‹ Montaigne, études et fragments;Chapitre 49 sur 55 · MONTAIGNE ET L'ANTIQUITÉ MONTAIGNE ET LE XVI® SIÈCLE · texte numérisé non relu

MONTAIGNE ET L'ANTIQUITÉ MONTAIGNE ET LE XVI® SIÈCLE

On croit trop que personne avant Montaigne n'avait pensé à tirer des anciens le sang et la moelle de leurs récits. Beaucoup ont moralisé avant lui. Tout n'était pas allégations pédantes jusqu'aux Essais, et pour ne citer qu'un grand nom et une grande influence, Erasme avait déjà appris au xvi« siècle commençant à emprunter à Cicéron autre chose que des esse videalur, à l'Évangile autre chose que des devises pour les bûchers ou des auréoles pour la guerre civile. Mais il est vrai que Montaigne a repris avec une grâce souveraine, avec une puissance nouvelle, cette tâche de mettre l'antiquité à profit pour l'éducation de l'esprit humain. Lui aussi, il s'est adressé à des couches nouvelles. Soyez sûrs qu'Amyot sans lui n'aurait pas fait pénétrer Plutarque si loin. Socrate, Sénèque, Plutarque, Cicéron même plus que Montaigne ne l'avouerait lui doivent beaucoup. Les Essais sont le type idéal du Selectœ e profanis scriptoribus hisloriœ.

Voulons-nous mesurer l'originalité et la force de Tesprit de Montaigne? Aucune des éditions de ses Essais qui ont été données jusqu'ici ne nous en fournit les moyens. Sans doute il est admis par ses plus grands admirateurs qu'il se serrait beaucoup des pensées des autres, et non seulement de leurs pensées, mais de leurs images mêmes et de leurs mots. Ses citations latines sont trop nombreuses, ses emprunts déjà signalés en augmentent trop le nombre, ses aveux et ses excuses à ce sujet sont trop formels pour que personne ait parlé de lui sans parler de ce qu'il çlevait à Plutarque, à Sénèque, à Cicéron. Mais je ne crois pas exagérer en disant que la moitié de ses dettes seulement est connue, même à ne compter que celles où nous pouvons nommer ses créanciers. Ce que la conversation, la discussion avec ses amis, avec les savants de son temps ou les simples de son voisinage a pu lui fournir, n'en tenons pas compte : sachons seulement qu'il prenait de toutes mains.

Montaigne se défend d'avoir, en ses caprices ou en ses mœurs, quelque chose qui ne soit point à lui; il veut faire croire que, s'il ressemble en ceci, en cela, à tel ou tel philosophe ancien, nous aurions tort de dire : « voilà d'où il le prit »; non, il. n'a connu les anciens qu'après coup; ces ressemblances ne sont que des rencontres fortuites ou des ornements ajoutés : Montaigne, ayant d'avoir lu, était déjà Montaigne de

pied en cap. Voilà ce qu'il affirme '. Mais faut-il le croire?

Tout d'abord, si nous disons si souvent, en marge d'une idée de Montaigne : « voilà d'où il la prit », c^est qu'il nous y invite lui-même ailleurs et va jusqu'à nous défier de découvrir tous ses emprunts.

Et puis ces deux thèses à ce sujet, elles datent sur-: tout des éditions de 1588 et de 1595. Elles ont bien un air de tactique défensive. Ne répondraient-elles pas à une critique courante, à des doutes dont Montaigne aurait eu vent sur ses titres à l'entière origi-r nalité et spontanéité dont il se vante ou se couvre, se voulant faire tour à tour plus rare et de moins de conséquence qu'il n'est?

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Ce que Socrale ^ dit de la science est directement contraire à la pensée et au tempérament intellectuel de Montaigne. Montaigne n'écrit que pour détourner l'esprit humain de la science; Socrate ne parle que pour nous y introduire et nous y engager. Socrate inaugure la vraie méthode philosophique; Montaigne travaille de toutes ses forces à la tuer et à l'enterrer. A quel point l'idée de la science était toute-puissante et séduisante aiax yeux de Socrale, on en peut juger quand on voit qu'il allait jusqu'à confondre la science et la vertu, l'ignorance et le mal; Montaigne tout au rebours. Et savez-vous que ce n'est pas un mince

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