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ce moment-là que Montaigne s'adresse au stoïcisme.
Ainsi s'explique, ce nie semble, que le stoïcisme se soit si aisément, si amplement développé dans L'âme de Montaigne; elle était, pour l'heure, à peu près vide; les passions n'y avaient laissé ni pousses, ni racines; la foi y somnolait. Un grand besoin de tranquillité y pouvait, y devait engendrer le stoïcisme.
Seulement ce stoïcisme s'est, à un moment donné, arrêté, et c'est un fait curieux'.
Certes, le sang-froid religieux revint à Montaigne, et, avec le sang-froid, l'attachement à la religion traditionnelle de L'État. Montaigne distinguera fort bien de la religion les passions humaines qui La prennent pour prétexte. Le spectacle si démoralisateur des guerres religieuses ei des crimes commis dans ces guerres. Lui inspirera seulement un pins profond mépris de l'homme j ei Lui donnera par contre une idée tout à l'ait haute ei jf épurée de La religion. Et Ton pourrait croire que c'est cette reprise d<- la foi qui a arrêté Le développement de son stoïcisme.
Mais ce u'esi nullement à cette cause qu'il convient d'attribuer cel arrêt imprévu : La religion ne nuisait pas alors au stoïcisme, au contraire; elle neùi pas été un obstacle; stoïcisme et christianisme se prêtaient un mutuel appui et rien n'était pins facile que de donner au stoïcisme une teinte chrétienne, de l'enrichir comme
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Que prétendait-il en effet? passer tranquillement el à part ce qui lui restai! de vie. Et nous n'avons pai retenir, devant un tel désir, le mot d'épicuréism< taigne, guéri des passions, voulait tout simplement vivre selon sc> goûts, qui sont délicats et Légitimes. Pourquoi donc a-t-il eu recours au stoïcisme? Cette trine a-t-elle convenu à sa raison, a-t-elle séduit son rage? Non; elle lui a paru propre à écarter Les inquié- ^ > '/'s tudes qui mettaient en péril son repos et L'empêchai* /C de se livrer à ses goûts, il est stoïcien par épicuréisme. S'il avait vécu dans un État bien policé. >i sa fortune lui avait paru stable, s'il n'avait pas eu la hanti-»- de la mort, pour lui d'abord, puis pour sa fille, sa feu mie. sa mère ensuite, il n'aurait eu que faire du stoïcisme.
Pour suppléer à l'insensibilité du cœur, à la dureté des os et à Tépaississure de la peau, il suit l'hygiène morale de Sénèque et d'Épictète.
Mais quand la peau, les os et le cœur ont acquis cette rusticité, quand la volonté s'est trempée, et que par l'habitude l'ataraxie est devenue une constitution, le
stoïcisme a fini sa tâche; Montaigne l'ait comme an malade guéri, qui, s'il entend bien conserver le bénéfice de sa santé, se dispensera de prendre les remèdes et de suivre le régime.
Montaigne d'ailleurs conserva toujours cette santé. 11 n'a sans doute jamais affecté Le stoïcisme pour le stoïcisme; il n'a jamais fait rouler ses muscles; bien plus, il n'a pas aimé Le péril, et il en a évité toutes les isions. Ce stoïcien étant maire de Bordeaux ne rentre pas dans sa ville désolée par la peste, parce que présence n'y est pas absolument nécessaire; il y aurait eu je ne sais quelle beauté chevaleresque à all'ronter la. contagion : .Montaigne n'expose pas sa vie pour ces beautés-là. En revanche, qu'il soit en présence d'un risque inévitable, il a une admirable fermeté d'âme; et j'entends par inévitable, le danger qu'on pourrait matériellement fuir, mais au-devant duquel la conscience force d'aller. 11 est franc, ouvert, sincère, l'esprit libre, le propos vif, même quand il est tombé entre Les mains d'une bande d'ennemis, qui voient en lui l'homme riche et L'homme de parti adverse, qui vont Le Luer pour 1»' dépouiller el pour faire une bonne action. i même cette prodigieuse intrépidité, tenant du miracle, qui lui sauve la vie, cette fois et d'autres fois. M 11 soldait, dit son ami Florimond d<% Rœmond, accointer la mort d'un visage ordinaire, s'en apprivoiser et B'en jouer, philosophant jusques à la mort, voire en La mort même. »
Il était arrivé également à se détacher des affections qui sont les plus naturelles. Cette indifférence choquait
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fants, datenl des toutes dernières années de sa vit il y avait \in-t ans el plus qu'ils étaient mort-. petits êtres, qu'il a perdus en nourri lonl il ne
sait plus le nombre. E1 s'il n'a pas eu de leur m quelque < fâcherie », — le mot dans le langage philosophique et stoïcien du temps implique une révolte vicieuse contre la destinée. — il en a eu certes des « regrets ». Il a été b »n envers les siens, il est certain également qu'il a su aimer, et su se faire aimer. Un cœur humain battait sous son armure stoïcienne. I donc la sagesse, non la nature, qui lui a appris a se détacher des siens : il a vu se réaliser cette prière qu'il faisait à Dieu, de « se contenter de soi et tl<-> biens qui naissaient de lui-même »; il a été réellement indifférent, détaché, libre. En cela il a été. il est demeuré stoïcien.
Également le stoïcisme lui a haussé l'imagination. Car ce n'est pas sans un grand profit que l'on fréquente les « riches âmes du temps passé » et leurs nobles doctrines. Outre donc le courage et la force d'âme, le stoïcisme laissera après lui, dans l'esprit de Montaigne. le sentiment de l'effort, et l'admiration de l'héroïsme.
« Il me semble que la vertu est chose autre et plus aoble que les naturelles inclinations à la bonté qui naissent en nous. Los Ames réglées d'elles-mêmes h bien nées, elles suivent même train, et représentent en leurs-actions même visage que les vertueuses, mais la vertu donne ici je ne sais quoi de plus grand et de plus actif... La vertu refuse la facilité pour compagne... Elle demande un chemin âpre et épineux, (die veut avoir ou des difficultés étrangères à lutter, par le moyen desquelles la fortune se plaît à lui rompre la roideur de sa course, ou des difficultés internes que lui apportent les appétits désordonnés de notre condition. »
Il est vrai, Montaigne met encore au-dessus une autre sorte de vertu, celle de Socrate par exemple, « qui marche d'un victorieux pas et triomphant en pompe et à son aise, sans empêchement ni destourbier », celle qui « sera montée à tel excè^ que de non seulement mépriser la douleur, mais s'en réjouir, et de se faire chatouiller aux pointes d'une forte colique ». Mais ne voit-on pas (piécette vertu qui n'a rien de commun avec « une nature molle, débonnaire, dégoûtée de soi-même de la débauche ei du vice1 », suppose un effort magnifique et prodigieux?
in dernier moi : la Théologie naturelle de Sebond avait enseigné à Montaigne à se considérer comme une partie du monde, non comme un être à part orgueilleux, et enfermé en ^oi. Le stoïcisme complète cette leçon. Il y a chez Montaigne un curieux mélange de