‹ MontaigneChapitre 24 sur 100 · Essais, I. 2S Ed. M., p · texte numérisé non relu

Essais, I. 2S Ed. M., p

vivait constamment et amoureusement. Il est grammairien et philologue; il traduit Plutarque, il traduit Xénophon ; c'est un excellent helléniste. Il fait des vers latins tout à fait jolis. Qui sait si Montaigne n'avait pas besoin de ce guide pour achever d'entrer dans la connaissance de l'antiquité, de l'antiquité grecque plus particulièrement, et pour prendre le goût de Plutarque et de Xénophon ?

La Boétie était devenu un sage à la façon des anciens : « Antiquas res scribenti, antiquus fît animus ». Aussi voyez-le à l'heure décisive de sa vie, » et au moment où se montre « ce qu'il a de bon et de net dans le fond du pot », voyez-le à son lit de mort. Il a été pris d'une sorte de dysenterie. Il s'aperçoit bientôt qu'on lui donne les remèdes réservés aux cas désespérés, il en fait part à Montaigne mais sans en tirer des conséquences immédiates. Et alors Montaigne lui dit à quoi il faut maintenant se résoudre. La Boétie appelle sa famille, met de l'ordre à ses ail'aircs, adresse à chacun un discours, console et exhorte les siens, comme Sénèque ou Thraséas mourant. Il fait appeler un prêtre : << Ayant mis ordre à mes biens, encore me faut-il penser « à inaconscience. Je suis chrétien, je suis catholique : « tel ai vécu, tclsuis-je délibéré de clorre ma vie. Qu'on « me fasse venir un piètre, car je ne veux faillir à ce « dernier devoir d'un chrétien ». Au \vn siècle, quand un chrétien sent la mort s'approcher, il fait venir un prêtre aussi, mais le prêtre ne quitte point le malade; jusqu'à la minute suprême, l'homme qui a les paroles delà vie éternelle exhorte, console, embrasse l'homme

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la vie éternelle, c'est l« couronnement de la vie temporelle. La Boétie <'f Montaigne n'ont pas lea veui L'attention fixés sur l'autre monde, but Le ciel ei L'enfer, mais sur ce monde, sur Les jours écoulés, sur L'attitude et La vertu que le sage a conservés dans 1«- cours d< vie, ei doit conserver encore au dernier jour de cette vie. Lisez ceci. La lin. -tic revient d'une 5yn< >pe que Montaigne a crue fatale : ■ Sur L'heure j'eua cœur si serré que je ne sus rien lui répondre. Mais deux ou < trois heures après, tant pour lui continuer cette gran- « deur de courage que aussi parce que je Bouhai « pour la jalousie que j'ai eue toute nia vie de sa gloire « et de son honneur, qu'il y eût plus de témoins de « tant et de si belles preuves de magnanimité . y « ayant plus grande compagnie en sa chambre, je lui « dis que j'aurais rougi de honte de quoi le coui « m'avait failli à ouïr ce que lui, qui était engagé dans « cernai, avait eu courage de me dire : que, jusque 1 s, « j'avais pensé que Dieu ne nous donnât guère si grand v( avantage sur les accidents humains, et croyais ma- « laisément ce que quelquefois j'en lisais parmi les « histoires; mais, qu'en ayant senti une telle preuve?

« je louais Dieu de quoi ce avait été en une personne de « qui je fusse tant aimé, et que cela me servirait « d'exemple pour jouer ce même rôle à mon tour. Il « m'interrompit pour me prier d'en user ainsi, et de « montrer par effet que les discours que nous avions « tenus ensemble pendant notre santé, nous ne les por- « tions pas seulement en la bouche, mais engravés bien « avant au cœur et en l'Ame, pour les mettre en exécu- « tion aux premières occasions qui s'offriraient, ajou- « tant que c'était la vraie pratique de nos études, et de la « philosophie. » Avoir, en mourant, une âme pleine de repos, de tranquillité et d'assurance, c'est le fruit des études et de la philosophie.

C'est au lit de mort de La Boétie que Montaigne s'est formé cette idée du sage, c'est là qu'il a commencé à idéaliser La figure de son ami. Les conseils et la fréquentation de La Boétie vivant, ont « fermi en son siège » Montaigne, ont fortifié ses sentiments d'équité, d'honneur, de respect des consciences, son amour de l'antiquité, son raisonnable attachement au catholicisme, sa défiance des « nouvelletés ». La mort de La Boétie1, lui a appris la philosophie et l'emploi de la vie.

Après l'ami, le livre. Montaigne a été l'homme de Sénèque, et l'homme de Plutarque. Il a été avant tout

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