Éd. M. et J., t. V, p. l v
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lion civique ou politique. H se termine par un de ces beaux portraits, moitié symbolique* moitié historiques, où Montaigne excelle : « J'ai autrefois logé « Épaminondas au premier rang des hommes excel-
(( lents, et ne m'en dédis \>;\<. Jusqu'en montait-il la « considération de son particulier devoir? qui ne tus « jamais homme qu'il eût vaincu; qui, pour ce bien « inestimable de rendre la liberté à son pays, faisait « conscience de tuer un tyran ou ses complices, sans « les formes de la justice;, et qui jugeait méchant « homme, quelque bon citoyen qu'il fût, celui qui, entre « les ennemis et en la bataille, n'épargnait son ami et « son hôte. Voilà une âme de riche composition. Ne « craignons point après un si grand précepteur, d'es- « timer qu'il y a quelque chose illicite contre les enne- « mis mêmes; que l'intérêt commun ne doit pas tout « requérir de tous, contre l'intérêt privé, et que toutes « choses ne sont pas loisibles à un homme de bien, pour le service de son roi, ni de la cause générale et des lois. C'est une instruction propre au temps : Nous n'avons que faire de durcir nos courages par ces lames de fer; c'est assez que nos épaules le « soient; c'est assez de tremper nos plumes en encre, « sans les tremper en sang. Si c'est grandeur de couce rage, et l'effet d'une vertu rare et singulière, de mé- « priser l'amitié, les obligations privées, sa parole, et « la parenté , pour le bien commun et obéissance du « Magistrat : c'est assez vraiment pour nous en excuser, « que c'est une grandeur, qui ne peut loger en celle « du courage d'Épaminondas. »
Un chef d'État, s'il est avisé, ne songera pas à faire d'un sage — d'un sage à la manière de Montaigne — son premier ministre, ou son ministre de l'intérieur ou son préfet de police. Mais Henri IV souhaita de faire de Montaigne son ami, son conseiller, peut-être sa conscience vivante. Il est vrai que Montaigne refusa.
Voilà donc quelle sera la conduite du sage dans son parti. Mais le choix même du parti est aussi affaire de sagesse.
Au temps où Montaigne était stoïcien, la meilleure forme de société lui paraissait être celle qui serait la plus simple et la plus rudimentaire. Il admirait le régime politique des Cannibales. 11 a changé, il est plus exigeant aujourd'hui.
La société, il la juge une pièce essentielle de bonheur humain. La paix dans la société assure seule la tranquillité et la beauté de la vie. L'ordre dans la société est nécessaire à la dignité et à la liberté de l'homme. Sans doute dans l'état d'anarchie il y a des individus francs et aimables, que la sympathie universelle préserve de la guerre universelle ; et Montaigne serait de ceux-là. Mais il ne lui convient pas que l'exercice de ses droits lui soit concédé par don gracieux. « Je tiens, ditil, qu'il faut vivre par droit et par autorité, non par récompense et par grâce. Il me déplaît d'être hors de la protection des lois et sans autre sauvegarde que la
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Ifaifl sur quoi se fondent ces droita qu'il revendique, cei lois donl il invoque La protection, < ■• tte mh [été dont il se réclame? Pas sur mceptions rationnelles
de L'esprit, à coup sûr.
II y a en effet des partis politiques qui veulent refaire <le toutes pièces La société ; cens de science et de doctrine imaginent des systèmes où toute- Les imperfections de L'état actuel — et Montaigne Les reconnaît, ces imperfections— seront bannies. Tel en ces temps préconisait un ensemble de lois qui diminueraient Les proa - et éviteraient l'injustice ; tel, d'une vue plus large, voulait fonder sur la religion un gouvernement qui ressemblerait à la République de Genève; celui-ci songeait d'un gouvernement populaire à limitation de L'antiquité et celui-là d'un gouvernement autocratique à l'espagnole. Depuis Montaigne les rêves ont continué : ils se sont un peu apaisés sous Louis XIII ; ils ont repris sous la Fronde ; nouveau calme pendant les trois quarts du règne de Louis XIV. Mais depuis le xvm siècle, quel déchaînement de conceptions et d'inventions !
Or tous ces théoriciens sont tout à fait dogmatiques ; la science qui leur remplit la bouche, et qui n'est pas entrée dans leur entendement, les fortifie contre le doute. Et comment douteraient-ils des conclusions que leur fournissent ou l'histoire universelle raccourcie en dix pages, ou la statistique de peuplades mal con-