‹ MontaigneChapitre 10 sur 100 · Essais, I. 40, Éd. m., 1. 1, p · texte numérisé non relu

Essais, I. 40, Éd. m., 1. 1, p

nous avons mieux encore. Nous possédons l'exemplaire sur lequel, avant de mourir, Montaigne avait inscrit de sa main les dernières additions et corrections à son œuvre. Là, nous le prenons sur le fait. Quoique ce soit évidemment une mise au net, que de ratures encore, que de suppressions et de surcharges! Les moindres répétitions de mots et de tours sont relevées au passage et impitoyablement supprimées, les modifications alors ne coûtent guère à Montaigne. Et quant au choix du mot propre, de l'expression pittoresque, que de retouches! le même terme est biffé, rétabli, biffé de nouveau : les variantes de Montaigne offrent une riche étude de synonymie. L'orthographe, l'emploi des majuscules et des minuscules, tout, jusqu'à la ponctuation, attire son attention, prend de l'importance à ses yeux. Il efface, il remplace : la virgule devient deux poinls, ceste devient cette, et philosophe suivant qu'il est un surnom ou un nom commun prend un P ou un p. Un grand écrivain se révèle dans le manuscrit de Montaigne, plus encore : un grand artiste, intiniment respectueux de son art, et d'un goût sûr, et d'une conscience professionnelle vraiment admirables.

Voilà qui est acquis : de son propre aveu Montaigne est un causeur, écrit son livre comme une causerie ; de l'aveu de son manuscrit, Montaigne est un grand artiste, et son livre est une œuvre d'art.

Mais dépassons encore l'idée que nous venons de prendre de lui.

Revoyons ce travail de corrections où s'est révélé

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sature donl la saillie se voit sous la peau, traduisent le sentiment ou la pensée qu'il incarne dans une statue. C'est l'histoire même de Montaigne. Lorsqu'il pétrit la matière cncoiv molle de sa phrase, il fait on travail d'analyste autant que d'artiste; c'est sou idée qu'il réalise, qu'il dessine, qu'il rend vibrante el vivante. On pourrait, pour bien entendre son mérite, le comparer avec La Bruyère. La Bruyère cherche a parler d'une façon piquante, nouvelle, spirituelle : et ce qu'il nous dit, s'il le disait tout simplement, eh bien, l'art y perdrait, l'idée n'y perdrait rien. Au contraire \ ne pouvez pas chez Montaigne modifier l'expression sans toucher à l'idée : et à mesure que l'expression gi en beauté à travers les diverses variantes, l'idée gagne d'autant en exactitude et en profondeur. C est donc que l'art est, en Montaigne, gouverné par la pensée , a la pensée pour support; que la pensée est l'essentiel pour Montaigne.

Et puis, reconnaissons-le avec Sainte-Beuve, il est certain qu'une même pensée ou, si l'on veut, un même ensemble de pensées circule à travers tous les Essais. Est-ce un pur hasard, si, lorsque pour la première fois

Montaigne publia son livre en 1580, croyant l'avoir achevé ne varie tur , le premier Essai se termine par cette conclusion : « Certes, c'est un sujet merveilleusement vain, divers et ondoyant que l'homme. Il est malaisé d'y fonder et établir nul jugement constant et uniforme (livrer1*, ch. 1), » et le dernier Essai, par celle-ci (livre II, ch. \x\vii) : « Je ne hais point les fantaisies contraires à la mienne. Il s'en faut tant que je m'effarouche de voir la distance de mes jugements à ceux d' autrui, et que je me rende incompatible à la société des hommes, pour être d'autre sens que le mien, qu'an rebours, comme c'est la plus générale forme que la nature ait suivi que la variété, je trouve bien plus nouveau et plus rare de voir convenir nos humeurs et nos fantaisies. Et à l'aventure ne fut-il jamais au monde deux opinions entièrement et exactement pareilles non plus que deux visages? Leur propre qualité c'est la diversité et les discordances. » Il y a ainsi des idées répétées, leit-motivs comme les appelle M. Faguet, qui forment le réseau, la trame des Essais et reparaissent aux bons endroits. Ils nous prouvent que l'artiste avait sa pensée organisatrice, que son intelligence avait une maîtresse forme, pour parler sa Langue.

D'ailleurs il ne cache pas lui-même qu'il entend discuter et juger : c'esl sa pari. Ses opinions ne sont pas des caprices, il les a raisonnées, « Les conditions qui naissent en nous sans raison, elles sont vitieuses. ! une espèce de maladie qu'il faut combattre. Il i si possible que j'avais cette propension, mais je l'ai

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son el VI niversel ordre det choses. Il nous en avertit avec insistance. C'est donc un esprit profond, qui portail un certain nombre d'opinions, de sentiments dirai-je, ou même de pressentiments généraux, vivant en lui. C'est donc un penseur.

Mais ce n'est pas dire qu'il soit un philosophe. Il défend. Montaigne, certes, ne veut pas être, n'est pas un philosophe. Au mal qu'il dit des faiseurs de systèmes, on voit bien qu'il serait peu flatté d'être en leur compagnie. Il se hâte de prévenir son lecteur : m Ce n'est pas ici ma doctrine, c'est mon étude: et n'est pas la leçon d'autrui, c'est la mienne ^ » Il le répète à chaque instant et de toute manière. « Ce sont ici mes humeurs et opinions ; je les donne pour ce qui est de ma créance, non pour ce qui est à croire. » — « Qui sera en cherche de la science, dit-il ailleurs, qu'il la cherche où elle se loge ; il n'est rien de quoi je fasse moins de profession4. » C'est que jamais il n'a formulé, arrêté dans une sorte de pétrification logique, cette maîtresse forme, cette matière de sa vie mentale. Il a laissé

t. Essais, II. 37. Éd. D. etB., t. II, p. 335.

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