n'est qu'elle avait appris, comme son mari, assez de latin pour l'entendre et pour en jargonner avec cet crudit au berceau? Ce n'est pas qu'il l'ait perdue de t)onne heure, puisqu'elle lui a survécu jusqu'au 4 avril 1601.

11 y a dans la vie de Montaigne deux épisodes à part, qu'il a mis lui-même en lumière comme les sujets favoris de ses souvenirs et de ses réflexions : c'est son éducation première, et son amitié pour La Boëtie.

Le point de départ de Montaigne, c'est d'avoir été un enfant gâté, et d'avoir toujours trouvé qu'on aurait dû le gâter encore davantage, qu'on ne l'avait pas assez laissé glisser sur sa pente et savourer son sommeil. Prenez son éducation et son enfance telles qu'il les raconte : il en fait deux parts, l'une où

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