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C'est du moins ce qu'il nous dit lui-même : « J'avais « besoin en nia jeunesse de m'avertir et solliciter, pour « me tenir en office. Je suis à présent en un autre état. « Les conditions de la vieillesse ne m'avertissent que « trop, m'assagissent et me prêchent. De l'excès de la « gaieté, je suis tombé en celui de la sévérité : plus « fâcheux. Par quoi, je me laisse à cette heure aller « un peu ù la débauche, par dessein : et emploie « quelquefois l'àrac à des pensées folâtres et jeunes, « où elle se séjourne : je ne suis désormais que trop « rassis, trop pesant, et trop mûr. Les ans me font leçon « tous les jours, de froideur et de tempérance. Ce corps « fuit le dérèglement, et le craint : il est à son tour de « guider l'esprit vers la réformation : il régente à son « tour, et plus rudement et impérieusement : il ne me « laisse pas une heure, ni dormant, ni veillant, chau- « mer d'instruction, de mort, de patience, et de péni- « tence. Je me défends de la tempérance, comme j'ai « fait autrefois de la volupté : elle me tire trop arrière, « et jusqu'à la stupidité. Or je veux être maître de moi, « à tout sens. Ainsi de peur que je ne sèche, tarisse, « et m'aggrave de prudence, aux intervalles que mes « maux nie donnent, je gauchis tout doucement, et « dérobe ma vue de ce ciel orageux et nubileux que « j'ai devant moi, lequel, Dieu merci, je considère bien « sans effroi, mais non pas sans contention, et sans m étude '. »
Son âme n'a donc été qu'effleurée par le dilettan-
1. C'est le début du chapitre v du livre III : « Sur des vers de Virgile ».
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Bon autorité sur Loi même i rt la capa< manier
règlement et ordonnement . il écrivait, en 1673
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études, noua verrons là ai an »uj - me p
la bouche ou du cœur , Le voil Uemenl
essai . Pendant quatre ans, les qu i tout
ce qu'il écrit porte La marque du dilettantisme, il de mourir. Eh bien, que furent ces quatre année* N avons sur elles un témoignage non suspect, «l'un homme qui a été le familier de Montaigne, et qui. après La mort de celui-ci a tenu en mains les manuscrits des fi Ce témoin, c'est Florimond de Hœmond, successeur de Montaigne au parlement de Bordeaux, et auteur d'ouvrages de controverse très supérieurs a Leur réputation. Dans la seconde édition de son A w populaire de la papesse Jane », qui est de 1594, — où il cite fréquemment Montaigne, et même une fois du Montaigne encore inédit (l'édition complète des Essais ne devait paraître qu'en 1Ô9Ô après avoir dit le peu q\ l'homme, et que la mort n'épargne rien, il s'écrie : « Mais laissons cela pour M. de Montaigne. Il faut étu- « dier cette leçon chez lui. Combien de fois nous a-t-il « rattachés à ce discours? Il soûlait accointer la mort « d'un visage ordinaire, s'en apprivoiser et s'enjouer, phi- « losophant entre les extrémités de la douleur, jusqu'à « la mort, voir en la mort même. La France depuis peu « de temps est éclipsée de cette vive et incomparable « lumière de savoir, d'éloquence, et de suffisance aux « affaires du monde, après la montre que nous avons
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« aperçue de sa vertu, de sa philosophie, courageuse et « presque stoïque, de sa résolution émerveillable contre « toute sorte de douleurs et tempête de cette vie, de son « exquis et prompt jugement par-dessus les hommes de « son siècle en toute occurence d'affaires, de sa conversa- <( tion la plus douce et enrichie de grâces, et reluisante « de diverses perfections qu'autre qu'on eût dû souhaiter, « le cruel et impitoyable destin Ta retiré de notre vue, « et, sur l'entrée de son âge, a dérobé à la Guyenne, « mais plutôt à la France, ce riche trésor d'honneur, de « vertu et de gloire immortelle. »
« Ce rare personnage, par son décès, semble avoir « laissé la vertu orpheline. »
L'homme dont on loue, pas encore deux ans après sa mort, et dans la ville même où il a vécu, « la suffisance aux affaires du inonde », « l'exquis et prompt jugement en toute occurence d'affaires », la « résolution émerveillable contre toute sorte de douleurs et tempêtes de cette vie », l'homme qui « a Laissé par son décès la vertu orpheline », est aulre chose qu'un dilettante, incapable de décision, de volonté et de force; il n'était pas abandonné au penchant de sa curiosité et de son plaisir. C'est un gîte, a i- je dit, que ce dilettantisme. Je me dédis. Ce n'est pas un gîte, ce n'est qu'un alibi.
Telle est la nature de ce dilettantisme. Il ne ressemble pas beaucoup à celui (pie les moralistes condamnent
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comme paresse el abandon .-m plaisir: il suj.j.i .-*■ contraire une énergie peu commune, et il n'exclut p« Le caractère Seulement il n'est pas d'un bon exem] dangereuse esl pour autrui la pi on qu'en rail on
Montaigne ou un Renan. On se laisse prendre I La con-
on; et comme on n'a pas la même àme qu'eux, personnalité toul entière et non L'imagination & aie Laisse pénétrer : « L'entendement et La i <( infectent ». Il esi difficile de taire au dilettantisme part.
On le constate bien facilement dans Les nx-
mêmes. Le stoïcisme y avait sa place. 1<- scepticisme aussi, et aussi les idées pédagogiques el Les idées politiques; la raison universelle y était célébrée, et la raison individuelle foulée aux pieds; mais que le dil<tt;mtisme entre, et tout en reçoit la teinture. Il n'est pour ainsi dire pas une pa^e du livre, pour éloquente qu'elle soit, qui échappe à l'ironie, et à l'humour. Il n'est pas une pensée, pour noble qu'elle soit, qui ne paraisse un jeu et presque une plaisanterie. Le désordre s'est substitué à l'ordre. Montaigne a désormais sans cesse l'air de se moquer de nous — et de lui.
Il s'est en effet amusé, depuis l'année 1 588. à introduire au hasard, en mille et mille endroits de son livre, les réflexions où s'exprime son dilettantisme. Une les a pas ramassées, en quelques chapitres, comme il en eut la précaution pour ses idées politiques ; il les a semées partout. De là résulte que le fond primitif de chaque Essai en est comme submergé. Delà viennent aussi de perpétuelles dissonances, des changements de ton
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brusques et déconcertants, des contradictions formelles, et souvent la plus surprenante incohérence.
Chez Montaigne, cette extension du dilettantisme ne pouvait pas être involontaire. Montaigne se rendait parfaitement compte du tour nouveau que prenait son œuvre. Et, bien qu'il ne l'ait pas vue publiée, cette édition qu'il préparait avec tant de soin, il savait ce qu'elle serait et comment elle serait. Il avait donc son arrièrepensée.
11 voulait, ce me semble, dire ceci : « J'ai été un stoïcien, ensuite un sceptique, puis j'en suis venu à l'équilibre du bon sens, puis j'ai été un homme d'action, puis enfin un dilettante. Chacun de ces états, chacun de ces « apprentissages », — sauf le dernier, — je l'ai raconté et représenté à part clans des chapitres où je n'exprimais guère que lui. Maintenant, je touche à ma fin, je ne prévois pas que nouvel apprentissage me change. Or il n'y a plus ni stoïcien, ni sceptique, ni homme de sens, ni homme d'action, ni dilettante : il y a quelqu'un qui a été tout cela, qui s'est formé de tout cela, et qui s'est dégagé de tout cela : il y a Montaigne. Je ne veux pas que vous vous y trompiez; je ne veux pas que vous preniez pour moi-même les diverses faces de mon histoire. Aussi je me sers du dilettantisme pour me dégager des formes passagères; je brouille les traits de ce dilettantisme lui-même, pour que vous n'en fassiez pas ma définition. A vous de discerner ma maîtresse forme. »
Nous voici donc dans l'arrièrc-boutique du dilettantisme; et voici du môme coup Montaigne livré — et par
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lui même — - à la bonne el b la mam des
interprétai ions tndh idu<
Ce n'est pas ici le lien de raconter l'influent Montaigne, ni la vie des / aprèi la mort de leur
auteur. Mais peut-être trouverons-nous, parmi «■• - interprétations diverses, la formule qui dira la malfo forme de Montaigne et de sa philosophie.
Voici d'abord le groupe dc^ gens qui l'ont personnellement connu : Charron '. Plorimond de Rœmond, Pierre de Lancre, M"e de Gournay; puis de Thon el ! quier. La maîtresse forme de Montaigne, c'est pour un jugement sûr, une connaissance étendue des hommes et des choses, la noblesse et la fermeté de l'âme, la défiance des spéculations abstraites, le mépris de la raison présomptueuse, la bonté enfin. Juste Lipse, qui voit de plus loin, dégage le trait essentiel : il appelle Montaigne le Thaïes français. Formule excellente, à laquelle, sur la personne même de Montaigne à partir de 1580) nous nous tiendrons. Un Thaïes français, oui : c'est l'image définitive que nous garderons de l'homme.
1. Sur Le caractère éoigtnatique et contesté de Charroi, voir le ju •-ment que porte M. Zyromsm dans l'Orgueil humain. Sur Florimond de Rœmond, nous n'avons malheureusement qu'une excellente mais courte étude de M. Tamizey de Larroque; et pourtant FI. de Rœrnond est un homme de premier ordre et ses ouvrages ont une importance capitale. Il est probable qu'il a aidé Pierre de. Brach et M '- de Gournay à faire l'édition des Essais de 1595, puisque, en 1594. il cite un passage encore inédit de cette édition.