‹ Montaigne, études et fragments;Chapitre 36 sur 55 · MONTAIGNE KT LA BOÊTIE · texte numérisé non relu

MONTAIGNE KT LA BOÊTIE

parle comme d'une autre conscience voisine et sœur de la sienne, mais plus forte; il en parle comme d'une seconde raison plus large et plus haute que sa propre raison ; touchant abandon, où Ton sent que Montaigne veut faire penser que, si La Boëlie eût été laissé sur la terre, il aurait, lui Montaigne, peut-être mieux valu. Oui certes, car La Boëtie était de ceux qui soutiennent et qui raffermissent. Je crois que, si La Boëtie avait vécu plus longtemps, il aurait souvent préservé Montaigne de Texcès du scepticisme.... Mais, si Montaigne n'a pas su se défendre lui-même, il a du moins rendu à son ami mort Thommage le plus profond et le plus touchant, et non pas une seule fois, dans ses livres, mais toute sa vie, en continuant à chercher et à publier, dès qu'il les trouvait, les écrits de son ami.

Dans une des notes qu'il nous a laissées sur luimême et qu'il appelle son portrait, Montesquieu a dit : « Je suis amoureux de l'amitié ». On reconnaît là son style, ses jeux de mots qui sont si peu de chose, ses pointes d'acier si aiguës et si fines avec lesquelles il grave d'un trait tout un ensemble d'observations et de pensées, si bien qu'il donne aux plus grandes de la finesse et aux plus délicates de la grâce.

Cette demi-ligne de Montesquieu, c'est la définition même, le résumé le plus exact et le plus complet de ce que Montaigne a senti, pensé et écrit de l'amitié. Montaigne, en effet, a transporté dans l'amitié tout ce que le cœur humain en général porte dans Tamour. Et cela est si vrai que, si l'on réunissait les divers

passages où il parle de son amitié pour La Boëlie, on pourrait y rattacher un commentaire perpétuel qui serait tout entier emprunté à ce que les autres écrivains ont dit de l'amour.

Si, au lieu de parler de Montaigne, nous lui parlions à lui-même, non par une fiction usée, mais en réalité, si Montaigne vivant nous faisait Thonneur de nous admettre dans sa librairie et de nous y montrer les livres que son ami lui a légués, l'inscription qu'il a consacrée à son ami, les quelques écrits de son ami qu'il a recueillis à grand'peine, ce traité de la Servitude volontaire devant lequel il a tergiversé et reculé, ces mémoires sur une loi de tolérance qu'il a trop bien réussi à nous dérober, et si, une fois lancé dans ces tendres et tristes confidences, il nous lisait son essai encore inédit sur Tamitié, n'aurionsnous rien à dire à Montaigne? Ne pourrions-nous pas lui faire comprendre et admettre que l'homme a beau être ondoyant et divers, que Montaigne a beau réclamer pour sa sagesse le privilège de se démentir et de n'être qu'un kaléidoscope éblouissant de pièces qui ne s'agencent pas, il peut y avoir, il y a en effet chez lui, comme chez les autres hommes, un certain degré de désaccord qui nous choque et par moments nou» rend sceptiques malgré nous? Il vous arrivera, monsieur de Montaigne, d'avoir des disciples ; vos Essais, quand ils seront connus, pénétreront par l'influence la plus subtile dans l'esprit de bien des gens et jusqu'au fond de leur cœur; on apprendra de vous à ne

pas croire au patriotisme sans ambition, à la science sans orgueil, à l'amour sans sensualité, à la vertu sans poursuite du plaisir; vous réussirez à votre gré, au delà de votre gré, à réduire Tirnage et Tidée de chacun de ces sentiments, à nous déniaiser, comme on dit vulgairement. Mais alors parmi ce grand désastre comment espérez-vous soutenir Tunique apothéose de Tamitié héroïque, idéale, parfaite, que vous nous décrivez?

MONTAIGNE MAGISTRAT ET CITOYEN SES IDÉES SUR LA JUSTICE ET LA POLITIQUE

En sortant du collège de Guyenne en 1546, sans avoir profité autant qu'il l'aurait pu du docte enseignement qui s'y donnait, et surtout sans avoir gagné au contact de ses maîtres cette noble et contagieuse fièvre de tout apprendre qui les dévorait tous, Montaigne était bien jeune encore, trop jeune, ce semble, pour choisir une carrière et s'y consacrer. Mais il n'avait pas à choisir. Fils d'un marchand riche et anobli, qui restait marchand malgré sa noblesse récente et qui se signalait dans les fonctions municipales de Bordeaux, Montaigne n'avait qu'à suivre le mouvement qui portait alors la bourgeoisie influente vers les dignités judiciaires. Son frère aîné devait être le chef de la famille et le seigneur de Montaigne. On ne pouvait hésiter pour lui qu'entre l'Église et le Parlement. Pensa-t-il jamais à l'Église? On n'en sait rien, et je n'en crois rien. Mais c'est ici

qu'il faut voir si les idées nouvelles de la Réforme n'ont jamais effleuré et tenté l'esprit de Montaigne. Il a plus tard niaudit, flétri, raillé sans distinction et sans mesure les notateurs religieux. Ne lui ont-ils servi à rien?

Quelles fonctions publiques Montaigne aurait-il aimées? Peut-être la diplomatie. On le voit lié avec d'Ossat*, avec Jean de Morvilliers ^. A plusieurs reprises, il parle de ses négociations entre les Princes et des dispositions qu'il y portait. Peut-être aussi la charge de gouverneur d'un prince. N'aimez-vous pas à vous figurer un Henri IV élevé par un Montaigne? Il n'y aurait perdu aucune de ses qualités diverses, ni rien de sa saveur. Et par contre il me semble que l'élève aurait eu chance de réagir sur le maître. A défaut de La Boëlie, moins stoïquement, moins vertueusement, mais non moins efficacement, ce jeune prince et roi de Navarre aurait été homme à empêcher Montaigne de s'acoquiner à ses fantaisies privées, à son loisir coquet, à son égoïsme raffiné.

Que Montaigne fût seulement curieux des menues affaires de Bordeaux comme de celles d'une petite ville d'Allemagne où il passait^ ce serait assez pour qu'il devînt un maire parfait.

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