Essais, II, 12, Ed. D. et B., t. II, p
AVANT LA SAGESSE. iT
A ce foyer où le père apportait les préoccupations de la vie municipale, et la mère le soin du ménage et du négoce, le sentiment religieux n'avait point de place. Antoinette de Louppes était peut-être protestante. Pierre Eyquem accueillait chez lui plus d'un personnage suspect, pourvu que ce personnage fût savant ; sa maison était presque une maison d'asile ; lui-même, en tout cas, aida au développement de ce collège de Guyenne, demi-protestant, où Ton aimait peu l'Église où l'on détestait les moines, où des Juifs mal convertis entretenaient l'esprit négatif, non l'esprit de foi, de la Kéforme. Pierre Bunel, passant un jour chez Pierre Eyquem lui laissa un livre, la Théologie naturelle de Kaymond Scbond, comme un palliatif contre l'athéisme. Au reste, parmi les enfants de Pierre Eyquem et d'Antoinette de Louppes, les uns furent catholiques, les autres huguenots, — avec ténacité plutôt qu'avec ardeur.
Il y a de la vie dans cette famille, il y a des leçons de priulhomie, de droiture, et de mutuelle affection. Prudhomie, droiture, affection, c'est bien la renomnn de la famille Eyquem; c'est ce qui la rend fameuse à Bordeaux; «''est ce qu'elle enseigne à ses fils. Ses fils n'auront pas une sensibilité mystique, passionnée, ni une imagination tendue vers de grands exploits; il> auront l'indépendance d'esprit, la vue claire des choses, 1(> jugement droit, l'honneur — et la bonté par un coin. Tels ils seront tous, même \v lils aîné, Michel, qui a pris le nom de la terre noble de Montaigne, et qui parait si distrait, si désordonné, que son père vif
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en nourrice dans un village perdu au milieu dea b l'abandonne à dea bûcherons, presque a des Ban c'était pour Lui faire un tempérament robuste l'enfant, rentré dans la civilisation, détestait \< confitures et pièces de four et témoignait une particulière affection au pain bis, au lard et a l'ail . Ainsi Pierre Eyquem avait entendu dresser son fils à la frugalité et à L'austérité . Il voyait en même temps une autre lin : c'était <1<> h rallier l'enfant avec le peuple, et cette condition d'hommes qui a besoin de notre aide. » « Il estimait, ajoute Michel de M que je fusse tenu de regarder plutôt ve uy qui
me tendles bras que vers celuy qui me tourne le dos... Son dessein n'a pas du tout mal réussi; je m'adonne volontiers aux petits. » Il est vrai : Montaigne a de la bonté pour les petits, il a même de l'admiration pour eux. Devenu un sage et un philosophe, il admirera la droiture de sens et le stoïcisme naturel du paysan : il verra dans le cœur de l'homme primitif et non civilisé, le bonheur, la vertu et même de la poésie. Ce n'est pas une théorie, c'est un sentiment chez lui. un