Éd. M. et J., X, VI, p. 137, Essai ni
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juste.
Les idées politiques de Montai^ ai belles ei no-
bles; le pyrrhonisme s'y associe à L'humanité, ei L'individualisme à La vertu. Montaigne accepte ce qui sans cesser d'être Lui-même ce qu'il doil être; on peu!
suivre ses conseils, on ne rien de bas, ni
d'injuste, ni de cruel.
Mais — ici la critique reprend -es droits — fc-on
quelque chose? C'est toujours ce qu'il faut craindre, avec Montaigne : « Le danger n'était pas que je : SB mal, dit-il lui-même, mais que je ne lisse rien ».
Car enfin, il me décourage. Il oppose •< à la vérité et à la raison » la coutume, aux n lois controuvées » les « lois naturelles », à la police des États la générale police du monde » ; et il me dit ensuite : que la règle des règles et générale loi des lois ». c'est « que chacun observe celle du lieu où il est! » Il veut, naturellement. que je me soumette aux lois naturelles, et h la générale police du monde; il prescrit explicitement que je me soumette aux lois particulières et à la police de mon
pays; et il me montre celles-ci en contradiction avec celles-là! Comment n'a-t-il pas vu cette difficulté? Kt s'il l'a vue, comment l'a-t-il laissée subsister?
En' réalité, nous touchons ici à la grande difficulté crue recèle sa philosophie. Montaigne croit à une raison universelle et obscure, qui ne s'exprime point par axiomes ou principes; qui fait la droiture de la conscience et la justesse de l'entendement et qui règle l'univers. Dans les choses, elle est ordre; dans les animaux, instinct; dans l'homme, bon sens : en tout, elle est simplicité, tranquillité, accomplissement do la destinée. Puis il enseigne qu'il y a chez l'homme une soi-disant raison, c'est la faculté de l'abstrait et de l'absolu; c'est la machine aux engrenages brutaux et inflexibles ; des choses réelles, cette raison individuelle fait des idées vides; et pour s'éviter la peine de voir et de comprendre, elle prononce d'infaillibles arrêts, propres (ou impropres) à tous cas. Par la raison universelle, l'homme estheureux; il est aussi malheureux que sot parla raison individuelle.
Cette conception-là, Montaigne ne L'a jamais dégagée avec une rigoureuse netteté, qui sciait d'ailleurs une dangereuse netteté; elle circule à travers tout»- sa pensée. Elle vient de la Théologie naturelle de Ka\mond Sebond; elle a été Fortifiée par la leçon du stoïcisme. Elle remplit, elle nourrit la première partie de Y Apologie de Raymond Sebond. Malheureusement alors elle fut submergée par VHéraclitéisme. Le torrent passé, elle a reparu; mais voyez combien il reste sur elle de limon, combien elle a été bouleversée: Montaigne semble ne
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plus savoir i'j reconnaît! 5 jit-iJ d< i-
tumes, tantôt il le rime l'effi t de l
iini\ erselle, tantôt comme l'œui re de 11
duelle; [ci, cédant au sentiment religieux si tïcien, il est
plein de confiance ; là, cédant à l'esprit critique, il ne
manifeste que défiance et ironie. Cette h
confusion n'embarrasse pas Montaigne dai Hais
nous, -«-ursct incertains, nous demandom <1 r
Heureusement, Montaigne a laissé, en ce sujet, un admirateur qui a eu plus de persévérance dam la i cherche, plus de bonheur ou plus de génie.
Du château de Montaigne, la vue roule but une immense étendue de vallées et de molles collines Serré dans ses fossés profonds, ramassé sur lui-même, sombre
et magnifique avec sa ceinture de vignes et de bois, le château féodal de Montesquieu, sans horizon, porte aux études pénétrantes, aux réflexions suivies, aux recherches méthodiques. Le président de Montesquieu, dont les beaux yeux bleus fatigués ont le regard tourné en dedans, y médite sur les sociétés humaines. Il a eu, il a toujours deux admirations : Malebranche et Montaigne. L'un lui a appris que tout se fait dans le monde parordre et selon une raison divine; et l'autre lui redit que tout est ondoyant et divers, la nature aussi bien que l'homme. Préoccupé par tant de lois, le Président s'embarrasse dans ces deux disciplines inconciliables. Et pourtant, plus il étudie, plus il voit que ni Malebranche ni Montaigne ne se sont trompés. Mais par quel principe les accorder? Pendant des années, il a agité ce pro-
blême. Et puis, tout d'un coup, la lumière s'est faite : l'esprit des lois lui a apparu : « J'ai bien des fois commencé et bien des fois abandonné cet ouvrage; je ne connaissais ni les règles ni les exceptions; je ne trouvais la vérité que pour la perdre. Mais quand j'ai découvert mes principes, tout ce que je cherchais est venu à moi, et dans le cours de vingt années, j'ai vu mon ouvrage commencer, croître, s'avancer et finir, » lisonsnous dans la préface de Y Esprit des lois. Montesquieu s'était aperçu que s'il y avait de la fantaisie dans les institutions des peuples, elles enveloppaient un certain fond de raison, et que cette fantaisie même, cet arbitraire et ce conventionnel qui décourageaient Montaigne, ont une explication naturelle et raisonnable. Les hommes poursuivent toujours avec plus ou moins de succès la conservation de l'État auquel ils appartiennent! c'est le « fond raisonnable »; la nature d'un Étal varie selon son gouvernement, selon le nombre et tempérament de ses citoyens, ses richesses économie [ues, selon la nature du sol et du climat, selon les mœurs et l'esprit public : c'est l'origine de la diversité et de l'apparente absurdité l.
La difficulté contre laquelle Montaigne s'était heurté se trouve levée. Montesquieu poursuit d'ailleurs son étude exactement dans le sens qui eût convenu à Montaigne. Il ne cherche pas à définir plus complètement ce « fond raisonnable » : l'on risquerait, si on l'exprimait par une formule abstraite, de n'y voir qu'un axiome
i. C'est à M. Barckhanaen que je prends cette Interprétation de Montesqnien : Montesquieu ti l'Esprit des Lois, Bordeaux, 19
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ou un théorème e\ i e d '• •' pu duc id< une
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des exemples et d<- drnn'lcr mu- <|.^ ( h pnVi* les Inflaencefl changeantes, les multiplet rapport! qui orientent dans tel ou tel sens la tendance originelle (|ni en foni sortir Les faits, depuis les plus communs jusqu'au! plus singuliers el aui plus bizarres. Voil qu'a discerné l<i profond génie de Montesquieu. \. toutes les lois et coutumes ne sont pas bonnes : il J parfois erreur, caprice, tyrannie, intervention de la raison individuelle; mais, en général, elles Boni les meilleures qu'actuellement elles puissent être; leurs contradictions et leurs incohérences, loin «le l<s accuser, sont une preuve qu'elles se rattachent au même n od de raison universelle, comme les différences des individus montrent la constance des espèces.
Montaigne eut aimé sans doute celui qui consacra sa vie à mettre en lumière cette vérité. Mais lui n'avait eu besoin de cette solution définitive pour se confirmer dans la direction qu'il avait donnée à sa vie politique. D'ailleurs, c'en est fini maintenant des recherches philosophiques, et c'en est fini de l'action. Voici l'heure du dilettantisme.