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CHAPITRE IV

I. Le scepticisme au nvr siècle.— II. François Pic de la Mirandole, Cornélius Agrippa, la traduction de Sextus Empiricus. —III. Bandiez le Sceptique el !<• quod kihil bcitur. — IV. Les « conditions humeurs • de Montaigne. — V. La foi. — VI. I/hommc etla nature.— VIL L'attitude sceptique. — VIII. Les erreurs. — IX. Critique de l'esprit humain. — X. Le Devenir et l'Être. — XI. Conclusion.

11 est peut-être aisé de définir le scepticisme, mais il est fort malaisé de dire d'un individu désigné, s'il est sceptique ou non; car il n'est pas d'homme dont l'état d'esprit réponde exactement à la définition du scepticisme. A vrai dire, le scepticisme pur n'existe pas : il se combine avec d'autres éléments, limité par eux, les Limitant lui-même ; ;'i ce titre, on le Irouve partout; on ne le trouve mille part seul. Le scepticisme réalisé «i usuel est, plutôt qu'une doctrine, un certain équilibre de tendances diverses et d'opinions contradictoires, qui s'opposent et se neutralisent. Ce que le Langage vulgaire entend par « un sceptique ■ est donc très loin de ce que le langage de la philosophie entend par « scepticisme».

0i\ pour Montaigne, La confusion se fail presque inévitablement. Le Lecteur qui juge M< ntaigne sur L'impres-

simi mél i que lai* •■ In lecture d< I I appelle

un sceptique au sens populaire du mot, et le l< qui

le mr la lecture d'un seul I i, le \u du lu w il.

['Apologie de Raymond Sebond^ l'apj usai on leep

tique, mais c'est au sens philosophique du m I Pom celui ci, Montaigne est un pens< urqui étudie le problème de la certitude : pour celui-là . Montaig qui s'endorl sur l'oreiller du doufc

Réservons cette derni< eptionpour le mon

où dous aurons achevé l'histoire de Montaigne et l'étude des Essais. Maintenant, 6 cette étape du scepticisme du scepticisme philosophique seul qu'il B'agit, et ri mais Montaigne s'est montré fils di Roi, pensant par luimême, vivant non «selon autrui », nu - selon soi par alihrc élection de sa volonté et de sonjugenu ici. Ce n'est pas qu'il ait inventé ce qu'il va dous du il puise à pleines mains «liez ses devanciers. Mais la disposition et l'inspiration sont à lui, viennent de lui. Il n'y a pas eu au xvi" siècle, et sans doute il n'y a jan. ta eu, un autre homme qui ait été sceptique à la manière de Montaigne.

Cherchons donc, pour le prouver, quels furent les précurseurs de Montaigne au \vie siècle, et s'il y avait une ambiance sceptique.

Après le moyen âge qui avait été si essentiellement dogmatique, on pourrait supposer que le scepticisme a retrouvé la fortune qu'il avait eue dans l'antiquité. Mais on se tromperait lourdement : le xvi siècle n'a pas eu moins de confiance que le xiiip dans la Raison et

dans la capacité de l'homme à atteindre la certitude. Le travail de destruction qui se fit aux dépens de la scolastique n'est à aucun degré du scepticisme. Qui songe à décourager l'esprit humain? Deux grands courants se dessinent à travers la Renaissance : celui que représente le nom de Nicolas de Cus, et qui a pour point de départ le traité De docta ignorantia; celui qui s'honore du nom d'Érasme et dont l'un des livres significatifs est YÉloge de la folie ; ces deux courants n'ont rien du scepticisme de Pyrrhon ou du probabilisme des Académiciens. La docte ignorance n'est pas un éloge de l'ignorance représentée comme la vraie science, c'est une méthode pour instruire l'ignorance : docta ignorantia veut dire X ignorance instruite; et, de fait, l'auteur enseigne à son disciple parti de l'ignorance, les sciences les plus certaines, celles qui sont le plus opposées à l'état d'esprit du philosophe sceptique. Quant à YÉloge de la folie, on en a fait la preuve récemment; c'est le bon sens, s exprimant avec ironie, pour venir mieux au ours «le la raison, pour déblayer le chemin de la certitude. La certitude est au bout de ces deux courants.

Cependant, de cette critique, malgré son aboutissement dogmatique et malgré elle, pouvaient se dégager des conséquences proprement sceptiques.

Les philosophes du moyen âge s'étaient figuré que toutes les observations, toutes les expériences essentielles et significatives avaient été faites des l'antiquité, par Aristote notamment, qu'elles avaient été très bien faites.

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qu'il ii j avail pas lieu de trop s'atl

trésor, <ju il n \ ai ail plus - rand m

d'ailleurs Les méthodes el lea instruments de mes

d'observations faisaient encore d<

suite <j u « • la théorie presque seule à établir. Ainsi en

viendra-t-il peut-être, l<- jour où nos instruments el □

méthodes â nous auront donné tout ce qu'ils peur*

donner, el où, croyant avoir observé toute la réalité ob-

rvable, nous nous bornerons â chercher Les lois Les plus simples e1 les équations Les plus riches pour lier et repi sentertous Les faits observés et mesurés. Le moyen donc établi La théorie des faits recueillis antérieurement, beaucoup plutôt qu'il a'a recueilli, Le domaine de L'Ame et de la politique excepté, des faits nouveaux.

Cette théorie a consisté en des représentations Logiques, elle condensait dans des concepts Les phénomènes particuliers; puis elle combinait entre eux concepts qui sont des êtres de raison, qui n'existent que par Tintellect et au sein de l'intellect. En les combinant. elle n'a pas recouru à de nouvelles observations, elle s'est seulement conformée aux lois internes de la rais déductive; si bien que tout contact de la science avec la réalité a été perdu l.

Au xvc et surtout au xvi° siècle le champ de l'obser-

1. « Qu'avait découvert la scolastique dans les sciences de la naturr, et que restait-il de son enquête plusieurs fois séculaire? Rien ou a peu prés. C'est que l'enquête était mal conduite et qu'elle tendait a un but inaccessible : elle n'avait de souci que de l'essence des choses, des substances qui sont et seront éternellement hors de nos prises, et n'employait que le raisonnement, le syllogisme qui n'est et ne peut être un instrument de découverte, etc.». M. Couàilhac, Maine de Biro p. 5 Alcan. 19

ration humaine s'est prodigieusement élargi; dans le monde moral aussi bien que dans le monde physique, mille faits ont apparu, que l'antiquité n'a pas soupçonnes, qui contredisent les observations de l'antiquité. Imaginez le prodigieux bouleversement que dut opérer dans les esprits la découverte de l'Amérique avec ses peuples et ses civilisations, et plus tard la découverte des taches du soleil. Ainsi ces condensations défaits, ces conceptions sur lesquelles reposait la science du moyen Age, il apparaissait qu'elles reposaient elles-mêmes sur deobservations incomplètes et mal faites et qu'elles perdaient toute valeur. Cette représentation intellectuel le du monde — du monde connu des anciens — n'était qu'une mascarade. Il fallut refaire l'observation du monde; et à son tour cette observation exigea un nouveau mode de représentation.

Tel est le mouvement intellectuel qui aboutit, dès le ? \vn" siècle, à cette double conquête, dont la fécondité n'est pas épuisée: la première, la conquête de moyens d'observation indéfiniment révélateurs; la seconde, la conquête d'un mode de représentation, la représentation mathématique, prodigieusement souple et fidèle?/

La différence donc entre la science du moyeu Age et la science moderne, c'est d'abord que dans la première le champ de l'observation était limité, et que l'on n'y revenait plus, tandis que, dans l'autre, le champ de l'observation est incomparablement plus vaste, e\ le savant y revient sans cesse; c'est ensuite que dans l'une la représentation des choses se faisait par concepts, et les concepts se combinaient suivant la pure logique abs-

traite du Byllogism< dans L'autre au contraire !■ tentation est mathématique, el les formules mal matiqu< combinent selon les lois des mathéma-

tiques.

Or l<' \\ i siècle se trouve placé entre I du

passé e\ la Bcience de l'avenir; il <•-! ch détruire

l'une el <l<- préparer L'antre; mais il ne peul pas voir très nettemenl !<• dessin de l'avenir. Il travaille dans une demi-lumière, il sait bien qui I une aulx

où esl L'orient, mais il ne discerne pas 1<- contour des choses : ses coups portent souvent à faux. Il insiste sur L'insuffisance des observations faites par Les anciens cl sur les vices qui Les rendent incomplètes <•< susp< 11 multiplie 1< "- railleries sur la vaine logomachie du syllogisme des écoles. C'esl bien, m si dangereux.

Supposez qu'un penseur, dan- des circonstances déterminées, exagère ces idées : supposez qu'il s'effare ou veuille s'effarer devant la multitude des faits nouveaux à observer et devant la difficulté, tranchons le mot, devant l'impossibilité de bien observer; supposez encore qu'il affecte de considérer la dialectique syllogistique comme le processus unique et vain de l'esprit humain. Ce penseur sera peut-être en fait un précurseur de Bacon, de Galilée, de Descartes; mais il pourra aussi bien être le maître d'un sceptique.

La bibliographie ne m'a révélé avant 1570 que trois

ouvrages de cette sorte et d'où le scepticisme puisse naître. Par une curieuse coïncidence, ce sont ces trois ouvrages qui ont principalement servi de source à Y Apologie de Raymond Sebond. De ces trois ouvrages le preinier, le pins important, est nourri de Sextus Empiiicns. Le dernier est une traduction de Sextus Empiricus. La pensée moderne môle toujours à ses premiers balbutiements les levons de la pensée antique.

François Pic de la Mirandole, neveu du célèbre docteur omniscient Jean Pic de la Mirandole, était chassé de sa ville. Il se consolait dans l'étude des lettres et dans l'amour de la vérité chrétienne. Mais il voyait autour de lui l'humanisme grandir, oublier le Christianisme, et prendre pour maîtres les sages païens. D'autre part, même chez les chrétiens les plus sûrs, la philosophie ancienne représentée par Aristote avait une incroyable autorité. Jean Pic de la Mirandole résolut, un peu avant l'année 1510, de ruiner le prestige de toute cette philosophie, en montrant qu'elle n'a pas atteint, qu'elle était incapable d'atteindre la vérité. Le livre qu'il écrit dans ce but, c'est I'examkn vamtatis doctrinae gentium et veri-

TATIS CIIRISTIANAE DISCIPLINAI.. C Ust l liC I UlU 1)1 HbrOS SeX .'

quorum trespriores omnem philosophorum sectam universim, reliqui Aristoteleam et Aristoteleis armis parti* culatim impugnant , ubicumque autem christiana et asseritur et celebratur disciplina. Titre un peu long, mais si clair qu'il vaut une table des matières. L'ouvrage ne fut pas composé d'un seul trait. L'auteur dut quitter son travail tout au milieu, car sa destinée changea; le pape Jules II voulait le faire rentrer dans sa principauté

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de Mirandole, le philosopl . Pu

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Vis-à-vis de tonte philosophie qui n'est pas !• loppemenl direct <!<• Is révélation, Wc de la MirandoL Bceptique ou pyrrhonien. Et cesdeui mots <>nt un -

chez lui. Au point de \ ne de La certitude, il divise toutes Les philosophiez en trois sectes : Imatistes, Les académiciens, les pyrrhoniens ou sceptiques. I.''- dogmatistes affirment, les académie les pyrrhoniens doutent : Pic de la Mirandole n'affirme pas, il ne nie pas, ce qui est une façon d'afl : il

doute. Il dira même qu'il doute ^'il doute. I .• ft Pic de La Mirandole va L'établir dans son Exarm . les arguments historiques qu'il emprunte a sa coni sance très étendue des philosophie» anciennes, et les arguments théoriques qu'il emprunt v titus l'Empirique.

C'est par l'histoire que débute Y Examen.

Le premier livre de Y Examen contient en effet un bref exposé de la naissance et des progrès de la philosophie antique; les différentes écoles y sont distinguées avec soin. Puis, quittant l'ordre chronologique et génétique, François Pic classe les différents problèmes sur lesquels ces écoles se sont exercées, ilénumère toutes les solutions qu'elles en ont données; il oppose leurs variations et contradictions à la constance et à L'unanimité de la doctrine sacrée.

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