Ed. M. et J.. t. VI, p
nous sommes depuis trente ans (Montaigne écrit cela en 1588), tout homme français, soit en particulier, soit en général, se voit à chaque heure sur le point de l'entier renversement de sa fortune. »
Tel est le temps au milieu duquel Montaigne veut réaliser son rêve de vie tranquille et oisive, dédiée aux Muses. De sa bibliothèque, pour reposer ses yeux fatigués par la lecture, il regarde la plaine verdoyante; dans le lointain la poussière s'élève : la ruine, les supplices, la mort, s'avancent peut-être avec elle.
Un homme d'un naturel hardi et féroce, si un te] homme avait formé le même rêve que Montaigne, aurait fortifié son château, réuni des lansquenets, et, par la terreur, aurait vécu tranquille, derrière ses murs. Montaigne ne ferme pas sa demeure : « Elle n'est close à personne qui y heurte; il n'y a pour toute provision qu'un portier d'ancien usage, qui ne sert pas tant à défendre ma porte, qu'à L'offrir plus décemment et gracieusement. Je n'ai garde ni sentinelle que celle que les astres t'ont pour moi '. »
Eh quoi? Montaigne serait-il indifférent au péril et n'\ penserait-il point? Chercherait-il le repos dans l'insouciance? Un jour, traitant de la crainte de la mort, il se demande si ce ne serait pas un bon remède, que « de n'y jamais penser comme font mille gens ». Le remède n'a rien d'héroïque. Mais certes il ne se préoccupe pas d'héroïsme, ce « mol et lâche Montaigne ». « Je suis de « cet avis, dit-il, et, en quelque manière qu'on se puisse
I. II. 15, Éd. M. et J., t. IV, p, 186. Cf. III. 0, Éd. M. et J., t. VI, p. 153.
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mettre à l'abri dei coups, futn i «1 an
« veau, je ne Bais pai homme qui \ recalai* i il me bu f fil de pa - an n aisi : et, le meilleur j
que je me puisse don aer, je le prends, n ieui .mi reste ei exemplaire que rcus voudrei
i'i a talerim delii Muni mea délectent maia me, rel denique fallant. Quam M|
Peut-on être plus épicurien ' Seulement il y a \< tour, don! il faut toujours se défier chei Montaigne. En effet, il continue tout aussitôt : « Mais c'est folie d'\ « penserarriver là. Ils vont, ils viennent, ils trottent, ilu dansent : de mort, nulles nouvelles. Tout cela es! beau. « Mais aussi, quand elle arrive à eux-mêm< - on à Leurs a femmes, «Mitants et amis, les surprenant à L'improvu « et au découvert, quels tourments, quels cris, quelle « rage, et quel désespoir le- blel Vltes-vousjam
« rien si rabaissé, si changé, si confus ! Il y faut prou- « voir de meilleure heure; et cette nonchalance 1>- - « tiale quand elle pourrait loger dans la tète d'un « homme d'entendement, — ce que je trouve entière- « ment impossible — nous vend trop cher ses denrée s. « Si c'était ennemi qui se pût éviter, je conseillerais « d'emprunter les armes de la couardise. Mais, puisce qu'il ne se peut, apprenons à le soutenir de pied « ferme, et à le combattre1 ». Le combat non la fuite!
En somme, Montaigne a l'àme trop noble et la volonté trop faible pour se faire loup avec les loups ; il a