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ce n'est jamais que dans l'intérêt des lois, et pour les mieux maintenir1.
Jusqu'à présent nous sommes restés dans une sorte d'empirisme subjectif. Si Montaigne n'était pas si tendre à la souffrance d'autrui, et s'il était moins pyrrhonien, serait-il encore un conservateur ? Oui certes.
L'homme, nous le savons, n'est pas une idée pure, une volonté pure, ou un pur instinct ; c'est un être complexe, dont la nature, sans cesse en mouvement et en métamorphose, se réalise et se modifie sous mille influences grossières et subtiles qu'on exprime par ces deux mots d'habitude et de coutume. Il en est de même de la société : elle est l'expression muable et vivante de la nature humaine ; mais si elle change et vit, si elle se réalise et se diversifie, ce ne peut être par la raison théorique et la volonté définie des hommes, c'est du même mouvement « multiforme » qui donne la mutation et le branle aux terres, aux mers, aux plantes, aux animaux, et aux astres dans le ciel. Laissez donc se faire la société. Certes dans un pays neuf, comme l'Amérique, l'initiative de la raison est plus grande, et l'on n'a ni à respecter ni à suivre l'évolution naturelle d'un passé qui n'existe point. Mais, même dans ce cas, n'essayez pas de soumettre aux arrêts de l'esprit humain la force des choses. Écoutons Montaigne : « La société « des hommes se tient et se coud, à quelque prix que « ce soit : en quelque assiette qu'on les couche, ils
1. Voir l'Essai I, xxm : « De la coutume et de ne changer aisément une loi reçue. »
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« s'empilent et B6 rangent, en §e remuant et l'entas-
sant, comme des corps mal unis qu'on empoche « ordre, trouvent d'eux-mêmes la façon de se joindre, « et de se placer les ans parmi lei autres; louvent « micu\ que l'art ne Lea eut su disposer. L<- roi Phi- « lippus lit un amas des plus méchants hommi « incorrigibles qu'il pût trouver, et les logn « une ville qu'il leur fit bâtir, <pii en portail Le d « J'estime qu'ils dressèrent des vices mêmes, une con- « texture politique entre eux, et une commode et juste « société. La nécessité compose les hommes i t les « assemble. Cette couture fortuite se forme après en « lois. Car il a été d'aussi sauvages qu'aucune opinion « humaine puisse enfanter, qui toutefois ont maintenu « leurs corps, avec autant de santé et longueur de vie, « que celles de Platon et d'Aristote sauraient faire. Et « certes toutes ces descriptions de police, feintes par « art, se trouvent ridicules et ineptes à mettre en pra- « tique. Ces grandes et longues altercations, de la « meilleure forme de société et des règles plus com- « modes à nous attacher, sont altercations propres seu- « lement à l'exercice de notre esprit. Telle peinture de « police serait de mise en un nouveau monde : mais « nous prenons un monde déjà fait et formé à certaines « coutumes. Nous ne l'engendrons pas comme Pyrrha. « ou comme Cadmus. Par quelque moyen que nous « ayons loi de le redresser et ranger de nouveau, nous « ne pouvons guère le tordre de son accoutumé « pli que nous ne rompions tout. On demandait à « Solon, s'il avait établi les meilleures lois qu'il avait
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« pu, aux Athéniens : Oui bien, répondit-il, de celles « qu'ils eussent reçues. Non par opinion, mais en « vérité, l'excellente et meilleure police est, à chacune « nation, celle sous laquelle elle est maintenue. Sa (( forme et commodité essentielle dépend de l'usage i. »
On voit par là que si Montaigne est conservateur, ce n'est point par cette paresse desprit et ce fétichisme qui nous suggèrent que la société humaine est arrivée à sa forme parfaite. On voit aussi les limites où s'arrête son conservantisme.
Si la coutume et la loi prétendent à l'infaillibilité et à l'immutabilité, alors que le mouvement naturel de la société s'efforce de les modifier, si le passé devient carapace et croûte, et si le présent se momifie, Montaigne exigera que Ton rétablisse la souplesse et la liberté. Mais encore, mais toujours la raison individuelle, la théorie scientifique, la notion abstraite n'auront point de part à ce travail de libération, ou une part 1res petite ; et, quoique Montaigne ne l'ait dit nulle part explicitement, il l'enseigne partout implicitement.
La société politique n'esf ni une convention ni une réalité en soi; elle n'est pas constituée sous des règles absolues, elle n'est pas davantage instituée par des règlements arbitraires : c'est la rencontre de certains hommes, à tel moment, à tel endroit, dans telles conditions. Ce doit être l'œuvre spontanée des hommes. Formez doncdès esprits libres et des consciences nobles, libres