‹ MontaigneChapitre 50 sur 100 · Éd.D. et B.. t. II, p · texte numérisé non relu

Éd.D. et B.. t. II, p

<( jours des effets de constance et de patience plus purs « et plus raidcs que ne sont ceux que nous étudions si « curieusement en l'école. Combien en vois-je ordinai- « rement qui méconnaissent la pauvreté, combien qui « désirent la mort ou qui la passent sans alarme et sans affliction? Celui-là qui fouit mon jardin, il a, ce matin, « enterré son père ou son fils. Les noms môme de quoi « ils appellent les maladies eu adoucissent et amollissent « l'âpre té. La phtisie, c'est la toux pour eux; la dyscn- « tcric, dévoiement d'estomac; une pleurésie, c'est un « morlbndement; et, selon qu'ils les nomment douce- « ment, ils les supportent aussi. Elles sont bien grièves « quand elles rompent leur travail ordinaire; ils ne se « couchent que pour mourir. »

La vraie conclusion de Montaigne, la voici : « Toute « cette notre suffisance qui est au delà de la commune m et naturelle est vaine et superflue; c'est beaucoup si « elle ne nous charge et trouble plus qu'elle ne nous sert : <( ce sonl des excès fiévreux de notre esprit, instrument brouillon et inquiet. Kccueillez-vous, vous trouverez « en vous les arguments de la nature contre la mort, « vrais et les plus propres à vous servir à la nécessité; ce >ont ceux qui font mourir un paysan <t des peuples entiers aussi constamment qu'un philosophe. » Les« arguments de la nature »,nou les arguments de j la raison, sont « vrais et plus propres » ou « seuls propres à nous servir à la nécessité ». .Vous avons sans la raison, la dangereuse raison, la règle de la vie, de la vertu et du bon sens. Aurons-nous celle de la pensée?

C'esl encore par une adroite i ransition que Montai^ qous prépare à un aouveau moment de sa thèse

me faut-il voir enfin, écrit-il, s'il esl en la puis

de l'homme de trouver ce qu'il chercha « quête <|u'il a emplo^ ée depuis tant d< n-

'< richi de quelque nouvelle force et de quel [ue « solide. Je crois qu'il me confn — i l, s'il parle ns-

| « cience, que tout L'acquêt qu'il a retiré d une si longue « poursuite, c'est d'avoir appris à reconnaître sa vilité

et sa faiblesse.

Montaigne indique le champ de - herche a

précision et avec esprit : « .l'aurais trop beau jeu, si u je voulais considérer l'homme en sa commune : « çon, et en gros; et le pourrais faire pourtant par - ;« règle propre qui juge la vérité non par le poids des « voix, mais parle nombre. Laissons là le peuple qui ne « se sent point, qui ne se juge point... Je veux prend re « l'homme en sa plus haute assiette. Considérons-le en (( ce petit nombre d'hommes excellents et triés, qui. « ayant été doués d'une belle et particulière force natu- « relie, l'ont encore raidie et aiguisée par soin . par étude « et par art, et l'ont montée au plus haut point où elle « puisse atteindre. Ils ont manié leur âme à tout sens u et à tout biais, l'ont appuyée et étançonnée de tout le u secours étranger qui lui a été propre, et enrichie et

« ornée de tout ce qu'ils ont pu emprunter pour sa comte modité du dedans et dehors du monde : c'est en eus « que loge la hauteur extrême de l'humaine nature. Ils « ont réglé le monde de polices et de lois; ils l'ont instruit par arts et sciences, et instruit encore par « l'exemple de leurs mœurs admirables en règlement <( et en droiture. Je ne mettrai en compte que ces gens- « là, leur témoignage et leur expérience. Voyons jus- « ques où ils sont allés, et à quoi ils se sont résolus. « Les maladies et les défauts que nous trouverons en « ce collège-là, le monde les pourra hardiment bien « avouer pour siens. »

On s'attend donc à avoir l'amusante revue des ombres chinoises de la philosophie où les opinions hétéroclites défilent, et les sottises des sages s'alignent infatigablement. En eifet Montaigne ne nous l'épargnera pas plus tard : ce critique si aigu des idées, ce juge si | pénétrant de hommes, est d'une crédulité inconcevable en matière d'histoire; il ne discute jamais an fait: il Le prend tel qu'on le lui donne; et j'ai bien dil : il le prend, car ce qui achève dejustifier notre sévérité, c'est que cette érudition de quatrième ordre, dont Montaigne semble avec un air dégagé taire parade, et pour Laquelle Malebranche a eu raison d'inventer L'expression <le pédantisme à la cavalii-rc, est, par surplus, de L'érudition de quatrième main; Montaigne copie des pages entières, il insère des chapitres de Cornélius A-rippa, qui venaient déjà de Pic de la Mirandole, il compile les compilateurs. Sa compilation, qui a pour-

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tan! fait fortune e( faii nulr, nue inO<- <•,•.,!. ■. loinmc on peut !•• \ oir d.m^ !•••* >mi • I . ■ M< »t h< !■■ \

est une grossi erreui lilleun L'erreur commune

du temps. Mais l'édition de 1 580 ■ ■ '• oc d< m chons l.i forme primitive ed essentielle du scepticisme de Montaigne, en contient relativement peu. Lorsque - est constitué le scepticisme de Monl dictions <'t Les folies des savants ou des sages n\ on! pas beaucoup contribué. E1 dans la partie que w avons a étudier, ce qu'il faut retenu qui vient

du fond de La pensée de Montaigne, ce ne sont | des racontars saugrenus ou injustes, c'est la définition de L'attitude intellectuelle du sceptiqu< , Cela est i rieux, d'un effei sûr, d'une port uérale. \r:\-

les ombres grecques ei romaines] En 1576, un

philosophe qui parle.

« Quiconque cherche quelque ch« I Montaigne,

« il envient à ce point, ou qu'il dit qu'il l'a trouvée, ou

,M )qu elfVneser~peut trouver, ou qu'il en est encore en quête ». On reconnaît ici le texte môme de Sextus Empiricus et la division fameuse des philosophes en dogmatisé* -s. académiciens et sceptiques. Les premiers ont « traité les sciences et les arts comme notices c'est le mot technique : notitia'2) certaines » : les seconds ont assuré que

1. La Mothe le Vayer, qui a été précepteur de Monsieur, frère unique du Roi (Louis XIV), n'a guère écrit que des Essais. 11 imite ce qu'il y a de moins bon chez Montaigne, et, par la ressemblance ou le contraste, il fait mieux ressortir la valeur de Montaigne.

2. Mon éminent collègue, M. Roiier professeur d'histoire de la philosophie à l'Université de Bordeaux, a bien voulu relever pour moi les ter-

« les forces humaines ne sont pas capables d'atteindre à la vérité s les derniers n'ont môme pas osé affirmer cela; ils ne disent pas : Je ne sais rien; ils disent : Que sajsje?/»ffi) Montaigne se range du dernier groupe.

Une telle attitude au premier abord parait absurde.

Il faut laisser Montaigne la définir.

« L'ignorance qui se sait, qui se juge et qui se con- « damne, ce n'est pas une entière ignorance : pour l'être, « il faut qu'elle s'ignore soi-même : de façon que la pro- « fession des Pyrrhoniens est de branler, douter et ente quérir, ne s'assurer de rien, ne se répondre de rien. k Des trois actions de l'Ame : Fimaginative, 1 appétitive « et la consentante, ils en reçoivent les deux premières ; « la dernière, ils la soutiennent et la maintiennent ambi- « gin-, s;ins inclination ni approbation d'une part ou « d'autre, tant soit-elle légère. Or cette assiette de leur « jugement, droite et inflexible, recevant tous objets « sans application et consentement, les achemine a leur

ataraxie, qui estime condition de vie paisible, rassise, « exempte des agitations que nous recevons par l'impres- « sinn de L'opinion et science que nous pensons avoir des « choses; d'où naissent La crainte, l'avarice, l'ennui, les « désirs immodérés, l'ambition, l'orgueil, la superstition,

mes techniques contenus dans ['Apologie de Raymond Sebond, il j en a un très grtnd nombre, «jni traduisenl exactement les termes techniques correspondant! grecs el latins. On rail «loue des contresens lorsqu'on attribue à ces termes la signification qu'il* onl i>ri-.<> plus lard, ou qu'ils avaient déjà dans 1»' langage courant. Montaigne leur donne leur valeur scientifique, el son langage a une singulière précision. Le tome iv de l'Édition Municipale des / «tiendra un lexique où ces formes se-

ront expliqués.

HOlfl kIGNE.

MO* i M .M .

« l'amour de nom cl Ictté, In i • I »»•] 1 i< .n .

a L'opin é el la plus part de ■■ porels. \

i ils s'exemptent par là de Ut jalousie de leur discipli

• u- il- débattent 'lune bien moll< Ils n<- i

lenl poinl la revanche a leur dispute. Quand il - .. que le pesant vb contrebas, i •• qu'on les en crût, et cherchent qu'on l< i

engendrer leur dubitation et buiw (( qui est leur fin. Ils no mettent en avant Leu

■ positions que pour combattre celle qu'ils pensent

« nous avons en notre créance, si vous prenez la Leur,

■ iU prendront aussi volontiers la contrain - (tenir : « tout leur est un; Ils n'y onl nul choix. Si \

u que La neige soit noire, Us argumentent au rebours <( qu'elle est blanche1. Si vous dites qu'elle n'est ni l'un « ni l'autre, c'est à eux à maintenir qu'elle i « deux. si. par certain jugement, v< >ua établissez que \ « n'eu savez rien, ils vous maintiendront que vous « vez. Voire et si. par un axiome affîrmatif, vous - rares « que vous en doutez, ils vous iront débattant que vous (( n'en doutez pas, ou que vous ne pouvez juger et i « blir que vous en doutez. Et, par cette extrémité « doute qui se secoue soi-même, il- se séparent et se « divisent de plusieurs opinions, de celles mêmes qui « ont maintenu en plusieurs façons le doute et l'igno- « rance. Leurs façons de parler sont : Je n'établis rien: « il n'est non plus ainsi qu'ainsi, ou que ni l'un, ni l'au- « tre; je ne le comprends point; les apparences sont

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