Rabelais, II, viii
son père, le meilleur père, dit-il, qui fut jamais, s'ingénie et se dévoue à supprimer de la vie de son enfant toute apparence d'obstacle et de gêne, Tautre où l'enfant est remis dans les conditions ordinaires de l'éducation et ne peut plus travailler à ses heures.
La vie de Montaigne commençait bien, presque trop bien; une si douce entrée en matière ne laissait pas prévoir les épreuves qui suivront; c'est comme une idylle qui servirait de premier acte à une tragédie, et l'on est un instant tenté de dire que, par son enfance et son éducation, Montaigne fut mal préparé aux temps où il devait être homme. Mais quoi? n'est-ce pas là, plus ou moins, notre condition commune? Et l'enfance, par cela seul qu'elle est l'enfance, ne semble-t-elle pas toujours une préface faisant contraste avec le livre qui la suit? Ce qui m'étonne, c'est que Montaigne, en se rappelant ses premières années, n'ait pas senti lui-même que quelque chose de nécessaire y avait manqué, et qu'il ne fallait pas proposer comme un programme cette éducation qui n'a point abouti.
Montaigne dit dans ses Essais en parlant de ses enfants : « J'en ai perdu en nourrice deux ou trois, « sinon sans regret, au moins sans fâcherie ». O Montaigne! voilà un mot qui ne te fait point honneur! Il eût mieux valu ne savoir pas faire une distinction subtile entre la fâcherie et le regret, et savoir plus exactement le compte de tes enfants morts.
Entrons seulement dans cette tour de son château où il a vécu la nâeilleure part de sa vie. C'est là que Montaigne a vécu de cette vie que je ne saurais louer et de laquelle il a souvent parlé lui-même comme un homme qui s'excuse plutôt qu'en homme assuré et joyeux d'avoir pris le bon parti. Cette tourelle a été, pendant de longues années, son point de repère et de retraite, et il l'avait si bien faite à son usage qu'il semble l'avoir faite à son image; en la décrivant, il ne nous a pas seulement ouvert sa demeure, il nous a encore retracé, une fois de plus et plus nettement que jamais, son propre portrait. Loin du monde et, à part de sa famille môme, avoir son lit entre sa chapelle et sa librairie, donner sa porte à garder au culte, à la tradition, réserver son plus haut étage à quelques représentants choisis de la libre sagesse, mais, comme par crainte de se laisser engager par eux, écrire à la voûte de cette seconde chapelle les sentences du doute universel, et au-dessous de cette retraite philosophique, au-dessus de l'autel consacré, s'isoler, rêver, dormir....
Les voyages de Montaigne ont un grand prix. C'est là, et là seulement, qu'on le voit à l'œuvre et pour ainsi dire dans son atelier. Ailleurs nous avons les résultats de ses observations, de ses conversations, des mille et une rencontres heureuses ou curieuses que sa vie errante et la variété de son siècle lui ont fournies. Mais dans ses notes de voyage nous avons
Montaigne tel qu'il était avec lui-même et nous pouvons mesurer la distance qui sépare ce Montaigne authentique et solitaire de Tautre Montaigne qui s'est fait imprimer. C'est sa prétention et sa réputation de nous avoir donné dans les Essais un portrait sans apprêt, presque sans vêtement, la plus libre des peintures et la plus nue des anatomies.
Y a-t-il de grandes différences entre le Montaigne des Essais et celui des Voyagesl Oui et non. Ils se ressemblent trop pour qu'il y ait chance de les détruire l'un par l'autre; ils diffèrent assez pour qu'il y ait profit à les comparer.
Les contradictions du caractère et de l'esprit de Montaigne sont bien moins saillantes, bien mieux fondues et mieux conciliées dans son journal de voyage que dans ses Essais. Là, c'est l'analyse successive, entrecoupée d'un esprit qui s'applique et se pique au jeu. Ici, il n'a pas le temps de tant réfléchir, de s'enfoncer dans sa pensée du moment et de s'y faire comme un trou. On y voit très bien le travail de son esprit sur les faits qu'il rencontre et parmi les amis qu'il a à sa portée....
Rien de plus contraire que le Chateaubriand voyageur et le Montaigne voyageur. Non pas que Montaigne soit insensible à la grandeur du pays qu'il parcourt, des souvenirs qu'il y rencontre, des idées qui s'éveillent en lui à leur sujet. Son imagination et
son éloquence n'ont rien à envier à personne dans ces beaux moments où il voit les Alpes ou Rome. Non, mais partout et à toute heure, il trouve ce qu'il lui faut; tout lui suffit, tout l'amuse ou l'émeut; les choses, telles quelles, l'attirent et l'arrêtent. L'autre, au contraire, semble avoir toujours besoin d'y ajouter quelque chose de son propre fonds ou plutôt de sa propre forme et de son art; il ne voterait pas pour les Alpes sans phrase; sans doute il est trop grand et trop véritable poète pour trahir la nature en la traduisant; mais on sent qu'il l'aime au moins autant dans sa traduction que dans le texte même; et puis après tout , il a beau faire , son imagination est d'avance blasée de tout et d'elle-même, il a conscience du vide immense qui est en lui, il en a conscience et orgueil, il s'est dit mille fois que les cinquante Danaïdes y verseraient vainement toute la poésie, tout Téclat de l'univers, c'est un cœur qui n*a pas de fonds, pas de tuf, et qui se complaît à laisser tout fuir; on sent que ses plus grands enthousiasmes ne sont que les épisodes d'une vie universellement dégoûtée. Chateaubriand en voyage, c'est un Ashavérus. Montaigne, c'est un flâneur et un curieux.
Montaigne se plaisait en Italie, à Rome, à Venise, et je le comprends. 11 est bien plutôt un Italien qu'un Français du xvi*' siècle, et quand ses Essais furent soumis à la congrégation de l'Index, il y eut entre le prélat et le philosophe une mutuelle comédie de gens qui sont faits l'un pour l'autre et qui s'entendent à
demi-mot* Il ne manque à celte scène que d'avoir été racontée par Montaigne lui-même, avec tout le détail et le soin qu'il a mis à nous raconter sa chute de cheval et son évanouissement. Par malheur ce n'est que dans ses notes de voyage qu'il en parle et non dans ces chefs-d'œuvre qu'il appelait ses Essais.
Imaginez Montaigne aux prises avec le terrible enfant royal à qui Fénelon a eu affaire et que Saint- Simon nous a décrit. Où aurait-il trouvé en lui, je ne dis pas l'abondance des agréments et des ressources, la souplesse, la bonne humeur, l'art d'intéresser à tout (en cela Montaigne n'a rien à enviera personne), mais où aurait-il trouvé ce dévouement maternel de Fénelon pour son élève, cette vue si haute du but à atteindre et qui rendait les plus petits moyens dignes du plus beau génie, cette persévérance contre tout espoir, ces deux sublimes soucis du pays à servir et d'une âme à sauver?
Combien l'ambition de Fénelon en fait d'éducation était plus haute et plus exigeante! Comme on y sent la présence et l'action d'un idéal que Montaigne n'aurait pas raillé peut-être, mais qu'il aurait, de tout le poids de son sens commun, découragé et désarmé! M. de Beausset a bien senti cela dans Fénelon. Et cela se sent encore mieux, après l'éducation finie, quand Fénelon juge son élève devenu homme et le voudrait prenant les choses plus d'ensemble et de plus haut, plus guerrier à la guerre, moins enclin à se laisser gouverner par celui-ci ou celui-là, moins
minutieux, moins féminin, moins maladif dans sa dévotion^ moins perdu dans l'infini des détails, dans le dédale des questions d'où l'on ne sort pas. C'est alors surtout que la portée d'esprit de Fénelon se montre dans son beau. Grâce à Dieu, comme il l'eût pensé lui-même, il a déjà fait un miracle; il a fait, d'un enfant qui pouvait donner tout à craindre, qui pouvait tourner au fou et au monstre, il en a fait la douceur même, la modestie môme, l'homme le plus pénétré de ses devoirs, le plus maître de ses passions si fougueuses; mais cela ne suffit pas encore à Fénelon; un autre pourrait se complaire aveuglément dans un tel succès; Fénelon ne méconnaît aucune des lacunes ni des fautes qui sont ou seront dangereuses pour ce saint destiné au trône; il lui souhaite, il lui demande plus d'initiative, plus d'entrain, plus de largeur; à la manière dont il le juge et l'exhorte, on le dirait tout prêt à reprendre son œuvre en sousœuvre, à recommencer, si c'était possible, une seconde éducation, à tenter un nouveau miracle, à tout faire pour affranchir et enhardir le futur roi comme il a tout fait jadis pour dompter et humaniser l'enfant sauvage. Montaigne assurément n'aurait ni osé ce premier effort contre une nature terrible ni passé d'un premier succès à une exigence nouvelle; le laisser-aller lui aurait paru plus commode et plus
prudent.
Dépouillez les idées de Montaigne sur l'éducation de tous les ornements qui les embellissent et des vérités partielles qu'il y mêle; réduisez-les à leur
MONTAIGNE ET LES SIENS. iS
substance; n'csl-il pas vrai qu'elles peuvent s'exprimer ainsi : « Il ne faut imposer à Tenfant aucune discipline ni lui demander aucun effort; il n'y a rien à retrancher, rien à ajouter à ce que Tenfant porte en lui ; tout ce qu'on retranche est une perte sèche, tout ce qu'on ajoute est un gain trompeur »; ou plus brièvement encore : « point d'éducation »?
Cf|r, en fin de compte, ces soins, ces remontrances, ces règles, ces enseignements, que Montaigne réduit jusqu'à les anéantir, c'est l'éducation même; c'est l'éducation non seulement de l'enfance, mais de la vie tout entière, et elle n'est la grande affaire de l'enfance que parce que l'homme se prépare et se façonne alors à un travail qui ne doit cesser qu'avec
lui.
La maxime générale de Montaigne en fait d'éducation, c'est qu'il faut viser à former un homme.... Maxime très profonde et très vraie, mais à deux conditions : il faut qu'en travaillant à former un homme le maître n'oublie pas qu'il a actuellement affaire à un enfant; il faut aussi qu'il ne laisse pas croire à son élève que plus tard, étant homme, il n'aura pas de devoirs plus étroits ni de tâche plus précise.
Les idjes de Montaigne sur l'éducation sont pratiques et sceptiques. Au fond, que veut dire l'éducation? Que l'homme peut être amélioré et apprendre à s'améliorer lui-même. Cela même, Montaigne n'en croit pas le premier mot. Et c'est bien dommage,
car il aurait été un merveilleux précepteur. Il parle de Téducation en homme qui n'y croit pas, mais qui s'y entendrait mieux que personne. Maintenant, en cela comme en toutes choses, il y a un point à éclaircir à propos de Montaigne : est-ce à son scepticisme qu'il faut faire honneur de ses qualités? Est-ce parce qu'il ne croit pas à l'éducation, parce qu'il l'a réduite au minimum, parce qu'il en espère peu, est-ce pour cela qu'il a des vues justes et modérées?
Traduisons les idées de Montaigne en français d'aujourd'hui : il oppose toujours l'instruction à l'éducation, il veut sacrifier l'une à l'autre, il ne croit pas qu'on puisse les aider l'une par l'autre et les' mener de front. En cela il pense tout autrement que Rabelais, et bien moins profondément. Certes personne ne peut dire que Rabelais ne fût pas Un adversaire assez décidé de la vieille scolastique, de la vieille rhétorique, de la science servile et morte; nul n'a cru plus hardiment que lui aux ressources de la nature humaine et de la nature universelle ; An tiphysis est son ennemie personnelle, il l'a assommée à coups de grelots. Mais il n'a pas cru, comme Montaigne, à la fécondité des jachères; la nature, ce champ si riche et si négligé pendant des siècles, il n'a point pensé qu'il suffît de le négliger encore plus complètement pour lui faire révéler et redoubler ses richesses; il prêche au contraire pour la culture, et la plus variée, la plus profonde, la plus savante, la plus raisonnée qu'il peut inventer. Il veut demander
loul à la nature, mais il n'entend point par là qu'il faille laisser rien au hasard.
Combien plus haute et plus ferme, malgré ce qui lui manque encore, est l'idée de l'éducation chez Rabelais! On dirait que tous les désavantages sont de son côté. Ni la forme de son œuvre, ni le genre de ses personnages, ni le ton qu'il a pris ne se prêtent aux vues générales, aux conseils dont tous peuvent profiter; il raconte, tandis que Montaigne moralise; il parle de personnages imaginaires, il met en scène des héros de fantaisie, tandis que Montaigne parle de l'homme réel et universel; il est comique et cynique, tandis que Montaigne se prend au sérieux. Mais qu'importe? C'est la qualité et la substance de l'esprit qui fait l'œuvre solide et étendue. Rabelais a sur Montaigne un avantage que rien ne compense : en parlant d'éducation, il croit à l'éducation, il la croit nécessaire et efficace, il ne travaille pas à la restreindre autant que faire se pourra, mais à l'asseoir et à la diriger de son mieux.
Suivre la nature! Qu'est-ce à dire? Et ce précepte est-il si net, si clair, qu'il puisse se suffire à luimême? Je crains que Montaigne ne nous engage tout d'abord, sur la foi d'une grande mais vague parole, dans une voie qui nous trompera, et puisqu'il s'agit, en instituant l'enfant, de préparer l'homme, je suis en
droit de lui demander quel homme il veut préparer. Il y a, dans les idées de Montaigne sur l'éducation, une première source de confusion et d'erreur. Sa visée est très générale, et le cas qu'il pose est tout particulier. 11 veut former un homme, et il ne parle que pour un jeune seigneur. Tous les conseils qu'il donne, toutes les finesses qu'il déploie, tous les raisonnements qu'il entrelace, supposent une certaine somme de richesse, un rang dans la société, une manière de vivre acquise aux parents et promise à l'enfant, et en dehors de laquelle la sagesse de Montaigne ne peut plus servir. Montaigne, en se servant de mots philosophiques, s'est souvent fait illusion à lui-même et a fait illusion à ses lecteurs : mais il est casuiste bien plutôt que philosophe, et ce qu'il dit de l'éducation des enfants, malgré l'apparente étendue des idées, ne vient que de son éducation personnelle et ne va qu'à celle de son petit voisin du château de
Ourson..,.
Faire un plan d'éducation où le travail n'entre pour rien, c'est une chimère qui peut séduire, mais ce n'est qu'une chimère. Faire un plan d'éducation où l'on se propose de conserver l'enfant tel qu'il est né, de ne lui résister et de ne le réformer en rien, c'est plus qu'une chimère, c'est le contraire même de l'éducation. Que les procédés à employer envers un être si frêle et si respectable ne puissent jamais être trop tendres, trop délicats, on aimerait à l'accorder; mais cela même n'est pas vrai, et quand cela serait vrai, il n'en resterait pas moins que, par les
moyens les plus doux qu'on puisse imaginer, le but de réducation n'est pas cette complaisance indistincte envers les instincts de Tenfant, mais au contraire un effort savant pour ajouter et retrancher à sa nature, pour le remanier et le refaire dès ses jeunes années. La langue française a, à ce sujet, deux expressions admirablement justes : gâter les enfants, élever les enfants, cela dit tout; ce sont deux programmes en deux mots. Qui ne se propose pas tout d'abord de les améliorer les gâte, comme plus tard, lorsqu'il s'agira des hommes, on pourra dire : qui ne les améliore pas les corrompt. Nous sommes tous ici-bas pour nous enseigner les uns aux autres à valoir mieux d'heure en heure et à choisir en nous-mêmes ce qui doit se développer et ce qui doit se corriger. Retranchez le devoir de choisir, de corriger, de développer, vous retranchez l'éducation même, et vous livrez l'enfant à une condition plus funeste que s'il était jeté nu dans le désert. Rien n'est pire que l'abandon au milieu de la foule, et c'est l'image de l'enfant que ses parents gâtent. Ils le laissent maître de lui à un âge où l'on n'est point maître de soi, et parmi mille exemples, mille tentations, mille influences qui se disputent l'empire de ses volontés irréfléchies.
Il y a dans les idées de Montaigne sur l'éducation une lacune qui mérite d'être remarquée : la religion n'y a point de place.