‹ MontaigneChapitre 9 sur 100 · Sainte-Beuve, Port-Royal, loc. cit · texte numérisé non relu

Sainte-Beuve, Port-Royal, loc. cit

autre définition plus simple et plus vraisemblable <1« la pensée-mère de Montaigne '. Mais du moins retenons le point de vue auquel Sainte-Beuve s'est placé. Pour lui Montaigne n'est pas seulement un causeur, pa^ seulement un artiste, il est un penseur. Et l'objet propre de quiconque se met à son tour à ce point de vue pour étudier Montaigne, c'est d'atteindre le centre où convergent tous les Essais, et d'y découvrir dans une vaste pensée informulée le secret instinctif de Montaigne.

Et voici enfin, pour clore cette énumération, le dernier point de vue.

C'est quelque soixante ans après la mort de Montaigne.

Pendant l'année d'angoisse où s'opéra sa conversion, Pascal relisait les Essais, livre fameux parmi les Méré et les Mi ton, premier modèle pour eux de l'esprit de linesse et bréviaire de l'incrédulité. Pascal, lui, fut surtout frappé par l'image qu'il y vit, de la condition humaine. Mais habitué par la fréquentation a-sidue des mathématiques et par l'usage constant de la méthode géométrique à tout réduire à des systèmes bien liés, il en vint tout naturellement à condenser les Essais, et, sous l'effort de ses méditations, le livre le moins organisé qui soit, prit une unité organique : tout s'ordonnait, même le désordre; tout s'expliquait, même les contradictions. Vous croyiez que Montaigne marchait au

l. M. Brunetiàbe n'ayant pas encore publié le 3e fascicule de son Hit foire île la littérature françaUt élastique, y me réfère ici à ses inoubliables leçons de lEcole normale sur le wr >ircle.

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hasard : erreur Qali (,i la dial< inflexible <!<•

cet humoriste qui m moquai! de qui i

menait, par d'apparente z ma but préfi

\;mt une route voulue :

« Montaigne, dit Pascal, mefl toutes choses dans un doute universel, el si général que ce doute s'emporte soi-même, c'est-à-dire s'il douti loutant même de

cette dernière supp< ûtion, son incertitude roule elle-même dans nn cercle perpétuel ef sans supposant également A ceux qui assurent que I incertain et à ceux qui assurent que tout ue l'a parce qu'il ne veut rien assurer. C'est dans ce doute de soi et dans cette ignorance qui s'ignore, et qu'il appelle sa maîtres^ forme, qu'est L'essence de opinion qu'il n'a pu exprimer par aucun terme positif... Sur ce principe roulent tous ses discours et l Essais; et c'est la seule chose qu'il prétend bien.établir, quoiqu'il ne fasse pas toujours remarquer son intention... 1 ».

Tel est le principe. Et Pascal montre fortement par quelle conduite s'expliquent en effet les Essais à l'aide de ce principe ; soit lorsque Montaigne veut d'abord établir et définir le principe, en suivant une méthode appropriée, c'est-à-dire diamétralement opposée à la méthode régulière, ordonnée, positive du dogmatisme ; soit lorsqu'il veut ensuite en faire découler une règle de vie, et toute une morale.

Pour ce dernier point, Pascal est un merveilleux quoique infidèle interprète de Montais ne. 1. Je suis le texte donné par M. Bedier. Études critiques, 1903.

« De ce principe que tout est dans l'incertitude, et considérant combien il y a que l'on cherche le vrai et le bien, sans aucun progrès vers la tranquillité, il conclut qu'on en doit laisser le soin aux autres et demeurer cependant en repos, coulant légèrement sur les sujets, de peur d'y enfoncer en appuyant, et prendre le vrai et le bien sur la première apparence, sans les presser. C'est pourquoi il suit le rapport des sens et les notions communes, parce qu'il faudrait qu'il se fit violence pour les démentir, et qu'il ne sait s'il gagnerait, ignorant où est le vrai. Ainsi il fuit la douleur et la mort, parce que son instinct l'y pousse et qu'il ne veut pas résister pour la même raison... Ainsi il n'a rien d'extravagant dans sa conduite; il agil comme les autres hommes, et tout ce qu'ils font dans la sotte pensée qu'ils suivent le vrai bien, il le fait par un autre principe qui est que, les vraisemblances étant pareilles d'un et d'un autre coté, l'exemple et la commodité sont le contre-poids qui l'entraîne. Il suit donc les mœurs <le son pays parce que la coutume L'emporte ; il monte achevai comme un autre qui ne sérail pas philosophe, parce qu'il le souffre, mais sans croire que ce soi! de droit, ne sachant pas si cet animal n'a pas au contraire celui de se servir de lui. 11 se fait aussi quelque violence pour éviter certains vices, et même il a gardé la fidélité au mariage, à cause de la peine qui suit les désordres : mais si celle qu'il prendrait surpasse celle qu'il évite, il y demeure en repos, la règle de son action étant en tout la commodité et la tranquillité. Il rejette donc bien

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loin « ette rerta itolque, qu'on j»

Bévèi e, un regard farouche, nVs i

hommes dans on morni pointe d'un rocher, fantôme, qu'il dil p ible

d'effrayer l< - - ofants, et qui Qe fait là auti • • nu ir,i\ ail continuel, que de chei cher Le rep - oà D'arrivé jamais. La sienne i familière, j

santé, enjouée, et pour ainsi dii ttre. Elle rail qui La charme et badine négligemment dei bons ou mauvais, couchée mollement dans Le s de l'oisiveté tranquille, d'oà elle montre aux hommes qui cherchent la félicité avec tant de peine, <j là seulement où «lie repose, el que 1 L'incuriosité sont deux doux oreillers pour une bien faite. »

Ainsi Pascal a réduit la pensée de Montaigne à une forme systématique et réfléchie : il a retrouvé dans les Essais une doctrine cohérente, et Montaigne, ici, prend la physionomie d'un philosophe authentique.

La construction si vigoureuse de Pascal a pu être critiquée. À l'examen elle se révèle incomplète, elle laisse de côté certains éléments de la pensée de Montaigne. N'importe. Elle nous indique un nouveau point de vue ; et bien des gens s'y sont placés pour analyser les Essais. Ces gens sont convaincus qu'en effet Montai avait des idées systématiques, raisonnées, tout un ensemble doctrinal rattaché à un principe fondamental, à une intention première. Ils expliquent d'ordinaire que, si cet ensemble doctrinal n* apparaît pas à travers les Essais, la cause en doit être cherchée soit dans

MONTAIGNE Kl SON LIVRE. 11

l'humeur, soit clans la timidité de Montaigne, car pour eux Montaigne est un délicat qui ne voulait pas laisse] galvauder ses idées, et un homme prudent qui ne voulait pas être tourmenté pour des opinions trop hardies. Ils considèrent Montaigne comme un vrai philosophe et donnent pour hut à leurs analyses la reconstitution de sa philosophie.

Voilà le dernier point de vue.

Et nous, que devons-nous faire? Dire simplement la variété, l'esprit, la justesse, d'une causerie à bâtons rompus? Rendre sensible la beauté d'une vie et d'une œuvre purement gouvernées par le sentiment de l'art? Définir une mentalité; découvrir une pensée, qui est toujours restée au plus profond de l'intelligence, et qui ne s'est révélée que par de capricieuses saillies? Reconstituer tout un système philosophique condamné par sa nature même à une forme anti-systématique, ou dissimulé par prudence? Tel est le problème, et il se résume, en somme, à savoir ce que Montaigne a été.

Or, si l'on ne consulte pas sur lui-même un homme grossier ou passionné; sur Montaigne, l'homme le mieux informé, c'est encore Montaigne. Consultons Montaigne.

Montaigne souhaite que nous le prenions, lui, pour un simple causeur, et ses Essais pour une conversation avec son lecteur, une conversation sans dessein, sans

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but ci ianfl parti pris, i! a écril tout un Essai, !<• huitième du lii m III, sur 1

ce propos et sani aucun propos, tout ! ii*-l <1<-

Idées : ce chapitre es! comme une quintei son livre. Pascal, qui s'} < onnaissait, désigne un jour M taigne par cette périphrase : L'incomparable auteur de Pari de conférer . Montaig ne aimait donc la i sation. 11 se croyait on style naturellement propre à cette sorte <!<■ conversation écrite que sont les letti il nous provient même que ■ il aurait prit pins volontiers cette forme à publier ses serves, ri il eût en à qui parler1 ». Si La Boétie n'était pas mort trop tôt, nous aurions eu non les Essais, mais Les EpUrei de Michel de Montaigne, comme nous avons 1< *s Êpfi Guevara. En tout cas les Estais ont conservé Le tour libre et l'allure familière de ls conversation et de correspondance. Accordons-le à Montaigne. Mais ne lui prêtons pas autant de bonhomie et de détachemenl qu'il en prétend avoir. 11 a tout au moin- la préoccupation de l'art.

Montaigne est un grand artiste. Il en porte le signe infaillible : je ne veux pas dire l'étoile au front, mais l'encre aux doigts.

Sans doute il voudrait nous laisser croire qu'il improvise, qu'il ne donne aux styles qu'une médiocre importance, et qu'il ne corrige point. Pédantisme à la cavalière! Il suffit de comparer les éditions différentes que Montaigne a données de ses Essais pour être détrompé. Mais

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