Chapitre vmdu livre III
C'est sur lui que Montaigne étudie ce problème ; il se sert à lui-même de sujet d'expérience; il regarde comment il se comporte — il se juge : le jugement n'estil pas son affaire? — et il conclut, pour tout le monde. De là dans cet Essai un curieux mélange de confidences personnelles, de réflexions générales et de conseils. La méthode serait dangereuse; elle ne l'est point pour Montaigne, qui sait se considérer « à quartier », comme il dit, et avec la même liberté d'esprit qu'il étudierait un rocher, une plante, un étranger.
« Le plus fructueux et naturel exercice de notre esprit, c'est la conférence » ; mais prenez garde : « comme notre esprit se fortifie par la communication des esprits vigoureux et réglés, il ne se peut dire combien il perd et s'abâtardit par le continuel commerce et fréquentation que nous avons avec un esprit bas et maladif. » Nous sommes prévenus : ne cherchons qu'une société exquise ou excellente.
Nous causons, nous discutons : et la première chose que nous constatons, c'est qu'on n'est point de notre avis. Ceux que la contradiction atteint, silssont dogmatiques, vont souffrir <*t se fAcher. Mais heureux alors les Py i*i*1 ioniens, heureux alors Montaigne ! il « conférera» comme il le faut pour goûter tout le plaisir et tout le fruit de cet exercice. 11 sait que les hommes sont nés pour « quêter la vérité », non pour la trouver, encore moins pour l'imposer. Il « se prive du droit de faire des arrêts »; il « renarde mollement les opinions diverses », et, s'il « n'y prête le jugement », il y « prête aisément l'oreille ». « Les contradictions donc des juge-
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menta ne L'offensenfl ni oe l'altèrent; ellet L'évei seulement el L'exercent 'Mon il ne tend
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grement. Je me & os bien plus fier, dit-il, de U rickoire que je gagne sur moi, quand, en L'ardeur m< du combat, je me fais plier bous La force de La raison de mon adversaire, que je ne me sens gré delà rictoi e que je gagne sur lui par sa faiblesse. »
Voyez-vous, par L'effet, combien •'•fait raisonnable, combien est profitable l'attitude sceptique, la libre pensée de Montaigne?
Mais Montaigne a des défauts aussi : la diversité des opinions ne le fâche point, à une condition : c'est que la conduite du débat se suive avec ordre ». sinon il quitte la chose et s'attache à la forme avec dépit et indiscrétion, et se jette à une façon de débattre têtue, malicieuse et impérieuse de quoi il a à rougir après ».
II a tort, il s'en accuse. Mais celui qui est cause de ce dépit, celui qui a fait dévier le débat, quel n'e>t pas son tort! Et voilà maintenant de quoi Montaigne va nous parler : il nous fait le portrait de ces mauvais disputeurs, et il ramène en somme leurs défautl'abus de la logique. Il est dans le plein courant de sa veine; il développe avec un brio extraordinaire une thèse qui lui est chère : aux écoles de parlerie. on ne fait que disputer, on y contracte la manie de la dispute, et les manies de la dispute: on y apprend une sorte de « jeu de passe-passe » qui rend « plus savant, mais non pas moins inepte ». Il faut
au contraire « dire ordonnéement, prudemment, et suffisamment »; et cela s'apprend tout seul, sans le chaperon, la robe, le latin, le baroco et le baralipton, et tout le batelage de l'école. Vous reconnaissez ici un dos thèmes, de Y Apologie de Raymond Sebond et de V Institution des enfants.
Ce thème épuisé, un autre surgit. Dans la dispute nous sommes souvent dupes non seulement des arguties logiques, mais encore, et aussi souvent, du prestige de l'homme, de l'air et du ton d'autorité. C'est une « tyrannie efFcctuellc ». Montaigne ne la peut supporter, et nous enseigne à nous en défier : « La gravité, la robe et la fortune de celui qui parle, donne souvent crédit à des propos vains et ineptes : il n'est pas à présumer qu'un monsieur si suivi, si redouté, n'ait audedans quelque suffisance autre que populaire, et qu'un homme à qui on donne tant de commissions et de charges, si dédaigneux et si morgant, ne soit plus habile que cet autre qui le salue de si loin, et que personne n'emploie. » Il n'y a pas seulement cette tyrannie de « la grandeur de fortune », il y a celle aussi des beaux traits et des profondes sentences. Vous causez avec un homme qui tient des propos pleins de sens, vous allez vous rendre à cet homme; attendez, ouvrez les yeux: ces propos ne sont peut-être en lui qu'un souvenir, une heureuse rencontre, un hasard, et il n'y a rien mis du sien, il n'y a rien compris. Ne vous laissez pas vaincre à cette tyrannie parlière.
Conclusion : sous le riche apparat et sous les grandes charges sachez discerner ce que vaut l'homme; sous la
beauté ou la vérité dei pai oie bei di
que vaut L'homme. L'homme lui-même, dam Mm enten dément et sa conscience, Le mérite personnel, comme dira La Bruyère : voilà ce qui importe, voilé ce don! il faut tenir compte, et voilà enfin ce que par mille observations fines, par mille conseils Montaigne nous apprend à connaître.
En résumé, lorsque le sage cherche la socii hommes, il y cherche des hommes; et tout ce qui bc substitue à l'homme, tout ce qui le cache ou le couvre, ou l'encroûte, vérité dogmatiquement affirmée, méthode de discussion artificielle et mécanique, richesses el dignités, savantes citations et doctes propos.il l'écarté il écarte affirmations, syllogismes, il écarte gardes et valets, draps d'or et brocards, il écarte Aristote, Horace, Quintilien, il va droit à l'homme; si l'homme est un sot, bonjour î si l'homme est un simple, qu'il reste une heure! si l'homme est un sage, qu'il s'asseye au foyer, et qu'il y séjourne : voilà mon homme, dit Montaigne.
Cette société purement humaine et civile a donc des charmes invincibles, et Montaigne n'y résiste pas. La société politique a des droits en revanche et Montaigne ne s'y dérobe pas. A la rigueur il admettrait que, dans un État tranquille et bien policé, le sage demeurât à l'écart des affaires publiques, et ne prit point parti. Mais « de se tenir chancelant et métis, dit-il: de tenir
son affection immobile et sans inclination aux troubles de son pays et en une division publique, je ne le trouve ni beau, ni honnête : il faut prendre parti ' ».
Seulement, pour le sage — et quel que soit le parti auquel il se dévoue — cela ne va pas sans difficulté. Le devoir politique et l'intérêt de l'État ne s'accordent pas toujours avec la raison et avec la vertu du sage; et cela oblige à une sorte de dédoublement. Tel, homme libre, serait à gauche de la barricade, qui, homme de gouvernement, sera à droite ; ce sont les nécessités de l'action. Or ce n'est pas toujours trahir ses idées. Mais c'est trahir la sagesse. Montaigne — le mol et lâche — ne veut pas d'une telle trahison : il restera l'homme libre, il restera le sage, — et il désire que nous fassions comme lui. Étudions son exemple et ses conseils.
Le premier danger que court la sagesse, dans la politique, c'est qu'on s'y passionne : on se passionne, et les intentions Légitimes s'altèrent en séditieuses et illégitimes. A la faveur de cette lièvre, les mauvais germes se développent; l'intérêt personnel se substitue ;\ l'intérêt du parti et de l'État; l'avidité, l'orgueil, l'ambition, la colère et La haine deviennent en réalité les mobiles de la conduite; la brutalité et l'indiscipline se
1. Éd. M. et J., t. V. |>. 170. Ce sujet a été débattu dans une bien belle lettre de Du Vair. Je signale au passage que Montaigne S au moins une fois copié Du Vair, et que Do Vair a plusieurs fois imité Montaigne. Peulètre s'étaient-ils personnellement connus par l'entremise de I-'lorimond de Kœmond.
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Qeusi "H amoureuse envers Les grands, ni n'ai ma « volonté garrottée d'offense ou obligation particule La cause générale et Légitime ne m'attache non plus que modérément ei Bans fièvre; je ae rais pas suj< « ces hypothèques ei engagements pén< in-
« times : la colère et la baine son! au delà du devoir « de La justice et sont passions servant seulement i « qui ne se tiennent pas assez à leur devoir par La « raison simple. C'est ce qui me fait marcher par' (( la tète haute et le cœur ouvert1. » C'est la Lifo d'esprit.
Il arrive à cette liberté d'esprit, en empêchant son entendement de « s'infecter ». Il a toujours su et voulu distinguer «la peau de la chemise » : j'en vois, dit-il, qui se transforment et se transsubst mtient en autant de nouvelles figures et de nouveaux êtres qu'ils entreprennent de charges, et qui se prélatent jusqu'au foie et aux intestins ». Ceux-là sont dupes du rôle qu'ils jouent, ne sont plus eux-mêmes, ne sont plus libres : « Le jugement d'un empereur doit être au-dessus de son empire et le voir et considérer comme accident étranger; et lui, doit savoir jouir de soi, à part, et se communiquer comme Jacques et Pierre, au moins à soimême ». Dans les affaires publiques ce fut sa première règle de conduite; tout l'Essai x du livre III : De