CHAPITRE VII
L HOMME LIHRK.
I. Les deux courants. — II. Le dilettantisme. — III. L'homme sous le dilettante. — IV. L'aspect nouveau des Essai*. — \ . Les plus illustres lecteurs <!<' Montaigne. — VI. L'homme libre. — VII. Conclusion.
Ce n'est plus une crise que ce dilettantisme qui est maintenant la maîtresse forme de Montaigne, ce n'est plus une étape : c'est le gitc final où Ton attend la mort.
Faut-il considérer ce dilettantisme comme la conclu- >i<»n naturelle vers laquelle tendait révolution de Montaigne? ou comme un accident imprévu qui provoqua l'abdication de sa sagesse et la banqueroute de sa philosophie? Comme l'un et l'autre à la fois.
Le but que .Montaigne poursuivait depuis 1570, c'était de passer « tranquille et à pari le peu qui lui restait de vie ». Il voulait jouir paisiblement de chaque jour, sans inquiétude, sans alarme, « g rata superveniet »; et s'il s'était confié a la plus dure, à la plus fière des morales antiques, c'est parce que, étant donné son tempérament, le temps où il vivait, et le contentement
(jn*il désii ail ■ cette morale v impôt rffl i lui épicurisme qu'il tut stoïcien.
• i par épicarisme aussi, peut-on dire, qu'il fut pyrrhonien. Le stoïcisme l'avait mis à l'abri des inquiét u< I<s el d<> souffrances qui nous viennent du monde extérieur el d<- notre sensibilité. Le \> rrbonisme le met ,i L'abri des maux qu'engendrent l< I Les
passions de l'esprit.
Bien plus, apr( - cette étrange cure de scepticisme d Montaigne sort i t radicalement guéri des doeti des
systèmes, des constructions Logiques «-t des affirmations dogmatiques, le monde lui apparut comme Le mouvement multiforme et inépuisable d'une infinité de eli sur lesquelles l'esprit libre i I chaque minute
son jugement direct. Sans essayer de ramener • ■ multitude à l'unité de quelques lois ou de quelques faits, le devoir de l'esprit c'est de connaître la dii La
variété, l'individualité des choses.
Puis Montaigne a voyagé, autant .d'imagination que de corps, autant dans sa librairie avec ses livres, que par les routes sur son cheval : il a voyagé en tous sens, et à travers tous les temps. Dans tous ces voyages, il a essayé de se défaire de ses habitudes, de la coutume qui est une seconde nature, et peut-être même de sa première nature, pour prendre les habitudes, les coutumes, la nature des gens et des pays où il passait; et il s'est trouvé à l'aise sous ces vêtement-, mille fois changés.
Épicuréisme, pyrrhonisme, universelle curiosité, aptitude à « s'insinuer en la place d'autrui », si tel est le
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mouvement de Montaigne, n'est-ce pas un mouvement vers le dilettantisme ?
Mais, d'autre part, Montaigne s'était élevé très haut. Son stoïcisme n'avait pas souffert de l'épicuréisme; c'est le contraire qui était arrivé; l'épicuréisme avait été ennobli et civilisé. Montaigne ne s'était pus contenté d'acquérir la tranquillité de l'âme; il cherchait les choses où il y avait de la justice, de la difficulté et de la grandeur. Aux préceptes fondamentaux : « Abstiens-toi et supporte », il avait ajouté ces deux-ci : « Prends pour juge ta conscience; prends pour juge de ta conscience, les Gaton et les Socrate ». De môme, son scepticisme ne lui avait pas livré le inonde comme une série inépuisable de faits curieux; la générale police du monde s'était ouverte à ses yeux : il avait vu que tout ce qui vit sous le soleil, et le soleil lui aussi, est tenu sous une même loi, uni dans un môme ensemble, une loi que les lois rationnelles ne formuleront jamais, un ensemble que les doctrines systématiques ne représenteront jamais. Enfin, ce cosmopolite s'était dévoué à sa grande patrie, la France, i\ sa petite patrie, Bordeaux: il avait uni à la curiosité, l'action; et le principe qu'il s'était choisi, avait été sans doute la préoccupation de conserver la liberté de son jugement et de sa conscience, mais beaucoup plus encore la bonté, la justice, le patriotisme.
Voir Montaigne arriver au dilettantisme, c'est donc une déception pour nous; il nous semble que si la suite de son évolution l'y menait, la qualité et la tension de son àme auraient du le soutenir. Et pourtant il y tombe; le lecteur va en juger.