Essais, liv. II, chap. xii; t. II, p
2. A propos d'un mémoire de M. Levêque sur Socrate comme métaphysicien lu à l'Académie des sciences morales et politiques, en janvier 1866.
reproche à faire à cet homme si sagace que de n'avoir pas su distinguer Socrate de Salomon?
« Mener l'humaine vie conformément à sa naturelle condition » ou, selon une variante qui lui était venue en tête à ce sujet, « faire au monde ce pour quoi il est au monde », voilà, selon Montaigne, le but et le résumé de la philosophie de Socrate; et cette philosophie, il Tadople, il l'épouse; il la fait sienne autant qu'il peut. Mais n'est-ce pas plutôt sa propre philosophie qu'il attribue à Socrate? N'y a-t-il pas là un peu d'illusion qu'il se fait et qu'il nous veut faire, et sérieusement, décidément, est-il en droit de se couvrir d'un si grand nom?...
# # * Montaigne, un Socrate incomplet et infécond.
Et Plutarque, ce Plutarque qui était toujours entre ses mains, qu'il lisait et relisait sans cesse, et dont les dépouilles lui servaient à maçonner ses propres écrits, Montaigne l'a-t-il mieux compris qu'il n'a compris Socrate ou Sénèque? Et de ces trois hommes qui résument pour lui toute la sagesse, n'en est-il pas un du moins dont il ait véritablement suivi les traces et saisi l'esprit? A quelques traits de la physionomie de Plutarque, on dirait oui, car il en est certainement qui se retrouvent dans la physionomie de Montaigne. Même amour de l'histoire et des historiettes, des
petits faits qui parlent et qui frappent; même habitude de moraliser sur des exemples, de tirer et souvent de tirer trop vite une conclusion générale d'une remarque particulière; même démarche errante et abandonnée qui ne sent pas le professeur, mais qui reproduit avec un art caché les simples hasards d'un entretien familier. Et cependant, plus on étudie chacun à part Plutarque et Montaigne, mieux on s'aide des travaux récents qui ont mis en pleine lumière la vie et les desseins du sage de Chéronée, moins il semble que Montaigne ait pénétré la vraie doctrine de Plutarque. Si Plutarque avait pu lire les Essais, il n'aurait su comment remercier assez un si constant et si ardent admirateur ; mais il ne l'aurait pas reconnu volontiers pour un de ses disciples, il aurait plutôt vu en lui une de ces âmes dont il aimait à se faire le médecin, et dût Montaigne y perdre un peu de son beau feu pour Plutarque, Plutarque l'aurait prêché, m'aurait prêché, j'en suis convaincu, sur son parti pris de ne point prêcher. « Je ne forme pas l'homme — répète sans cesse Montaigne, — je le récite. » Plutarque tout entier, par sa vie comme par ses écrits, Plutarque encore plus que Sénèque, Plutarque autant que Socrate, et c'est tout dire, proteste contre cette manière d'entendre la sagesse, de la réduire à la curiosité ou tout au plus au gouvernement de soimême, et de jouer avec la vérité ou de s'en réserver les bienfaits. Ce n'est pas le stérile plaisir d'amasser une ample collection défaits rares et contradictoires, ce n'est pas même l'égoïste ambition de se rendre soi seul plus modéré, plus prudent, plus courageux contre
les chances de la vie et la certitude de la mort, non, ce n'est point cela qui a animé et soutenu Plutarque dans cette longue carrière de recherches historiques et de discussions philosophiques....
Montaigne est un Plutarque libertin, dans tous les sens de Tépithèle — et songez à tout ce qu'elle enlève au nom de Plutarque en s'y adjoignant.
Vous lisez, par exemple, dans Montaigne la phrase que voici : « Ce n'est pas merveille, dict un ancien, que le hazard puisse tant sur nous, puisque nous vivons par hazard * ». Une note vous renvoie à la 71® Épître de Sénèque; cela vous suffît, avouez-le, et vous pensez à peine à remercier l'éditeur Coste qui vous a évité le petit ennui de ne savoir pas qui cet ancien pourrait être. Quant à se lever pour chercher dans Sénèque le texte latin, est-ce trop de supposer que, sur mille lecteurs, il n'en est pas plus d'un qui y pense, ni plus d'un sur deux mille qui le fasse? Vous revenez bien vite de la note au texte, et Montaigne continue : « A qui n'a dressé en gros sa vie à une certaine fin, il est impossible de disposer les actions particulières. Il est impossible de renger les pièces à qui n'a une forme du total en sa teste. A quoy faire la provision des couleurs, à qui ne sçait ce qu'il a à peindre? Aucun ne fait certain dessein de sa vie, et
1. Essais, liv. II, chap. i. — B4> Courbet ol Royof , t. 11, p. 8.
n'en délibérons qu'à parcelles. L'archer doit premièrement sçavoir où il vise, et puis y accommoder la main, l'arc, la corde, la flesche et les mouvemens. Nos conseils fourvoient, parce qu'ils n'ont pas d'adresse et de but. Nul vent ne fait, pour celui qui n'a point de port destiné. » Sénèque est déjà loin de votre pensée; mais que ce Montaigne est fertile en développements et en comparaisons! Que ce style est bref et pénétrant! Comme un mot d'un ancien l'a mis en Irain, et quel talent d'exploiter, d'étendre en tous sens la moindre parcelle d'or! Mais quel reproche absurde faisait-on à Montaigne de n'avoir dans l'esprit aucune notion de la règle et de l'unité et de ne prêcher jamais que le laisser-aller de toutes nos facultés et de toutes nos actions? Le voilà, cet humoriste vagabond, ce douteur incorrigible, ce fuyard de chemins tracés et des devoirs réfléchis; il s'agit justement de la nécessité de réfléchir, de choisir son chemin, de savoir son but, et quel docteur méthodique aurait mieux dit? Prenez garde : ce que vous prenez pour du Montaigne est encore du Sénèque, admirablement traduit, mais
voilà tout.
Lequel, de Lucrèce ou de Montaigne, était le plus grand esprit? Lequel était le plus honnête homme? A ces deux questions la réponse est la même ; incontestablement l'avantage est à Lucrèce. Sous le discrédit que lui vaut son système, et à travers l'obscurité où se dérobe sa vie, il n'y a pas de plus noble figure que celle de l'ami de Memmius. C'est un vrai Romain, et de la meilleure marque, appliquant aux poursuites
de Tesprit, aux conquêtes spéculatives et scientifiques, les vertus fortes et le génie dont sa race s'est servie pour regere imperio populos.
Il est un philosophe surtout envers qui son acharnement est singulier: c'est Cicéron. Il semblerait que Cicéron fût assez sceptique en philosophie pour se concilier notre grand sceptique ou tout au moins pour le désarmer; et surtout quand on voit combien d'emprunts Montaigne lui a faits, combien il lui doit soit de son érudition sur les conflits des systèmes anciens, soit de ses arguments et de ses boutades contre les dogmatistes excessifs, soit de ces belles sentences morales qui relèvent de place en place la trame des Essais, le mépris qu'il affiche et qu'il insinue partout envers Cicéron devient inexcusable : ce n'est plus seulement de l'injustice, c'est de l'ingratitude personnelle et un parti pris mesquin.
N'a-t-on pas exagéré l'étendue et la liberté d'esprit de Montaigne? Elles ont des bornes plus étroites qu'on ne croit et un caractère moins noble qu'on ne dit. C'est l'étendue d'esprit d'un humoriste et d'un poète, c'est la liberté d'esprit d'un égoïste et d'un indifférent.
Prenez-le sur les questions où il est engagé d'avance par quelque intérêt personnel, et alors jugez-le. Voyez par exemple son acharnement contre Cicéron. Est-il d'un grand et libre esprit? Combien Erasme, adver-
saire des Cicéroniens et en même temps admirateur de Cicéron lui-même, était dans un plus juste équilibre !
Vanité pour vanité, je préfère celle de Cicéron à celle de Montaigne; elle a plus de candeur et de naturel, et dans son désir de plaire, de fixer les yeux des hommes, de se survivre par la gloire de ses écrits et de son nom, Cicéron est incomparablement supérieur à cette Célimène gasconne dont nous sommes tous amoureux.
Je dirai plus : sans avoir passé sa vie à s'analyser et à se décrire, sans avoir médité et caressé son portrait, ou plutôt justement parce qu'il ne Ta point médité et caressé, Cicéron nous a laissé de lui-même une image plus complète, plus sincère, plus certaine que n'a fait Montaigne, et qui commande plus naturellement la confiance.
« 4fi «
En citant par leurs noms ou sans les nommer tant d'auteurs anciens et célèbres, Montaigne ne s'astreint jamais à conserver le sens de leurs paroles, à suivre la ligne de leurs pensées et à aboutir où ils ont abouti; c'est au contraire son procédé et son jeu habituels d'employer les plus grandes autorités à recommander et à orner des idées qui sont à lui et qui vont droit contre le propos de ceux qu'il invoque. Non hos quœsilum munus in usus.
Montaigne ne sait pas bien l'antiquité; il l'imagine souvent tout autre qu'elle a été; il ne la juge pas tou-
jours autant qu'il faudrait. Mais il a, envers l'antiquité, lin instinct excellent et nouveau et une manière de s'en servir qui est loin d'avoir perdu son à-propos. Il n'émigre pas dans le monde antique; il y voyage et en revient pour nous importer et nous insinuer tout ce qui lui semble à notre adresse. La grande sagesse des morts ne lui fait pas oublier les vivants ni méconnaître leurs besoins....
Montaigne avait une théorie singulière sur les cilations et les exemples qu'il invoquait à l'appui de ses idées. Il estimait qu'une sentence ancienne détournée de son sens ou une anecdote imaginaire appuyait et servait aussi bien sa thèse qu'une citation exacte ou un fait authentique. Cette thèse étrange fait mesurer mieux que tout le reste jusqu'à quel point de fantaisie et de paradoxe Montaigne a poussé le scepticisme. L'esprit humain est, à ses yeux, digne de si peu de respect, l'histoire humaine est si profondément vide de certitude, il y a, entre l'invraisemblable et le vrai, une nuance si impossible à saisir, que toute critique est superflue et puérile, et que Ton peut moraliser à l'aise et subtiliser à perte de vue avec une bonne foi d'aussi bon aloi, en prenant pour point de départ un texte inventé ou contrôlé, une fable ou une réalité. Il est probable qu'il n'attachait pas à cette thèse une grande importance et que c'était seulement, dans son esprit et sous sa plume, une manière plaisante de se défendre contre le reproche d'avoir fait souvent reposer ses raisonnements sur des bases qui ne tenaient pas.
MONTAIGNE ET L'aNTIQUITÉ. 167
Il faut cependant s'entendre. Montaigne et ceux qui s'autorisent de lui opposent sans cesse Texpérience à la science, les faits aux rêveries, les témoins aux docteurs, les bonnes gens aux faiseurs de phrases. Je suis prùt à dire amen. Mais si Texpérience n'est pas sérieuse, si les fails se fondent en fumée comme de vulgaires sophismes, si les témoins n'ont pas dit ce qu'on leur fait dire, si les bonnes gens sont des niais à qui il n'a manqué qu'un bonnet carré pour être renvoyés en Sorbonne, où allons -nous?
11 y a, dans cette langue latine que Montaigne comprenait si bien, une admirable et simple expression où se condense la meilleure sagesse de ces âmes romaines qu'il exallait si fort : }oro parle virili. On n'aurait point besoin d'un autre texte pour prôcher Montaigne. Il le juge en dernier ressort. Faute de pouvoir le traduire, essayons de l'expliquer.
Oui, pour sa part, chacun à sa place et dans son rôle, maïs virilement, de tout son nerf, comme un soldat qui ne veut point perdre le temps d'agir à regarder si son voisin combat ou trahit.
Otez l'une ou l'autre des deux vérités qui se balancent dans cette courte formule : tout l'équilibre de l'âme est rompu. Si vous ne prêchez que l'énergie virile, chacun tendra à se faire envahisseur et tyran. Si vous ne prêchez que la modestie personnelle, chacun glissera dans l'inertie et vers la nullité. Pour nous tenir debout et ne rien perdre de notre stature, nous avons besoin de penser de nous-mêmes comme
les pauvres gens pensent de leur chaumière ou de leur jardin : nous avons besoin de penser en même temps que nous sommes peu de chose, et que ce peu que nous sommes est pour nous d'un prix infini.
Montaigne au xvi° siècle, et Montaigne en Grèce et à Rome, ce sont deux hommes différents. L'antiquité est le pays de son imagination et de son héroïsme intellectuel. Ce n'est guère que par La Boëtie qu'il rattache Tune à l'autre ces deux races humaines si différentes, celle qu'il voit autour de lui, et celle qu'il évoque du fond de Plutarque. Libertés publiques, esprit d'entreprise, habitude de juger les affaires de l'État et d'y porter la main, mépris de ses aises et de ses goûts pour tout mettre et tout perdre au service de sa patrie ou de son parti, recherche ardente de la renommée, vertus hautaines, inflexibles, bandées vers l'absolu, cela est bon pour les anciens, risible ou coupable chez les contemporains. Selon qu'il parle des uns ou des autres, on dirait qu'il ne s'agit pas de la môme planète.
r La vie de Montaigne est comprise entre deux dates qui l'éclairent bien : il naît quand Rabelais vient de mettre la première main à son œuvre joviale et hardie; il meurt avant qu'Henri IV soit maître de Paris et sûr de son trône. Il n'appartient ni à la génération fougueuse de la Renaissance, ni à la génération heureuse de la Restauration....
MONTAIGNE ET LE XVl^ SIÈCLE. 169
Le XVI® siècle n'a achevé rien de ce qu'il a commencé. Ses grands hommes nous intéressent passionnément et à bon droit, parce qu'ils ont en eux quelque chose d'entreprenant et de prophétique par quoi ils ont ouvert à la France un long avenir; et ils nous attristent autant qu'ils nous intéressent, parce qu'ils sont morts sans avoir mené leur œuvre à bien, sans prévoir qu'elle allait être reprise et accomplie. Nulle part ce mécompte et ce découragement final c|u wi*' siècle ne me frappent autant que dans Montaigne, surtout quand je le compare à Rabelais.
Rabelais est un satirique et un cynique, ce n'est pas un sceptique : on sent circuler dans tout son livre une sève généreuse de confiance et d'espoir; Montaigne, au contraire, malgré son heureuse nature, dans le langage le plus vivant et le plus florissant qui fut jamais, n'exprime que la lassitude d'un siècle vieilli. Que n'a-t-il vécu jusqu'à voir Henri IV maître h • / de son royaume! L'esprit français fut si prompt alors à se réconforter, à se raffermir, à profiter d'une paix qui nous paraîtrait encore bien troublée! On peut ouvrir les uns après les autres les livres de tous les écrivains qui ont marqué sous le règne de Henri IV : si divers que soient leurs sujets et leurs talents, ils ont un caractère commun. Ils visent tous à sortir de l'anarchie où le xvP siècle était demeuré comme éperdu. Un même besoin, plus ou moins nettement compris, de discipline et d'unité, un même instinct d'embrasser moins et de mieux étreindre, un meilleur
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emploi des forces qui se dissipaient ou se heurtaient auparavant, une universelle ambition de mettre Tordre et la paix dans les esprits, voilà ce qui les rapproche Tun de l'autre et bs distingue de leurs prédécesseurs, lors même qu'il reste, entre eux et leurs prédécesseurs, quelque trait saillant de parenté.
J'en prends deux qui ont avec Montaigne une ressemblance évidente : saint François de Sales et Charron. Saint François de Sales lui ressemble par le style, par le jeu continuel de l'imagination, par son soin de rendre la dévotion aussi aimable que Montaigne l'avait fait pour la philosophie. Mais cela dit, quelle diflérence ! Quelle sûre et lumineuse démarche de l'esprit chez saint François de Sales! Comme il sait où il va, et comme il mène au but! Comme on devine la jouissance que goûtèrent ses premiers lecteurs à échapper avec lui au double fléau de la veille, aux controverses des violents et aux incertitudes des modérés! Comme il a bien rempli le programme tracé par Henri IV, quand celui-ci lui faisait demander un livre capable d'apprendre à toutes les personnes de la cour et du monde à vivre chrétiennement, chacune selon son état, et qui fût « d'une méthode exacte, judicieuse, telle que chacun pût s'en servir»!
Quoique au profit d'une toute autre pensée, c'est par la méthode aussi et par la force de l'affirmation que Charron innove; il les emploie à faire dire : je ne sais, là où Montaigne proposait de dire : que sais-je? Le doute qu'il a trouvé épars et flottant en mille débris dans les Essais, Charron le range en corps de doctrine; il divise et subdivise sa matière comme un
sermon en trois points ; il établit à part une religion pour le vulgaire et une sagesse pour Télile; il fait rentrer, malgré elle, dans son plan une morale empruntée tour à tour aux stoïciens et aux écrits chrétiens de Du Vair; et cette œuvre a beau être composite et ruineuse quant au fond, elle passera cependant pour originale et imposera aux esprits de son temps par le prestige de Tordonnance et de la
clarté.
J'appellerais volontiers les Essais Y Introduction à la vie mondaine, Montaigne est le saint François de Sales des esprits profanes et moyens.
On dit qu'il n'y a pas de parallèle à établir entre Montaigne et Rabelais. Pourquoi donc? Le plus sensé des deux n'est pas celui qu'on pense. Rien ne me frappe autant que le bon sens de Rabelais. Il a porté sans fléchir une ivresse de géant. C'est la tête la plus saine sous son enluminure de buveur et sous les éclaboussures de sa gaîlé plébéienne. Je déteste les ordures, et il en est plein. Mais je déteste encore plus le libertinage élégant, le mépris poli et soi-disant galant avec lequel Montaigne parle des femmes et leur fait sa cour. L'homme du monde qui se joue de la décence et du respect vaut moins que l'homme des rues avec son gros rire et ses gros mots. J'en veux à Montaigne d'avoir rangé Rabelais parmi les auteurs « simplement plaisants », entre Boccace et les Baisers de Jean Second. Pour Boccace, passe encore!
Celui-là du moins est un grand écrivain et un peintre délicat de mœurs qui ne le sont guère. Mais Jean Second n'est décidément pas digne d'être nommé le môme jour que Rabelais. Montaigne avait même, dans ses trois premières éditions, ajouté à ce groupe des modernes simplement plaisants Héliodore et son Histoire iîlthiopique. Je sais bien que la traduction d'Amyot et ses éloges avaient fait de l'Histoire iEthiopique un des livres favoris du xvi° siècle et devaient le recommander particulièrement à Montaigne sur qui le traducteur de Plutarque avait une autorité presque absolue. Mais alors il fallait ranger ailleurs Rabelais, et, si quelques-uns s'étonnent encore aujourd'hui de l'importance que nous attachons aux vues sérieuses de notre grand bouffon, peut-être n'est-il pas hors de propos de remarquer que Montaigne et Ronsard au xvi<* siècle sont presque seuls à traiter Rabelais si légèrement et que, pour leurs plus graves contemporains, dans tous les camps et dans tous les rangs, Rabelais était bien autre chose qu'un plaisant.
Le sourire de Montaigne est plus terrible que celui
de Rabelais.
Montaigne, un simple jardinier dans une platebande de terre de bruyère; Rabelais fait de la culture intensive.
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Montaigne est moins sale que Rabelais, il n'est pas plus pur.
Rien n'est plus propre à faire comprendre Montaigne que la lecture de Charron. Les lire l'un et l'autre, c'est voyager dans le même pays, mais non dans la même saison; de ce printemps du scepticisme où nous promenait Montaigne, vous passez tout de suite avec Charron à la fin de l'automne, et des fleurs que l'un vous jetait pêle-mêle et par brassées, la plu- ^ part se sont perdues, celles qui demeurent ont pâli; vous les revoyez en ordre, il est vrai, mais ce n'est plus qu'un herbier. /^^ ^'
Entre Montaigne et Charron il y a une parenté étroite, mais une parenté d'adoption, et non une affinité naturelle : les points de contraste, entre les deux esprits, sont nombreux et tiennent à leur fond....
Il est un trait du caractère et du système de Montaigne qui ressort et fait saillie en Charron : je veux dire la prétention de faire vivre en soi un croyant qui accepte tout et un philosophe que rien n'arrête, et de présenter ce programme ambigu comme le chefd'œuvre d'une double sagesse également agréable au monde et à Dieu. Montaigne, qui met ce programme en pratique, s'en tire à force d'habileté et de légèreté. Il va, il glisse sans cesse d'un rôle à l'autre, sans avertir personne ni rien crier. Il ne lui en coûte pas plus que de faire sa cour tour à tour au duc de Guise et au roi de Navarre; c'est proprement son métier et son génie. Et comme il était homme, je le crois, à se
174 ÉTUDES ET FRAGxMENTS.
piquer d'honneur partout où il se trouvait, et à prendre le contrepied du propos où il était mêlé, il lui est souvent arrivé sans doute d'argumenter en philosophe contre son curé et d'afficher son credo catholique aux yeux de ses amis libres penseurs. Tout cela, chez Montaigne, se passe sans rupture et sans embarras. Il ne s'agit que de causer et de conférer. Nous sommes entre gons de loisir et d'esprit, non asservis aux affaires, toujours maîtres de nous retirer quand il s'agira d'agir, sûrs de rompre le propos si l'on prétend nous mener trop loin, et de là vient que nous pouvons aller si loin sans crainte. Pour se rendre parfaitement indépendants, il n'est rien de tel que de se sentir absolument irresponsables. Oui ne répond de rien n'a rien à ménager. On s'habitue ainsi à jouer avec le feu près des poudres....
Avec Charron, qui n'est si délié ni si réservé, tout cela se détermine et s'accentue. La contradiction que Montaigne entretenait en lui en diplomate consommé se tourne et s'érige chez Charron en antithèse hardie. Aux habitudes du causeur qui n'est jamais obligé à conclure succèdent celles du prédicateur qui prend texte et pose ses points. Charron voit plus clair que Montaigne et parle plus net.
Charron est à Montaigne ce que saint Thomas d'Aquin est à l'Évangile. Il a fait la Somme de toutes les idées que Montaigne avait semées ou secouées au vent. Que de temps il faut pour sortir d'une forme antique et solennelle, et comme les esprits y revien-
nent et y rentrent par tous les détours! Cette sagesse mondaine et ondoyante de Montaigne, poussant jusqu'à Texcès Thorreur du système, la voilà à son tour, presque tout de sujte, à peine née, la voilà qui se systématise et se cristallise! Franchement, n'est-ce pas à dégoûter du doute, si l'on a besoin d'en être dégoûté?...
Dans cette différence si manifeste entre Montaigne et son disciple, je vois la différence des personnes et ce que l'éducation théologique et plus livresque de Charron change aux allures de l'esprit du maître; mais j'y vois aussi la différence des moments; quand Charron écrit, une autre ère a déjà commencé, l'effort universel des esprits tend à tout mettre en ordre, Henri IV règne, le scepticisme lui-même cherche une discipline et apprend à marquer le pas.
Tant que l'on ne s'est pas élevé jusqu'à aimer, jusqu'à respecter également la conscience pour ellemême et la vérité en soi, tant que l'on reste parmi ceux qui discréditent la vérité pour que la liberté en soit plus à l'aise, ou parmi ceux qui restreignent la liberté pour que la vérité en règne mieux, on n'est ni un sage ni un vrai libéral; on fait une double et mortelle injure à la conscience et à la vérité. Mortelle, ai-je dit? Non du premier coup, grâce à Dieu. Ce sont des injures et des blessures qui, dans ce train du monde tel que Dieu l'a réglé, ne vont pas tout d'abord à leurs derniers effets, et il y aurait de l'in-
gratitude et de Tinjustice à méconnaître les services rendus à Tune ou Tautre de ces deux saintes causes par des hommes qui n'ont pas su les servir toutes deux. Non, Montaigne, quoique sceptique, et Calvin, quoique intolérant, et malgré le mal que chacun d'eux a fait, ont fait tous deux du bien à Tesprit humain. Montaigne lui a redonné du jeu; Calvin en a retrempé les ressorts. A l'école de l'un, il s'est formé des âmes plus capables de laisser passer les croyances d'autrui, à l'école de l'autre des âmes plus capables de saisir, pour leur propre compte, et par une forte prise, des croyances dont elles ne se dessaisiront plus. Mais de quel prix exorbitant ces leçons, si précieuses qu'elles soient, n'ont-elles pas été payées? Montaigne, pour rendre du jeu aux âmes, les a toutes dénouées. Calvin, pour retremper leurs ressorts, les a durcies, à l'égal d'un autre Lycurgue, et les a
faites comme de fer.
Montaigne n'a rendu justice ni à la Renaissance ni à la Réforme. Il n'a compris ni la science ni la conscience de son temps.
Bacon dit quelque part que si Lucrèce avait vu la Saint-Barthélémy, il serait devenu cent fois plus athée qu'il ne l'était. Eh bien! Montaigne était plus flegmatique : il a vu la Saint-Barthélémy, et elle ne lui a pas arraché un cri. La mort de Marie Stuart l'a ému, le grand massacre de Paris est pour lui comme s'il n'était pas. La dévotion ridicule de Henri III l'a
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fait sourire, et Charles IX n'est pour lui que notre pauvre roi Charles IX. Sans être un catholique fervent, sans être un soldat ivre de guerre ou un politique aveuglé parla raison d'État, sans être ni Guisard ni ligueur, sans être entiché de la royauté absolue et du droit divin, sans être machiavélique et sans admirer les coups de force qui brisent en une seule fois toutes les résistances, sans aucune des erreurs ou des passions qui n'excusent pas mais qui expliquent l'insensibilité de certaines âmes devant les plus grands crimes, uniquement par indifférence naturelle et volontaire, pour rester plus impartial qu'il ne faut l'être, par énervement de la faculté de choisir et de juger, il n'a rien voulu voir, n'a rien dit,
n'a rien blûmé.
Montaigne est mort à cinquante-neuf ans, en 1592, quand Henri IV n'était pas encore maître de Paris. Quel malheur qu'il n'ait pas vécu une vingtaine ,P* /^ d'années de plus, qu'il ne soit pas allé jusqu'en IGIO, par exemple, et qu'il n'ait pas assisté au règne pacificateur et réparateur de Henri IV! Suivez un peu celte fantaisie : quel autre Montaigne, et j'ai bien envie de dire : quelle autre France vous allez avoir!
On a souvent comparé Montaigne à Henri IV; on a souvent dit qu'en écrivant les Essais Montaigne avait devancé les vues et préparé les voies de ce grand pacificateur. Henri IV aurait le droit de se plaindre de ce parallèle. Sans Montaigne, il ne man-
querait qu'un chef-d'œuvre à nos bibliothèques. Sans Henri IV, il n'y aurait plus de France depuis longtemps.
Pourquoi la traduction de Plularque par Amyot devint-elle si vite le bréviaire des femmes et des ignorants? Et pourquoi Montaigne, à son tour, trouvat-il tant de lecteurs attentifs aux confidences et aux fantaisies d'un petit gentilhomme gascon retiré au fond de son château? Son génie d'écrivain, quoiqu'il passe de bien haut celui d'Amyot, n'expliquerait pas à lui seul son succès. Nous apprécions aujourd'hui mieux que les lecteurs d'alors la naïve et souriante bonhomie de la prose d'Amyot, la vigueur pittoresque et la précision subtile de la prose de Montaigne, où la pensée et les mots semblent se porter un continuel défi à qui aura le plus de replis, et où l'image à chaque pas se dresse et fait corps avec la pensée. Mais ce que les hommes du xvi* siècle sentaient et goûtaient bien plus fortement que nous ne pouvons le faire, c'était la nouveauté et la joie d'avoir, dans le Plutarque d'Amyot, la plus riche encyclopédie de l'histoire et de la sagesse anciennes soudainement ouverte à tout venant, et de voir dans les Essais de Montaigne cette même histoire et cette même sagesse, non plus isolées dans le passé, mais mêlées et mariées de page en page aux faits et aux questions du xvi° siècle, aux vivantes expériences et aux réflexions intimes d'un contemporain. L'antiquité n'en était plus à avoir seulement des explorateurs épars, ou des auditoires restreints autour de quelques
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savants maîtres; désormais elle avait un public en France, et pour public quiconque savait lire et voulait penser.
Veut-on savoir combien il est vrai que la célèbre sagesse de Montaigne n'est originale que par les détails et par le style, et se réduit, quant au fond, à quelques thèses de petite philosophie mondaine, dès longtemps accréditées parmi les beaux esprits du xvi° siècle? On n'a qu'à prendre les poètes de la Pléiade, dont Montaigne avait bien raison de louer la verve et l'art, mais à qui, pour être un sage, il aurait bien pu laisser le reste. Ronsard, Du Bellay devancent Montaigne presque sur chacun des articles de son credo léger, et tous les rythmes qu'ils ont inventés, imités ou rajeunis, leur ont servi avant sa prose à chanter ce qu'il nous répète en causant. Montaigne, c'est un homme du monde, tel que la Renaissance nous l'a fait par ses moins profondes influences, atteint de curiosité, mais non pénétré par la véritable passion de savoir, décidément rebelle à l'esprit plus exigeant de la Réforme, dérouté et découragé par le spectacle des guerres civiles, et mourant trop tôt pour voir sortir de ce sol labouré et de ces semences ensanglantées une première moisson de vérités nouvelles et vitales que tant d'autres devaient suivre et qui ne sont pas épuisées encore.
Quand un siècle actif et fécond s'achève sans que ses idées demeurent exprimées dans une vie ou dans
une œuvre qui les meUe en forte saillie, c'est une lacune qui sera longtemps difficile à combler. Mais quelle défaite pire encore pour une grande époque, quand le dernier et plus illustre écrivain qu'elle ait produit se sépare d'elle, se retourne contre elle, et, au lieu d'exprimer Tesprit de son temps, lui inflige en face un démenti! Telle a été la mauvaise fortune du xvi** siècle en France : de toute sa littérature, Montaigne seul est resté constamment en vue et en usage, seul désigné et accessible au public, seul capable de représenter aux yeux de tous son siècle à qui il ne ressemble pas. Combien il faut ou flatter Montaigne ou déprécier son siècle pour les mettre d'accord!...
Montaigne a l'air de croire que son siècle ressemble à son livre et, n'étant aussi qu'une collection d'essais, va s'achever aussi sans conclure.
. Qu'on prenne Montaigne pour le représentant du xvie siècle, c'est ce qui m'étonne beaucoup et m'indigne un peu. Il est si loin de le représenter qu'il le dément plutôt et le trahit presque de tout point. Par toutes les voies où le xvie siècle s'est lancé avec tant de fougue et d'espoir, Montaigne bat en retraite. Il en est plutôt le témoin découragé et résigné, sauvé du pessimisme et des jérémiades par cela seul qu'il ne croit pas les choses humaines faites pour aller longtemps de suite dans la même voie et que l'habitude de son esprit est de s'attendre .toujours à de l'imprévu.
MONTAIGNE ET LE XYl*" SIÈCLE. 181
Ce grand connaisseur et ce grand peintre de son temps et de la nature humaine, ce grand représentant de l'esprit français, voulez-vous le juger à son tour? Demandez-vous ce que vous sauriez du xvi^ siècle, de la France, de l'homme, si vous en étiez réduits à son témoignage, s'il vous fallait le prendre tel quel et le croire seul. A la question ainsi posée je ne pense pas qu'il y ait deux réponses. Non, ni le xvp siècle, ni l'esprit français, ni la nature humaine n'ont été embrassés, pénétrés, exprimés par Montaigne avec cette sagacité et cette supériorité qu'on lui attribue. Il n'est supérieur qu'aux rages de ses contemporains vulgaires. Il a des contemporains, moins brillants que lui, dont la raison plane plus haut que la
sienne....
En Montaigne se personnifie non pas le xvi® siècle guéri, mais le xvi® siècle convalescent, tout affaibli par tant de crises, demandant à n'avoir point de bruit dans sa chambre, de peur que la fièvre ne revienne.
Montaigne est-il un représentant véritable de son siècle? Lui-mômc il n'aurait pas accepté cet éloge qu'il aurait pris pour un blâme ; il voulait une gloire plus originale et plus libre, et devant ses lecteurs comme parmi ses amis et au sein de sa famille, il voulait être lui-môme.
Avec Montaigne il s'agit de bien plus que lui. Seul des écrivains de son temps, il est resté toujours en vue et en usage. Rabelais, il est vrai, n'a jamais cessé d'avoir une secte; mais Montaigne, depuis plus de deux siècles et demi, est aussi répandu et aussi puissant qu'un préjugé. Je ne dis certes pas que ce soit un préjugé de l'admirer; je constate seulement qu'il est le seul homme du xv!** siècle français de qui le crédit, tout en ayant ses phases à traverser, n'ait point eu d'éclipsés à subir, et qui se soit toujours maintenu à portée d'agir sur l'opinion. Ce n'est pas dans quelques coins isolés, chez quelques curieux de la vieille langue ou dans une coterie d'esprits libres, c'est bien plus au large, dans le monde et dans le public, qu'il y a de longue date une habitude de compter Montaigne à part. Tantôt on invoque son témoignage, et en son nom le xvi® siècle est représenté comme une cohue de fanatiques et de pédants
Tantôt on cite son exemple, et sous son nom le xvi*^ siècle est représenté comme une époque de dévergondage et de scepticisme qui a jeté la France hors de ses voies. Pour les uns, il est. le témoin le plus impartial et le plus sagace de son temps; pour les autres, il en est le représentant le plus complet et le plus fidèle; pour presque tous, il en est non seulement le plus grand écrivain, mais encore Tesprit le plus fécond et le plus neuf. Bref son nom fait prime, comme il oserait dire s'il était d'aujourd'hui.
Ne pouvoir pas lire Rabelais est un péché véniel que Ton avoue tout haut, et même, pour certains, un trait de délicatesse dont ils se vantent. Personne ne se vante, personne ne se confesse de n'avoir pas lu Montaigne.
Je me demande pourquoi les Essais ont tant réussi. Avant tout par le talent, l'esprit, l'entrain, l'imagination, par tout ce qui les colore et nous amuse. Et en. même temps par le réalisme, par le positivisme du fond, parce qu'il s'agit pour Montaigne de nous apprendre à arranger commodément notre vie et à mettre notre tête sur un oreiller doux et sain. Joignez ces deux choses : un humoriste et un homme qui vise à être quile maltcr of faclf. Montaigne nous sert notre pain quotidien assaisonné des plus fines friandises. Autre chose : le mélange de questions chrétiennes et de maximes païennes. En cela les Essais sont le premier produit harmonieux de la Renaissance. L'harmonie n'est qu'à la surface, à la façade, mais cela suffira pour longtemps. Du moment où les
Essais pouvaient être écrits, le moyen âge est bien battu.
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« Il y a, dit Joubert, des livres plus utiles par l'idée qu'on s'en fait que par la connaissance qu'on en prend. » Les Essais ne seraient-ils pas de ce nombre?
Montaigne est un des écrivains les plus propres à prendre sur ceux qui le lisent une influence décisive, par cela môme qu'il n'affiche point la prétention d'en prendre aucune; il afl*ectc au contraire de nous renvoyer à nous-mêmes, il parle et ne veut pas prêcher; il cite son exemple et ne se propose pas pour modèle. Si vous l'avez cru, ce sera votre faute : il avait pris, pour se défendre de votre confiance, tous les soins et toutes les précautions que les autres prennent pour l'obtenir. L'influence qu'il pourrait avoir lui pèse autant que celles qu'il faudrait subir. Il ne se sentirait pas entièrement libre de ses pensées s'il s'en reconnaissait en rien responsable; elles lui viennent et il les laisse aller, voilà tout son rôle; c'est à vous de savoir si elles sont vraies ou fausses, utiles ou
nuisibles....
le méchant et faux médecin qui, connaissant la maladie, ne voudrait pas s'enquérir du remède, ou connaissant le remède, ne voudrait pas s'appliquer à
la guérison !
Depuis plus de trois cents ans, Montaigne est nommé et cité partout, et personne ne gagne autant à
ixfll'en::!: dk Montaigne. 185
Olre cité. Ces courtes rencontres où nous l'entrevoyons chez les autres sont la mise en scène la plus favorable à sa verve sentencieuse. Il lui faut si peu de temps pour beaucoup dire! Et il est si heureux pour lui qu'on ne lui laisse pas le temps de se contredire jusqu'à nous confondre î II a ainsi tout son esprit en un clin d'œil, et de plus il a toujours Tair d'avoir un avis. Songez aussi que son style, plus naturel que celui-ci, plus singulier que celui-là, grandiose quand il le veut bien, ne souffre d'aucun voisinage. Nous avons peutêtre en France un ou deux écrivains plus parfaits que Montaigne, nous n'en avons point qui soit aussi complet et qui ait par conséquent autant de chances, quand on le cite, de briller toujours, par tel ou tel mérite, par tel ou tel attrait qui manque à lautre prose où la sienne vient s'enchâsser. Tout cela fait que ses moindres boutades, ainsi prises à part, grâce à leur première saveur de bon sens profond, grâce au coloris si vif qui les relève, nous mettent irrésistiblement en goût d'aller à l'arbre même et de cueillir à pleines mains; quiconque a mêlé à ses écrits dix lignes de Montaigne lui a envoyé cent lecteurs.
Montaigne n'est pas seulement le plus souvent cité des auteurs français, il est aussi celui dont le nom sert le plus souvent de pavillon et de porte-respect à des pensées, à des mots qui ne sont pas de lui ; on lui prête autant qu'on lui emprunte, et ce n'est pas peu dire.
Je ne sais personne qui ait rencontré chez ses lecteurs plus de complaisance à le toujours croire que n'a fait Montaigne. Pour que ses moindres mots fussent pris au pied de la lettre, il lui a suffi de deux arguments : l'un consiste à dire qu'il connaît bien son sujet puisqu'il s'agit de lui-mômc, et l'autre à déclarer qu'il est de bonne foi. Toutes les broderies dont il enjolive ces deux thèmes, si délicieuses qu'elles soient, n'en font cependant pas des raisons. Quel autre homme a jamais passé pour irrécusable par cela même qu'il était juge et partie? Et quel témoin a-t-on jamais négligé de contrôler, par cela seul qu'il avait juré de dire la vérité, rien que la vérité, toute la vérité? Pour la dire, il faut la voir et l'aimer, et j'avoue que Montaigne, quand il parle de lui, ne me semble ni aussi sagace ni aussi désintéressé qu'on veut bien le peindre.
Quand Montaigne mourut, quel était au juste le degré de réputation et d'estime où il s'était placé ? Il n'est point facile d'en juger exactement. Mais on peut assurer, autrement que par conjecture, que Montaigne avait un grand crédit auprès d'un petit nombre d'esprits distingués plutôt qu'une grande prise sur le public.
Ce n'est pas en France seulement que les Essais de Montaigne avaient répandu son nom» En suivant
Montaigne dans ses voyages, nous verrions quel accueil lui fut fait, et quelle part de ces honneurs revenait au gentilhomme, à Thomme, à Técrivain. De son rang dans la société française, de ses charges peu pesantes à la cour des rois de Navarre et de France, de son administration municipale à Bordeaux, il resta bientôt peu de traces : l'agrément incomparable de sa conversation et la sûreté de son commerce ne furent pas aussi vite oubliés; tant que ceux qui l'avaient connu lui survécurent, ils parlèrent de lui en amis, quelques-uns même en véritables dévots, et sa personne tient tant de place dans ses écrits que ses lecteurs d'aujourd'hui sont encore tentés de se croire ses contemporains et ses familiers, le sentent vivre devant eux et en eux. Je cherche dans le passé, j'évoque l'un après l'autre bien des noms, je choisis ceux dont le souvenir est accompagné du plus grand nombre de détails et fait surgir devant nous une physionomie, une figure humaine bien saisissable et bien saisissante; il me semble, en les comparant à Montaigne, qu'aucun d'entre eux n'est aussi peu mort que lui.
L'esprit, l'exemple, l'impulsion de Montaigne est partout. A chaque instant, après lui, on croit le retrouver; il semble qu'on l'entend parler. Tout à l'heure, en lisant les Aventures du baron de Fœneste, entre autres le chapitre v sur la maison d'Enay, et tout ce qui suit, tant de fines railleries, de sagesse domestique et reposée, tant de répugnance pour le paraître,
188 KTIDKS ET FUAGMKNTS.
que vous dirai-je? j'aurais mis aisément les citations de Montaigne à la marge si elle n'était si étroite. Enay, c'est comme un Montaigne prolestant.
Montaigne a eu beau dire qu'il ne cherchait ni admirateurs ni disciples : ceux-là mêmes qui ont cru à la sincérité d'un tel désintéressement n'y ont trouvé qu'une raison de plus dadmirer Montaigne et d'invoquer avec confiance l'autorité de son exemple ou de ses leçons. Publier que vous faites bande à part, c'est un moyen assuré d'être suivi, et si l'on veut vraiment être ermite, il ne faut pas donner l'adresse de son ermitage. Aussi bien, si, de cette autre vie à laquelle il croyait si peu, Montaigne peut voir ce cortège de clients qui marchent sur ses traces et dont il faisait mine de faire fi, j'ai peine à croire qu'il en jouisse moins qu'un Cicéron ne jouissait du nombreux auditoire amassé par sa parole.
Montaigne seul ou presque seul a survécu du XVI® siècle. Rabelais n'a que peu d'influence et en reprendra difficilement. Erasme est oublié. Calvin, Luther ne sont puissants que dans l'enceinte de leurs Éghses, et plutôt par une tradition découlant de leurs écrits que par une étude directe de leur personne et une assimilation de leurs propres idées. Tous les autres écrivains du xvi*' siècle ont eu plus ou moins d'influence en leur temps; ils ont eu des disciples qui ont travaillé à leur tour, mais ils n'ont
pas continue à servir publiquement d'autorité et de modèles ou seulement d'exemples. Ainsi Bodiii et ceux qui avaient lu Bodin comptent à coup sûr dans rhistoire des idées et des théories politiques, mais on n'a pas continué à s'adresser à eux, à puiser dans leurs répertoires de faits, à discuter avec eux. Montaigne tout autrement. Il est resté en mains et en lecture. Il a été sans cesse à l'ordre du jour.
Montaigne est celui de nos grands écrivains qui a >^ i^ le moins déjuges sévères. Montaigne, en effet, grand apôtre de l'indulgence et de l'indifférence, a rendu indulgents envers lui ceux-là mêmes qui ne sont point indifférents comme lui, et il ti'a guère d'adver^ saires qui ne soient en quelque mesure ses complices. C'est un des enfants gâtés de l'opinion publique. Ceux qui aiment la liberté, la franche allure du xvi*" siècle se plaisent à retrouver en Montaigne un dernier rejeton de la vieille sève gauloise et narquoise qu'une discipline plus exacte allait refouler. Ceux qui trouvent au contraire le xvi* siècle trop aventureux et trop intempérant admirent au contraire et louent chez Montaigne le premier exemple éminent d'une défiance extrême envers les hardiesses de l'esprit ou les exigences du devoir....
Montaigne a plu à beaucoup de grands esprits; il ne les a pas asservis et pénétrés. Mais au-dessous de ce premier ordre, dans les rangs de la gentilhommerie
et du tiers état intellectuel, il a fait toutes les conquêtes et tous les ravages qu'il a voulus. Au seia du monde intelligent et lettré, il a dépopularisé la raison, Tambition, le progrès....
On ne peut suivre sans étonnement, à travers trois siècles, l'histoire posthume de Montaigne et de son influence. La singulière diversité des idées de Montaigne se retrouve et se marque dans la diversité de ses admirateurs. Comme il a emprunté à toutes les écoles qui l'ont précédé, il prête à toutes celles qui viennent après lui. Si l'on pouvait évoquer à la fois tous ses disciples et les mettre aux prises, quelle mêlée, quel club ce serait !
Montaigne et Shakespeare. 11 n'y a pas moyen de ne les pas comparer. Voyez la Tempête, l'ensemble, et non pas seulement le passage où Shakespeare a mis en vers un fragment des Essais traduits par Florio *, — quoiqu'il soit déjà remarquable que toutes ces idées que Montaigne exprime en son propre nom, Shakespeare les met dans la bouche d'un personnage qu'il ne donne pas, tant s'en faut, pour son favori et son représentant. Là où la fantaisie indifférente de Montaigne s'égare jusqu'aux confins de Rousseau et caresse un faux idéal d'anarchie primitive et d'innocence sauvage, le bon sens supérieur et la haute science de tout l'homme que Shakespeare conserve