‹ Montaigne, études et fragments;Chapitre 35 sur 55 · MONTAIGNE ET LA BOËTIE SES IDÉES SUR L' AMITIÉ · texte numérisé non relu

MONTAIGNE ET LA BOËTIE SES IDÉES SUR L' AMITIÉ

Il y a eu, dans la vie de Montaigne, une idylle et un roman. Son idylle, c'est Thistoire de sa première éducation, et son roman n'est point une histoire d'amour, mais celle de son amitié pour Etienne de la Boëtie. Il a répandu, sur ces deux épisodes de sa vie, les meilleures fleurs de son imagination et de son style; il a donné à tous ses lecteurs une tentation et une jalousie singulières; on voudrait avoir été élevé comme lui, et, jeune homme, avoir rencontré un tel ami. Ceux mêmes qui n'envient pas à Montaigne le reste de sa vie ont quelque peine à se défendre sur ces deux points, et je sais à n'en pas douter que les moins suspects ont été gagnés.

Montaigne a si bien nommé son livre, et le livre est, comme il dit, si « consubstantiel à son auteur », qu'il suffît de lui en emprunter le titre pour résumer et définir sa vie : elle aussi n'est qu'une série d' « essais ».

Prompt aux dégoûts comme aux désirs, et trop épris de lui pour se condamner en cela, porté plutôt à voir dans sa mobilité le signe d'une âme riche et supérieure à tout, et quand môme il concevait quelques raisons de se blâmer, bien résolu à ne prendre aucune peine pour se corriger, il n'a appartenu à rien ni à personne, si ce n'est à La Boëtie et à Montaigne. L'amitié seule Ta vraiment disputé à Tégoïsme et exalté au-dessus de lui-même pendant quelques années dont le souvenir n'a point péri. Sans cette rencontre de La Boëtie, on ne saurait pas que Montaigne était capable de passion : tout le reste en lui ne fut que goûts, caprices ou habitudes par lesquelles il ne se tenait pas lié. Ce noble roman une fois fini, il a poussé jusqu'au système, jusqu'au paradoxe le parti pris de vivre au jour le jour et au hasard; on dirait qu'il est toujours en voyage, des études au Parlement, de la guerre à la cour, de son château de Montaigne en Suisse et en Italie.

C'est surtout à propos de Montaigne et d'après lui que La Boëlic est connu. La gloire du survivant a si bien enveloppé la mémoire du mort qu'on semble avoir peur de leur faire outrage à tous les deux si l'on cherchait à les distinguer l'un de l'autre. On dirait que La Boëtie a vécu seulement pour servir de thème à une soixantaine de pages admirables de Montaigne, comme un arbre destiné à perdre promptement son propre feuillage et à s'en consoler en soutenant un lierre plus robuste et plus touiïu. Je vois partout que le grand titre d'honneur de La Boëtie est d'avoir été

aimé de Montaigne. Rien n'est plus injuste, et je renverserais volontiers les rôles ; avoir aimé La Boëtie, ravoir deviné, adopté, recommandé à jamais par ses longs regrets et ses touchants hommages, c'est, moralement, ce qu'il y a de plus beau dans la vie de Montaigne.

Ce qui me touche surtout dans Tamitié de Montaigne et de La Boëtie, ce qui m'attriste surtout dans la mort de La Boëtie et dans les regrets de Montaigne, c'est le témoignage et l'hommage rendus par un esprit éminent à une âme plus haute et plus forte que lui. Sans doute, La Boëtie était, lui aussi, un esprit rare; Montaigne Ta dit et redit vingt fois; les écrits de La Boëtie le prouvent, quoiqu'ils ne soient que les premiers essais d'un homme jeune encore et qui ne se croit pas prêt à paraître en public. Qui oserait dire cependant que La Boëtie fut supérieur ou même égal à Montaigne pour la sagacité, pour la finesse, pour le don d'entrer dans les idées d'autrui et de s'y mouvoir à l'aise comme chez soi, pour cette force tout ensemble précieuse et dangereuse de se détacher de soi, de se dédoubler, et d'être en même temps un acteur qui dit librement son rôle et un spectateur qui l'écoute curieusement? Mais en ceci La Boëtie trouvait sa revanche et reprenait un incomparable avantage : ce n'était. pas une de ces âmes dénouées dont les diverses facultés ne forment plus le faisceau et tombent çà et là, éparses et inutiles, comme les fragments d'une armure qu'on ne peut pas boucler et revêtir. On sent au contraire en lui une force invin-

cible de cohésion et de résistance, une ordonnance intérieure de toute l'âme autour d'un centre et selon une loi. Il y a là quelqu'un, non pas la rencontre singulière de plusieurs dons charmanls ou précieux qui coexistent sans se fondre et se relier, mais une personne ferme et fixée, qui se connaît, qui se possède et qui se veut. Cela manque chez Montaigne, dès l'enfance et de plus en plus. Cela se voit chez La Boëtie au premier coup d'oeil.

Quand Montaigne a voulu parler de La Boëtie et de l'incomparable amitié qui les unissait, il savait bien qu'il trouverait, pour nous en rendre compte, cent raisons et mille manières de les dire. Mais avant de donner cours, à propos de ce sujet favori, à l'abondance d'idées et d'images qui lui est naturelle et dont il enrichit les moindres sujets, Montaigne a tout d'abord sur La Boëtie un mot bien court qui est comme un défi, comme un démenti qu'il jette d'avance à sa propre puissance d'expliquer et de peindre, à cette anatomie de soi-même et des autres où il est passé maître par delà les plus raffinés : « Si on me presse, écrivait-il, de dire pourquoi je l'aimais, je sens que cela ne peut s'exprimer qu'en répondant : parce que c'était lui, parce que c'était moi ». Admirable formule de l'amitié que Montaigne élait digne d'inventer et La Boëtie d'inspirer.

Montaigne croyait bien, en perdant La Boëtie, le perdre tout entier et pour toujours, et ces courtes

2i ÉTUDES ET FRAGMENTS.

années restèrent dans sa vie comme une vie à part. Rien ne fait mesurer mieux ce que valait cette âme qui n'a point autrement donné sa mesure. Ne jugez pas La Boëtie sur ses œuvres, même si vous les admirez ; ne le jugez pas sur nos hypothèses, même si vous les admettez; ne le jugez pas sur les paroles de Montaigne, même si elles vous touchent. Ce sont les regrets de Montaigne, ses regrets fidèles et profonds, qui sont le plus grand témoignage à l'honneur de son ami. Le chapitre des Essais sur La Boëtie est bien éloquent et bien passionné; c'est un tableau de l'amitié antique et idéale qui fait pâlir le traité de Cicéron ; mais il y a mieux encore, et Montaigne a été plus éloquent à moins de frais lorsqu'en voyageant en Italie, dix-huit ans après la mort de La Boëtie, entre une visite à quelque curiosité et un détail sur sa gravelle, il a écrit dans son journal intime ces simples mots : « Je tombai dans un tel pensement de monsieur de La Boëtie et j'y demeurai si longtemps que cela me fit un très grand mal ». Il avait raison de ne pas se consoler de la perte qu'il avait faite : elle était pour lui irréparable. La Boëtie était vraiment la meilleure part de Montaigne et sa meilleure chance : il avait ce nerf et ce ressort intérieurs qui manquèrent toujours à Montaigne. On peut se plaire et s'attrister à rêver ce que la vie de Montaigne aurait été si La Boëtie eût vécu. Et, pour mon compte, il me semble que Montaigne aurait dû à celui qu'il perdit trop tôt un autre hommage encore que celui de son éloquence ou de ses regrets. La Boëtie était digne de rester, par delà la mort , le soutien et Tinstigatcur de Montaigne,

Rendu à lui-même et à lui seul, Montaigne n'a pas cessé d'aimer, de louer, de contempler, de pleurer son ami : je voudrais qu'il n'eût pas cessé de chercher à valoir mieux de jour en jour, à l'honneur et à l'image de cette grande àme envolée. Sans doute son amitié pour La Boëtie est le plus bel épisode de sa vie et une des plus belles amitiés que je connaisse : mais elle me laisse un sentiment de tristesse; je la trouve incomplète comme la carrière de La Boëtie et insuffisante comme l'ûme de Montaigne : Montaigne n'en a tiré parti qu'à demi.

Il y a dans la poésie anglaise de nos jours un livre où le culte de l'amitié est encore plus profond et plus beau que dans les Essais : je veux parler du poème anglais de Tennyson, In mejnorlam, à la mémoire d'Arthur Henri Hallam, fils du grand historien. Dans Tennyson comme dans Montaigne, l'admiration et le respect relèvent l'amitié et épurent le regret. Mais ce qui manque dans Montaigne abonde dans Tennyson : l'autre vie sert d'horizon à cette vie, et non seulement celui qui est resté ici-bas voit son ami là-haut, mais encore, quoique demeuré en arrière, il marche et monte vers lui sans cesse, se faisant de l'âme qu'il a connue un modèle et de sa douleur une force salutaire. C'est là une sorte d'hommage que Montaigne n'a pas rendu à La Eoëtie. Demeuré seul au contraire, il a faibli, décliné; il s'est ramassé et resserré en luimême; il a été, selon le mot d'Aristote, humilié et rapetissé par la vie; et je m'assure que, si La Boëtie avait pu lire les Essais de son ami, il aurait consenti volontiers à voir disparaître à jamais les pages célè-

bres et admirables où son nom est si tendrement célébré, pour obtenir que le même vent emportât aussi quelques-unes des pages où son ami amolli et dévoyé parle de lui-même jusqu'à se faire tort.

Je ne crois pas que jamais langage plus passionné ait pu être employé pour rendre aucun sentiment, et il est vrai que Tamitié de Montaigne prend un caractère d'enthousiasme et de passion que peu d'autres sentiments ont eus chez lui. Il faut bien que La Boëtie ait eu en lui quelque chose de particulier pour exalter Montaigne et le placer au-dessus de cet équilibre et en dehors de cette indépendance à laquelle il tenait tant. Montaigne ne s'est donné à personne qu'à La Boëtie. Montaigne ne s'est enflammé pour personne que pour La Boëtie. Et c'est là un véritable honneur pour La Boëtie qui a rendu à Montaigne le service de nous le montrer non plus toujours maître de lui et désirant rester maître de lui, non plus se défendant contre l'influence de ses propres sentiments, mais se livrant tout entier et exprimant avec une passion sans égale le sentiment le plus pur et le plus noble

qui fut jamais.

Ce qui honore Montaigne, c'est qu'en parlant de La Boëtie mort avant lui, mort bien plus jeune, il a toujours sur les lèvres un sentiment de respect. On peut dire que Montaigne a toujours regardé La Boëtie véritablement comme la meilleure part de lui-même ; il lui rapporte tout ce qu'il a fait de meilleur; il en

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