‹ Montaigne, études et fragments;Chapitre 51 sur 55 · Tempest, acte II, se. i. — Essais, liv. I, chap. xxx · texte numérisé non relu

Tempest, acte II, se. i. — Essais, liv. I, chap. xxx

au milieu de ses divagations les plus libres et de ses créations les plus surnaturelles, persistent et se marquent en ceci que Torateur chargé de développer ce paradoxe, ce n'est pas le bon et sage Prospère, quoique magicien, c'est un faible et honnête vieillarçl, un grave et étourdi rêveur, Gonzalva. Il faut recueillir des renseignemenls sur les impressions produites e[ les utopies suggérées dans l'ancien monde par le spectacle ou les récits de toutes ces peuplades vierges dont le nouveau monde révéla tout à coup l'existence. Évidemment l'intention de Shakespeare est ironique; poète, il emprunte à Montaigne un thème charmant; moraliste plus profond, il juge cette chimère et l'encadre de manière à la faire juger; il n'est le complice ni de l'auteur qu'il copie ni du personnage qu'il fait parler ni de sa propre imagination qu'il émancipe tout à son aise, et qu'il arrête juste à point....

Que Shakespeare ait lu Montaigne et lui ait emprunté quelques lignes, ce n'est ni la seule ni la meilleure raison de rapprocher ces deux grands noms. Sedaine en savait une autre, au dire de Ducis. Il les aimait de passion, et Molière avec eux, à cause de « ce fonds immense de naturel, de raison, de force, de grâce, de variété, de profondeur et de naïveté qui caractérise ces grands hommes ». L'éloge est beau, et qu'il vienne de Ducis ou de Sedaine, il vient d'un témoin qui doit compter, car ils étaient l'un et l'autrp, au sein d'une société et d'un art où le factice surabondait, les moins factices des hommes; ils valaient

i\)l ÉTUDES ET FRAGMENTS.

mieux par leur sève que par leur culture ; ils puisaient, eux aussi, moins largement, mais non moins sincèrement, aux sources vraies où Molière et Shakespeare se sont plongés.

Mais Montaigne va-t-il de pair avec Molière et Shakespeare? Pourquoi les voyons-nous souvent confondus dans le même culte, et y a-t-il droit comme eux? Laissons tout à fait hors du débat la puissance propre au poète dramatique, le don de créer des personnages qui nous ressemblent et qui nous touchent, d'agencer des tableaux qui simulent la vie; ne regardons Molière et Shakespeare aussi bien que Montaigne que comme des observateurs et des connaisseurs de la nature humaine, comme juges de ce que nous sommes et conseillers de ce que nous avons à faire. Ou je me trompe fort, ou Montaigne est très inférieur aux deux autres. Il est bien plus personnel sous des formes et avec des prétentions bien plus générales. Tous les traits particuliers de son caractère et de sa vie pèsent sur ses pensées et les circonscrivent. Il a une sagesse marquée et datée qui réduit Fidéal de la nature humaine aux goûts, aux habitudes, à la portée de Montaigne lui-même. Ce caractère égotisle de tout ce qu'il pense et écrit, c'est Tattrait de son talent, c'est le secret de sa puissance, c'est le vice et la petitesse de ses doctrines. Plus particuUer, il est plus partial. Il a bien moins d'équité, avec moins de fermeté. Prenez par exemple ce qu'il dit des femmes. A-t-il rien sur elles qui vaille Elmire dans Tartufe, Henriette dans h*s Feînmes savantes, Eliante dans Ir Misanthrope, ou seulement ces jeunes filles qui ont

à peine un nom connu, mais dont le rôle, toujours le môme, n'en est pas moins touchant, à demi entraînées à Tamour, à demi soumises à lautorilé paternelle, ou plutôt tout à fait entraînées et tout à fait soumises, ballottées et mouvantes entre deux écueils inexorables, et qui mêlent si opportunément à la comédie quelque chose d'une idylle et d'un roman? Ce n'est pas un médiocre défaut chez un moraliste qui a été père de famille de n'avoir rien tiré de la vie domestique si ce n'est d'en faire abstraction....

Shakespeare est le plus profond des devins, Molière le plus équitable des contemplateurs. Montaigne avec son microscope et sa curiosité ne les suit que de bien loin, et dans le sujet restreint où il s'exerce s'est égaré vingt fois tandis que les deux autres embrassaient et dominaient tout l'homme. A chaque instant ils sortent d'eux-mêmes et vont aux autres; Montaigne au contraire revient tout de suite à son nid, à son pigeonnier; je ne sais quelle attache un peu courte lé tire en arrière dès qu'il s'est élancé....

Au sortir du xvi® siècle, pendant le règne de Henri IV, Montaigne répondait à cet universel besoin d'apaisement, de modération, de renonciation mutuelle aux désirs extrêmes qui s'élevait et prévalait alors : non seulement il y répondait, mais il était le premier qui y eût fait appel, qui eût pris parti contre les partis, et cela sans ambition politique, sans être suspect de chercher pour lui-même entre les drapeaux hostiles et les écueils une voie tortueuse vers

la grandeur. Montaigne apparaissait alors comme le philosophe du parti politique, comme un témoin désintéressé et supérieur à tout soupçon en faveur de cette môme cause pour laquelle L'Hôpital n'avait pas craint de se compromettre ni Henri IV de s'armer....

Tandis que Mlle de Gournay s'obstinait avec une passion tout ensemble risible et touchante à exalter la mémoire de Montaigne, en dépit de Malherbe et de Balzac, un homme surgissait qui devait bien plus puissamment détourner le courant de la langue et des esprits. Le doute sans but cl sans issue de Montaigne allait faire place au doute méthodique de Descartes, et le xvn*" siècle, aflVanchi des découragements du xvi° comme de l'autorité du moyen âge, se préparait à rentrer hardiment en marche à la recherche de la vérité.

Nous sommes quelquefois tentés de nous plaindre de la pauvreté de nos langues; nous voudrions avoir à nos ordres autant de mots que nous distinguons d'idées. Ne vaudrait-il pas mieux, par exemple, qu'on n'eût pas à dire le doute de Descartes si l'on vient de parler du doute de Montaigne, et que deux manières de penser si différentes eussent pour chacune d'elles un nom distinct? Assurément les langues qui abondent en termes distincts ont un grand avantage : mais quelque chose aussi se perd par cette richesse même, et nous n'avons point à nous plaindre en France d'avoir conservé, de notre héritage latin, quelques-uns de ces mots très étendus et très com-.

préhensifs où rentrent et se rapprochent beaucoup de faits et qui sont comme des noms de tribus plutôt que des noms propres. Nous sommes obligés par là à retrouver des liens de parenté entre des hommes qui, au premier abord, semblaient tout à fait étrangers Tun à Tautre.

Que si vous voulez voir un homme en qui le doute soit vraiment mis à sa place et utilement mis en œuvre, ce n'est pas à Montaigne qu'il faut demander un si grand exemple, c'est à Descartes, et voici ce que vous verrez. Descartes, comme Montaigne, a été élevé dans l'étude des lettres, dans le respect de l'antiquité, dans la tradition confuse des vérités que la Renaissance avait reconquises sans les organiser. Confiant d'abord aux leçons de ses maîtres, il avait cru, lui aussi, trouver dans l'héritage qui lui était transmis de quoi éclairer son intelligence et conduire sa vie, de quoi satisfaire aux besoins spéculatifs ou pratiques dont il se sentait pressé. Mais bientôt cette illusion se dissipe, les difficultés surgissent d'ellesmêmes; ni son esprit n'est assuré ni ses actions ne sont réglées; quelque chose lui manque décidément, et la chose la plus nécessaire, la seule qui soit nécessaire à vrai dire, la conscience de l'ordre, la certitude intérieure et le repos qui en est le fruit.

Voici les deux plus grandes conquêtes de Montaigne au XVII'' siècle, deux disciples dont l'un l'aurait charmé de tout point et dont Tautre l'eût enorgueilli

tout en rcffrayant : Bayle et Pascal. Quand même, au xvn" siècle, Montaigne ne se serait emparé que d'eux seuls, quand même ses idées favorites n'auraient point trouvé d'autres intermédiaires prêts à les répandre dans le public, quand même il n'aurait pas continué à être lu et à agir par lui-même, ces deux esprits diversement puissants auraient suffi à lui assurer une profonde et séculaire influence. L'homme de qui Bayle et Pascal ont été si fortement préoccupés a, sans qu'il soit besoin d'autre preuve, ui)e large place dans l'histoire des idées. Ce n'est pas trop dire que de faire remonter à Bayle la moitié de la philosophie du xvm® piècle et à Pascal la moitié de l'apologétique chrétieniie de notre temps.

Montrons donc quelle influence Montaigne a eue sur eux, pour mieux mesurer celle qu'il a sur nous ou sur ceux qui nous entourent. Bayle l'a dit luimême : dès son enfance, Plutarque et Montaigne étaient ses lectures de prédilection, et plus tard, quand il énumère les auteurs qui ont de tout temps agi le plus sur son esprit, Montaigne est encore au premier

rang....

Cette môme doctrine de Montaigne que Charron a ordonnée et ramassée en un corps, Bayle la dissémine de nouveau et lui rend ces allures rompues^ inattendues, cette habileté à paraître et à disparaître en un moment, cette méthode qui consiste à n'avoir pas de méthode saisissable et que le premier chef avait pratiquée d'un air si naturel. Avec Charron, les arguments du scepticisme s'étaient organisés en

armée régulière : avec Bayle, ils reprennent leur / • ancienne guerre de Vendée. Mais si la tactique est la môme, combien le terrain a changé et s'est élargi!

Je sais bien qu'on peut discuter sur le scepticisme de Bayle. M. Damiron a consacré un travail étendu et minutieux à étudier les idées de Bayle et à définir son attitude philosophique. A ses yeux, et pour prendre ses propres expressions, Bayle n'est pas un sceptique, mais un incertain. 11 ne nie pas la légitimité de toute connaissance, mais il erre et oscille entre diverses conclusions; il attend, il éloigne le moment de se prononcer, il ne s'en déclare pas radicalement incapable et foncièrement dispensé. Mais pour prouver que Bayle s'en est tenu là, M. Dàmiron est obligé d'attribuer à l'un des écrits de Bayle une importance qui me semble excessive et illusoire : je veux parler de son cours de philosophie. 11 y a eu , en Bayle, un professeur, un journaliste et un érudit. Certainement le professeur a été moins sceptique que l'érudit ou le journaliste. Reste à savoir lequel des trois était le vrai Bayle, et dans quel rôle il s'est le mieux montré tel qu'il était au fond de lui-même, tel qu'il se voyait quand, seul et libre, il se posait en face des questions et scrutait sans réserve ses propres pensées. Pour accepter le jugement de M. Damiron sur Bayle, il faudrait attribuer tout d'abord à Bayle la noble et sévère candeur de M. Damiron lui-même. Il faudrait croire qu'il était permis à Bayle par les mœurs philosophiques de son temps et par les circonstances de sa propre vie de dire tout haut ce qu'il pensait tout bas, et que cette franchise absolue

était conforme à son caractère personnel. Mais cela n'est pas. Bayle n'était pas vraiment libre de penser tout haut, il ne croyait pas pouvoir s'affranchir de toute diplomatie, il n'y prétendait même pas. Il sentait et il acceptait la pression de plusieurs théologies jalouses qui ne pouvaient point enchaîner sa pensée mais qui restreignaient sa parole, et pour faire passer dans ses paroles une partie et la plus forte partie possible de ses libres pensées, il consentait aisément à des ménagements, à des compromis continuels; il s'était habitué à surcharger de protestations respectueuses ses plus hardies et plus radicales contestations. S'il y a honte, est-ce à lui que la honte en revient? Ceci est une autre affaire. Si le tort principal ne doit pas lui en être attribué, en est-il tout à fait innocent? C'est encore une autre question. Mais ce qui m'importe en ce moment, ce qui me semble évident, ce que M. Damiron ne contesterait pas luimême, mais dont il n'a pas tenu assez grand compte dans son jugement sur Bayle, c'est que Bayle, pour une raison ou pour une autre, par nécessité ou par delà toute nécessité et par penchant personnel, n'exposait pas directement et en pleine lumière le fond dernier de ses idées. Son procédé le plus accoutumé est de les insinuer en s'excusant, en jurant qu'il n'y tient pas, qu'elles ne sont que spécieuses et faciles à réfuter. Mais il n'entreprend pas cette réfutation qu'il prétend facile....

* # * Charron avait donné aux idées de Montaigne une portée nouvelle; il les avait transformées et compro-

mises en les coordonnant. Ce qui n'était pour Montaigne que des Essais devient pour Charron une sagesse, la sagesse même, et au lieu de s'en tenir à dire : « Que sais-je? », cette sagesse plus hardie et plus triste disait désormais : « Je ne sais ». Bayle reprit des mains de Charron cet héritage et le trans- ^< ^ f ^ forma de nouveau. Les idées de Montaigne, avec la force et Taccent que Charron y avait ajoutés, reprirent une allure plus libre et plus imprévue; tous ces arguments du scepticisme que Montaigne avait lancés en guerre, comme une nuée d'aventuriers et de tirailleurs, qui avaient appris sous Charron une discipline plus stricte et une tactique plus pesante, se déban- ^ • ' dent de nouveau à la voix de Bayle et, répandus à travers une immense étendue de pays, inébranlables comme les meilleurs vétérans d'une armée régulière, ils se mettent à faire la grande guerre, derrière les buissons. Oh! que Montaigne aurait été heureux s'il ^vait eu à son service un dictionnaire de Bayle! Que d'infidélités n'eût-il pas faites à son Plutarque! mais non : Plutarque disait à Montaigne certaines choses dont Bayle ne lui aurait pas parlé.

Sainte-Beuve, par un de ces rapprochements où il excelle et qui donnent à la pensée une saillie, un relief inattendu, parce qu'ils substituent à des termes généraux et discutables l'exemple précis d'une personne qui a vécu, compare Montaigne à Bayle et l'Apologie de Raymond Sebon à l'article du Dictionnaire critique sur les Manichéens. Je viens de relirç

cet article, et les noies, et les autres articles où le premier renvoie, et la dissertation finale qui parachève l'entreprise de Bayle sur ce point, et décidément je ne suis pas du tout de Ta vis de Sainte-Beuve. Je crois au contraire que cette lecture fait mieux comprendre Montaigne parce qu'elle le fait mieux distinguer de Bayle comme de Charron. Bayle avant tout est un discuteur, un dialecticien, et sa passion est d'aller au bout de Tidée....

L'épicurisme, Tutilitarisme, l'égoïsme qui sont dans Montaigne portent vite leurs fruits dans son école, et Ton n'a, pour en juger, qu'à voir comment Saint-Evremond interprète et juge ces grands noms semi-fabuleux et ces grandes vertus semi-barbares de la première histoire romaine. Saint-Evremond doute el sourit de bien des choses antiques devant lesquelles Montaigne, encore trop voisin de la Renaissance, demeure ébloui, presque volontairement.

Montaigne semble fait pour marquer les bornes du bon sens. Molière les recule et en agrandit l'empire.

Mettez La Fontaine en regard de Montaigne, ce que je reproche à Montaigne se trouvera tout de suite expliqué. Ils ont à peu près môme méthode et même morale, ils aboutissent à peu près à la même manière de vivre et de penser. Mais chez La Fontaine tout ce

va-et-vient d'un esprit qui s'amuse, toutes ces complaisances d'une âme qui ne vise à rien sont comme les jeux et le babil d'un enfant délicieux....

La Bruyère devait avoir beaucoup étudié Montaigne; le pittoresque, l'emploi hardi de la réalité, môme repoussante, les mouvements du style et l'inattendu des traits, c'est du Montaigne tout cru dans La Bruyère. Je trouve dans les Essais' deux petits tableaux, deux toiles de Meissonier, Tune représentant une citadelle avec un soldat qui la défend et un soldat qui l'attaque, l'autre représentant un érudit acharné à l'étude de Plante ; c'est du pur La Bruyère.

On parle beaucoup de la liberté de Montaigne : celle de La Bruyère est bien plus étonnante, et si l'on compare leurs conditions, c'est la timidité de Montaigne qui paraît singulière et la hardiesse de La Bruyère qui prend décidément le dessus. La société du xvi© siècle, habituée à tant de secousses et à un si âpre maniement de toutes les armes, devait trouver la main de Montaigne légère et presque caressante, car il n'a vraiment rudoyé qu'un seul

adversaire....

Si vous voulez juger Montaigne, mettez-le en regard de La Bruyère, et laissez monter à votre esprit les contrastes et les ressemblances qui sont entre eux.

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