Éd. M. et J., t. VI, p
2. C'est au chapitre x du livre III que Montaigne raconte L'histoire de sa mairie et explique les principes de sa conduite. C'est le Pro domo mea d'un philosophe un instant mêlé à I'aclion.
« Bordeaux, ayant eu très agréable et confirmé la dite « élection, et d'autant plus volontiers qu'elle a été « faite sans brigue et en votre plus lointaine absence. « Av l'occasion de quoi mon intention est, et vous or- « donne et enjoins très expressément que sans délai « ni excuse reveniez au plus tôt que la présente vous « sera rendue, faire le dû et service de la charge où « vous avez été si légitimement appelé. Et vous ferez « chose qui me sera très agréable et le contraire me « déplairait grandement. » Mais nous allons trouver chemin faisant d'autres marques de cette autorité de Montaigne; et ce n'est pas aux Essais qu'il devait alors d'être un grand personnage : « Il s'en faut tant que <( j'attend à me faire quelque nouvel honneur par ces « sottises, déclarait-il en 1580, à la dernière page de « son livre, que je ferai beaucoup si je n'y perds point « ce peu que j'en avais acquis '. »
Sa « mairie », qui dura quatre ans, se divise en quatre périodes. La première période est pleine de paix e\ de tranquillité; c'est après la convention de Fleix qui a calmé les ressentiments des protestants et des catholiques. Les deux pouvoirs rivaux : Henri, roi de Navarre, gouverneur de la Guyenne, chef du parti huguenot, et le maréchal de Matignon, lieutenant général du roi de France en Guyenne, catholique, s'entendent, ou du moins ne se disputent pas; une Cour de justice, composée de membres très éminents (Pierre Scguier, Pierre Pithou, Loisel, de Thou, un l'Hôpital, pctit-fîls du grand
t. Éd. D. et R., t. II, i». 3C)1.
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chancelier el cendre de Pibrac, en font partie talle à Bordeau i d'où elle raj onne inr \«-n. P< ;\,
Sain Montaigne B'info aux travail] de ce ha
tribunal, lui prête ses Lumières; et la baras prononça Loiselâ La séance de clôture LeS2ao 1582, Lui fui dédiée.
On prétend, et je crois bien que cela vient de Montaigne Lui-même, qu'il fut un juriste el un conseil] au parlement très médiocre. Cependant non i -
que pour les choses de La justice, son opinion a qu< (jue poids. En voici d'ailleurs une autre preuve : 1« îoi de Navarre lui fait communiquer par Do ! Mornay un projet de réi'ormation des procédui autres matières judiciaires, et il est invité à en donner son avis. Lorsqu'on 1588, il nous exposera ses sur le droit, ce ne sont pas celles d'un magistrat fantaisiste, évadé de sa besogne; elles ont de L'expérience, elles sont écoutées et ont été sollicitées.
Cette première période, toute à la justice, est suivie d'une période toute à la diplomatie; la paix s'en allée et la guerre vient. Henri de Navarre et Henri III, représenté par Matignon, ont cessé de s'accorder. Le roi de Navarre et les protestants veulent prendre Bordeaux par la famine, arrêtent le commerce qui se fait par la Garonne ; et enfin, par un coup de main, un beau jour Henri de Navarre s'empare de Mont-de-Marsan. Voilà le trouble et l'inquiétude à Bordeaux. Matignon va rendre au roi de Navarre coup pour coup. Mais avant les coups, Montaigne fait de la diplomatie. Du Plessis-Mornay, le conseiller de Henri de Navarre, entre-
tient avec Montaigne une correspondance bien curieuse ; et elle est bien curieuse aussi, la confiance et l'amitié que témoigne le puissant polémiste huguenot à l'auteur des essais.
Enfin, tout se termine à peu prés bien, et la guerre est évitée. Nous arrivons à la troisième période, de conciliation, celle-là.
L'héritier de Henri III — c'était le duc d'Anjou — venait de mourir sans enfants. L'héritier du royaume, selon la loi antique, c'est à cette heure le roi de Navarre lui-même. Et cette péripétie change la face des choses : le futur Henri IV n'ayant aucun intérêt à continuer à dépouiller Henri III et à diminuer son héritage.
Il y avait dans le caractère de Henri de Navarre quelque chose de vaillant, de hardi, de généreux, d'aimable, relevé par une pointe de tolérance et de bonne humeur. Montaigne aimait cela; il aimait Henri de Navarre ; et le voilà qui se range au panache d'un dauphin de France huguenot; il crée le nouveau parti, où la diirérence de religion ne sera plus la règle de La politique, où tout le inonde suivra « la règle fondamentale du royaume ». Un jour, il a l'honneur d'héberger au château de Montaigne, Henri et sa cour; et Henri chez son bon ami, l'auteur des Essais, renonce aux précautions et aux prérogatives coutumières : « Le roi de Navarre, écrit Montaigne, dans ses éphémé rides, me vint voir à Montaigne où il n'avait jamais été, et y fut deux jours, servi de mes gens, sans aucun de ses officiers. Il n'y souffrit ni essai ni couvert; et dormit dans mon lit »; et puis vient naturellement rénumération de la
suite «lu roi, qui comprend MM. le prince de Condé, <l<- Elohan, de Turenne, de Montataire, de Lcsdi une trentaine d'au! : rieurs <l - m '!<• moindre
importance : tout cela logeanl chez le fils <-t petit-fils drs marchanda <!<• hareng de la Rousselle.
Montaigne esl -i actif, -i accommodant, si conciliateur, si confiant en même temps dans L'avenir et si d< d'assurer cet avenir, qu'il se mêle des amours du de Navarre, futur roi <!<■ France. Henri esi aui pieds de Diane d'Andouin, comtesse de Grammonl «t de Guiches (Montaigne dit deGuisseo . La belle Corisande. Montaigne écrit à la belle Corisande [jour lui recommander « de n'engager à -os passions L'intérêt et la fortune du prince, et de regarder plus à son utilité (de Henri) qu'à ses amours particulières (de Diane .
Enfin c'est la quatrième période, celle des dangers, de l'activité infatigable, du courage et des malheurs. La Ligue s'est formée ; le parti huguenot s'est reformé en tant que parti religieux; le parti national n'existe presque plus; il n'existe pas plus que Henri III, ce fantôme de roi, et cette ombre d'homme. La Li^rue si représentée à Bordeaux par l'actif, le violent Veillac. gouverneur du Château-Trompette, un prèt-à-tout. un casse-tout; la populace soutient Veillac : il n'y a pas encore cinquante ans que la populace bordelaise s'est soulevée, égorgeant les hommes du roi et pillant les maisons. En même temps, les chefs protestants, de Brouage, de Royan, de Blaye, de Bourg, de Bergerac, harcelaient le commerce bordelais, faisaient leurs approches autour de la grande ville.
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Matignon, qui avait de la tête et qui était un homme de guerre, se trouvait là à son affaire. Mais l'indolent Montaigne? L'indolent Montaigne témoigna un dévouement de toutes les heures, une activité qui ne se lasse point et une indomptable énergie. « J'ai passé toutes les nuits ou par la ville en armes, ou hors de la ville, sur le port », écrit-il à Matignon, qui est absent, qui l'a prévenu qu'un coup de main se prépare contre Bordeaux, et qui lui laisse le fardeau de cette situation.
Mais la chaleur guerrière, réveillée un instant chez Montaigne, n'altère point son jugement, ne le détourne pas de ses desseins de conciliation ; et nous voyons le maire de Bordeaux, tandis qu'il assure la défense de sa cité, ménager une liaison durable entre Matignon et Henri de Navarre, entre les protestants et le parti national.
La mairie de Montaigne touche à sa fin. Singulière épreuve, pour un sage qui n'avait cherché que la tranquillité de l'âme et n'avait étudié que Fart d'être à soi.
D'ailleurs, il n'abandonne rien de cette sagesse; il ne laisse ni les événements ni les passions prendre pied sur lui : il conserve l'arrière-boutique toute sienne où il se retire. Il se retire aussi tant qu'il le peut au château de Montaigne; et jamais, dans l'action, il ne perd sa clairvoyance, son sang-froid, la juste notion de luimême, des hommes et des circonstances '.
Aussi sa conduite manque-t-elle parfois de ce grain de folie sans lequel il n'est rien de parfaitement beau,