‹ MontaigneChapitre 77 sur 100 · Éd. M. et J.,t. V, p · texte numérisé non relu

Éd. M. et J.,t. V, p

LE SAGE vu AVEC LES HOMMES. 1{)")

ménager sa volonté, explique et développe cette règle. Il y raconte dans quelles conditions il a été élu maire de Bordeaux. A son arrivée, il remercia « gracieusement? » « messieurs de Bordeaux » ; il se « déchiffra à eux, fidèlement et conscientieusement, tel qu'il se sentait être » : « sans mémoire, sans vigilance, sans expé- « rience, et sans vigueur; sans haine aussi, sans ambi- « tion, sans avarice, et sans violence ». Mais surtout il les prévint qu'il n'avait pas l'humeur de son père; lui, il ne se laissera pas « pousser hors de lui, et chasser en la place, à l'usage de la société publique ». « La « principale et plus légitime charge que nous ayons, « c'est à chacun sa conduite. Gomme qui oublierait de « bien et saintement vivre et penserait être quitte <le « son devoir, en y acheminant et dressant les autres, « ce serait un sot; tout de même, qui abandonne en « son propre, le sainement et gaiement vivre, pour en « servir autrui, prend à mon gré un mauvais et déna- « turc parti. Je ne veux pas qu'on refuse aux charges « qu'on prend, l'attention, les pas, les paroles. < f la « sueur, et le sang au besoin : mais c'est par emprunt «< et accidentellement, l'esprit se tenant toujours en « repos et en santé, non pas sans action, mais sans « vexation, sans passion. »

« J'ai pu, conclut-il, me mèier des charges publiques sans me départir de moi de La largeur d'un ongle. »

Ainsi Montaigne a suivi les leçons qu'il se donnait jadis au chapitre de la Solitude; il a gardé une arrière-boutique toute sienne et t<>ute franche, et il >'\ retire.

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même, il <'ii use ris-à via dea autres, il juge lea bomn non selon Bon parti el Belon leur parti, maia selon i mêmes. ■ kva dissentiona présentes de cef Etat, 'lit-il. « mon intérêt ne m'a r.-t 1 1 méconnaître ni lea qualités « louables en mes adversaires, ai celles qui sont re- « prochables, en ceux que j'ai suivis. •

Plus tard il y revient et il insiste : J'accuse merveil- « leusement cette vicieuse façon d'opiner : « IJ est de « la Ligue, car il admire la grâce de monsieur de Guise. « L'activité du roi de Navarre l'étonné; il est Huguenot. « Il trouve ceci à dire aux mœurs du roi; il est sédi- « tieux dans son cœur. Ils veulent que chacun en son « parti soit aveugle ou hébété; que notre persuasion « et jugement serve non à la vérité, mais au projet rie « notre désir. »

Enfin Montaigne reste libre vis-à-vis même des id qu'il embrasse : et là son pyrrhonisme est sa sauvegarde. Si ces idées ne sont que des conjectures, il ne les mettra jamais à si haut prix que d'en faire cuire un homme tout vif. Ceux qui commettent ce crime, ce sont les gens qui croient que leurs conjectures sont des vérités incontestables!

Au total, le sage peut exercer de grandes charges, le sage peut s'attacher à un parti, le sage peut prendre la défense d'une théorie politique : mais il faut crue son jugement domine toujours sa charge, son parti, sa doctrine; et voilà pour l'entendement.

Et la conscience?

La conscience restera libre, comme l'entendement '.

La conscience défend au sage de mentir; et, à la vérité, la franchise est la liberté de la conscience. Le sage ne mentira pas. C'est, croit-on, une qualité du politique et de l'ambitieux de déguiser sa pensée ; le sage dira toujours ce qu'il pense. « En ce peu que j'ai eu à négo- « cier entre nos princes, en ces divisions et subdivisions « qui nous déchirent aujourd'hui, écrit Montaigne, j'ai « curieusement évité qu'ils se méprissent en moi, et « s'enferrassent en mon masque. Les gens du métier se « tiennent les plus couverts, et se présentent et con- « trefont les plus moyens et les plus voisins qu'ils « peuvent : moi, je m'offre par mes opinions les plus « vives et par la forme plus mienne, tendre négocia- « teur et novice, qui aime mieux faillir à l'affaire qu'à « moi. Ça été pourtant jusqu'à cette heure, avec tel « heur (car certes, fortune y a la principale part) que « peu ont passé de main à autre, avec moins de soup- « çon, plus de faveur et de privauté. J'ai une fa<;on « ouverte, aisée à s'insinuer et à se donner crédit aux « premières accointances. La naïveté et la vérité pure « en quelque siècle que ce soit, trouvent encore leur « opportunité et leur mise2. »

La conscience, du moins la conscience de Montaigne, lui défend non pas seulement la cruauté, mais la justice qui fait souffrir autrui. Le sage refusera donc les offices cruels, et ne se prêtera pas à ces violences que suggère

1. C'est le sujet de l'Essai i du livre III, Éd. If. ol J., t. V, p. 1G5 et suivantes.

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